POUR SE FAIRE ÉCOSSAIS. — RETOUR AU PAYS
"Ce sera probablement le dernier service que je rendrai à mon pays et à ma congrégation", avait dit le père Lacombe en acceptant de faire partie de la Commission royale, du moins il le pensait; mais il se trompait, car sa carrière apostolique n'était pas encore terminée.
Depuis quelques années, un véritable torrent d'émigration se répandait des vieux pays sur le Canada, et venait peupler les solitudes du Nord-Ouest. Le clergé voyait s'augmenter en proportion son champ de labeurs; il se multipliait avec une admirable vaillance, pour le bien spirituel et temporel des anciens et nouveaux colons. Mais quelle que fût sa bonne volonté — et elle était grande — il était toute une classe de gens pour lesquels il ne pouvait rien, nommément des catholiques du rite grec, Galiciens, Lithuaniens, Bucovieniens, Hongrois, etc., quittaient venus en grand nombre au Canada. Si encore il n'y eut eu que la langue, les prêtres catholiques s'en fussent tirés; mais ce qui était plus grave, c'est que les cérémonies rituelles de ces gens sont totalement différentes
de celles du rite latin. Les en faire changer, il n'y fallait pas songer. Leur instruction très rudimentaire leur eût fait considérer ce changement comme une sorte d'apostasie. D'ailleurs l'Église ne le veut pas. Quelques prêtres zélés pensèrent demander au Souverain Pontife la permission de changer de rite pour se donner complètement aux malheureux slaves. Mais le Canada étant un pays latin, le pape ne crut pas devoir accorder cette faculté, "les prêtres latins ne devant pas passer à un rite étranger en pays latin." C'est alors que les évêques du Nord-Ouest se décidèrent à envoyer un délégué en Europe pour plaider auprès des autorités religieuses de Rome et de Galicie la cause des catholiques ruthènes. D'un commun accord, le père Lacombe fut choisi pour cette mission. Toujours soumis à l'autorité, le 15 février 1900, il fit ses adieux à ses amis et partit pour son troisième voyage en Europe. De passage à Montréal, il fut invité à parler dans l'église métropolitaine.
"Mes chers frères, dit-ii, ce vieux missionnaire qui est devant vous et ses compagnons oblats ont parcouru différents diocèses, surtout celui de Montréal, plus de 800 paroisses, pour y solliciter des aumônes.
"Ce fut une entreprise fatigante. Mais il s'agissait de la gloire de Dieu dans l'aide que vous apportiez à la jeune église de Saint- Albert confiée aux Oblats. Partout nous avons été accueillis comme les enfants de la même famille.
"Merci! Oui, merci d'abord aux premiers pasteurs de ce pays qui nous ont ouvert leurs diocèses ! Merci à leurs clergés qui nous en ont facilité la tâche! Merci à leurs ouailles qui ont versé de si gnéreuses aumônes ! Avant de m' embarquer pour l'Europe, où je suis envoyé pour plaider la cause des Ruthènes, je tenais à rendre ce témoignage au clergé et aux fidèles de Ville-Marie, et aussi, à me recommander à leurs prières."
Nous ne suivrons pas notre voyageur à toutes les étapes de son pèlerinage. Disons seulement qu'il alla revoir sur l'ancien continent les nombreux amis qu'il avait laissés dans tous les lieux par où il était déjà passé. A Mayenne, il fut l'hôte du chanoine Grandin, frère de l'évêque de Saint-Albert. A son arrivée à Rome, il assista au pèlerinage français et à la canonisation de plusieurs saints. Le Saint-Père lui accorda deux audiences particulières. Partout il sut intéresser à sa mission les princes et les hauts dignitaires de l'Église dont il recevait les plus précieux encouragements. A la communauté des Franciscaines-Missionnaires de Marie, la supérieure générale lui promit deux religieuses pour lui servir d'interprètes en Autriche. L'une d'elles était la mère Immaculata appartenant à l'une des premières familles autrichiennes. Il revint ensuite à Paris où l'attendait un volumineux courrier qui lui apportait les encouragements de ses supérieurs. Il possédait déjà une lettre d'obédience que lui avait remise Mgr Falconio, délégué apostolique au Canada.
Aux évêques catholiques dans l'empire autrichien, salut et paix dans le Seigneur.
Monseigneur,
Le porteur de cette missive, le très révérend père Albert Lacombe, o.m.i., vicaire général de Calgary, dans le diocèse de Saint-Albert, Canada, vieux missionnaire rempli de zèle et de mérite, s'en va en Europe afin de pourvoir aux besoins des Galiciens-Ruthènes qui ont émigré dans ces régions éloignées et qui sont presque entièrement dépourvus de direction spirituelle, a raison du manque de prêtres de leur rite, d'églises et d'écoles. Je recommande donc d'une manière toute spéciale la mission du père plus haut mentionné aux évêques galiciens, et j'ose espérer qu'ils auront à cœur le bien spirituel de leur peuple, et qu'ils feront tout en leur pouvoir pour lui fournir, en nombre suffisant, des prêtres bons et zélés, afin que les catholiques ruthènes ne perdent point le don précieux de la foi.
De son côté, Mgr Langevin avait écrit au moment du départ du père Lacombe:
Au révérend père Lacombe, fondateur et pourvoyeur des missions.
Il est urgent d'aller au secours des Galiciens qui vont devenir ou hérétiques ou schimastiques, ou socialistes ou indifférents. Déjà plusieurs se découragent.
C'est vous, vénéré et bien cher père Lacombe, que la divine Providence semble avoir chargé de commencer toutes nos œuvres importantes de concert avec nos supérieurs.
Je ne vous parlerai pas des nombreuses institutions dont vous avez doté le pays jusqu'ici.
Je vous demande maintenant d'introduire quatre frères à l'école industrielle de Saint-Boniface et quatre à Qu'Appelle. é
Que Marie immaculée vous bénisse!
Mgr Grandin écrivait aussi au père Lacombe:
Savez-vous, cher père, que vous êtes un enfant gâté du bon Dieu? Il vous assiste au point de vous faire réussir dans presque toutes vos entreprises. Il vous comble de ses grâces et de ses consolations, vous donne des amis parmi les grands princes et empereurs, et même parmi les saints, comme en fait preuve la belle lettre de Mgr Szeptycki dont vous avez eu la charité de m'envoyer copie, ce dont je vous suis très reconnaissant.
Vous avez accepté la mission pénible et délicate que nous vous avons confiée; vous voyez que le bon Dieu récompense dès ici-bas votre générosité; je l'en remercie de tout cœur et vous en félicite.
J'ai reçu une bien bonne lettre de la mère Marie Immaculata, provinciale des Franciscaines-Missionnaires de Marie; elle porte le plus grand intérêt à l'œuvre des Galiciens.
De Mgr Légal :
Je ne veux pas tarder à vous adresser au moins quelques lignes pour vous souhaiter le meilleur succès, avec le secours de Dieu, dans toutes vos entreprises. Je prie le bon Maître de soutenir vos forces et votre santé, durant votre long trajet, afin que vous nous reveniez prêt à entreprendre de nouveaux travaux.
Mgr Pascal, évêque de Prince-Albert, écrivait de son côté:
Mon révérend et bien cher père Lacombe,
Votre vie, vos voyages, vos vastes entreprises, votre esprit toujours énergique et votre cœur toujours fidèle et attentif à obliger tout le monde, voilà un mystère que je ne puis expliquer. On dirait que votre bon ange vous promène partout, malgré votre grand âge, les distances et la chaleur.
C'est donc fabuleux, ce que vous faites là-bas, dans le vieux monde ? Vous attirez maintenant l'attention des cardinaux, des ambassadeurs et du pape lui-même ? Ah ! mon cher père, que c'est beau et qu'il fait plaisir
de vous voir travailler avec tant de zèle pour le salut de nos chers Galiciens et de nos vicariats du Canada! Je fais des vœux pour que vous nous reveniez plein de vie et de santé.
Quoique la Providence nous favorise de ses dons, j'avoue que mes Galiciens m'inquiètent franchement. Nous en avons reçu 180 dernièrement. Ils seront encouragés, cette année, car les récoltes seront superbes. On n'a jamais rien vu de pareil. Les blés donnent de 40 à 45 minots à l'acre. . Les pommes de terre sont déjà énormes au 7 août.
Pour se rendre au désir de Mgr Langevin, qui lui avait demandé de lui obtenir quatre frères pour l'Ouest canadien, le père Lacombe fit le voyage de Ploermel. Cinq cents religieux étaient en retraite. Le vieux missionnaire plaida si éloquemment sa cause que deux jours plus tard, le supérieur général lui faisait savoir que sa demande était agréée.
Que je suis heureux, s'écria-t-il, Mgr l'archevêque de Saint-Boniface aura ce qu'il demandait!
Alors il songea à la partie la plus importante et la plus délicate de sa mission et prit le chemin de l'Autriche par l'Allemagne. Dans ses carnets de voyage, on trouve cette simple note:
— Grande cérémonie, beau chant; plusieurs prêtres étrangers, le peuple en foule. . . Tout est allemand puisqu'on est au centre de la Prusse.
Il arriva enfin à quelques lieues de Vienne au couvent de l'Annunziata des sœurs Franciscaines, où son arrivée était annoncée et où il fut reçu à cœur ouvert. A peine y était-il qu'il reçut la visite de la baronne Dona Pereira. Elle tint absolument à lui donner l'hospitalité. Elle lui fit visiter les principaux quartiers de la ville et l'introduisit à la nonciature, chez les pères résurrectionistes et partout où des influences pourraient être utiles au succès de sa cause.
Tous les journaux, écrit-il, semblent avoir publié le but de ma mission en Autriche. Voici ce qu'ils disent généralement: "Un vénérable prêtre missionnaire apostoli-
que, venant du Canada, dans l'Amérique du Nord, délégué par les évêques du Nord-Ouest canadien, et porteur de lettres d'introduction et de recommandation de la Propagande de Rome et du délégué apostolique au Canada, Mgr Falconio, vient solliciter de l'aide en Autriche. Ce religieux appartient à la congrégation des Oblats de Marie, qui sont très répandus dans l'Amérique du Nord et qui montrent un grand dévouement pour nos Ruthènes expatriés. Le révérend père Albert Lacombe vient faire un appel au gouvernement autrichien et aux évêques de la Galicie en faveur des milliers de Galiciens qui viennent d'émigrer au Canada où le gouvernement canadien leur donne gratis de bonnes terres.
Ces Galiciens sont pour la plupart très pauvres. Mais le plus regrettable, c'est qu'étant catholiques du rite ruthène, ils n'ont pas de pasteurs pour les comprendre et leur administrer les secours religieux dans leur langue et selon leur rite. C'est précisément le point qui occupe tous les évêques du Canada.
Le père Lacombe vient donc dans la catholique Autriche demander quelques secours afin de bâtir des chapelles et des écoles pour ces pauvres gens. A tous ceux qu'il rencontre, il fait savoir qu'il est l'ami et l'intercesseur de ces populations si menacées de perdre la foi."
Dans une conférence qu'il donnait à Vienne, l'apôtre voyageur disait :
"Vous, catholiques de la grande ville de Vienne, permettez-moi de vous faire appel en faveur de vos concitoyens galiciens.
"Vous, nobles et riches, venez au secours de vos compatriotes qui, quoique bien loin de vous, tournent leurs regards vers leur patrie!
"Je les ai rencontrés là-bas, dans nos missions, et j'ai pleuré plus d'une fois en songeant à leur sort. Si du moins,
nous pouvions les comprendre, pour leur donner quelque consolation, quelque soulagement! Mais non, leur langage nous est inconnu. Tout de même nous avons appris à les aimer, parce qu'ils sont bons.
" Depuis longtemps, nous entendons parler de la charité des Autrichiens. Mes amis, vous qui êtes accoutumés aux bonnes œuvres, voilà une belle occasion de montrer votre libéralité."
Le 11 septembre, les deux religieuses galiciennes qu'on lui avait promises à Rome vinrent le rejoindre et le père Lacombe se disposa à se mettre en route pour la Galicie. En partant, il adressait ces quelques lignes à Mgr Légal.
Vienne, le 12 septembre 1900
Monseigneur,
Que penserez-vous en voyant l'en-tête de cette lettre ? . . . Que de choses j'ai à vous dire, et par vous à notre vénérable Mgr Grandin. Me voilà en Autriche. Le croiriez-vous ? C'est pourtant bien vrai. Comme vous le dites, je dévore les distances; ce voyage me paraît un phénomène, et c'en est un, en effet. Malgré tout, votre sauvage supporte bien les fatigues et les mille anxiétés auxquelles il est toujours en proie.
J'ai déjà obtenu du succès, mais le plus important est encore à faire. Je vais rencontrer tout prochainement l'empereur! Quelle audace de ma part! Imaginez-vous que je parle actuellement le latin comme un précepteur, quand je ne peux pas me faire comprendre autrement.
Je reçois en ce moment l'hospitalité de la généreuse baronne de Pereira. J'arrive de ma première visite chez le ministre des Affaires Étrangères. Notre voyage en Galicie est décidé. . .
Assez pour aujourd'hui. Je baise votre main. C'est l'usage ici. Oh! quel pays! Quel enthousiasme! Omnia omnibus.
Albert Lacombe, o.m.i.
Le 15 septembre, le père Lacombe arrivait à Stanislaw où il fut l'hôte de Mgr l'archevêque Szeptycki qui le combla de prévenances et de bontés. Avant de quitter Stanislaw, le missionnaire, heureux de la façon dont se poursuivait sa mission, écrivait à ses amis de Saint-Albert :
" Depuis que je suis en communication directe avec le gouvernement autrichien, savez-vous que je me suis mis
aussi à l'aise avec ces messieurs qu'avec nos amis d'Ottawa ? Tous les ministres et les députés parlent le français et me reçoivent cordialement. Continuez à prier pour le vieux voyageur et pour le succès de sa mission."
Mgr Lewicki ayant appris l'arrivée du missionnaire canadien à Lemberg, capitale de la Galicie, lui écrivait d'Olesko:
J'ai appris avec beaucoup de plaisir votre arrivée dans notre cher pays. Je vous souhaite la plus sincère bienvenue et j'espère que votre visite deviendra le fondement de cette union qui rapprochera encore davantage ces deux filles de même naissance, c'est-à-dire la nation ruthène et la nation canadienne, et nous assurera le bonheur de la protection de notre sainte mère, l'Église catholique.
J'espère que vous la trouvez déjà, chez notre aimable et vénérable Mgr Szeptycki. Il s'intéresse beaucoup aux affaires ruthènes du Canada ? Ouvrez-lui votre cœur, faites-lui connaître combien vous aimez notre nation et quels sont les desseins que vous avez pour sauver ces pauvres âmes ruthènes qui n'ont ni prêtres ni églises.
Écrivez-moi avant d'arriver à Leopoli, afin que j'aille vous embrasser in Domino.
Tandis qu'il était à Leopoli, le père Lacombe reçut la communication suivante du ministère des Affaires Étrangères à Vienne :
Révérend Albert Lacombe, vicaire général au Canada: Mon révérend père,
Sa Majesté, empereur et roi, vous recevra en audience lundi 24 septembre à une heure, au château impérial de Vienne. Veuillez arriver au moins quelques minutes avant l'heure fixée à la Ilofburg.
C'est monsieur le ministre qui me charge de vous informer de ce qui précède.
De retour à Vienne pour la réception impériale, le père Lacombe fut l'hôte, cette fois, de la comtesse Mélanie Zitchy, née princesse de Metternich, qui le prépara ellemême à sa rencontre avec l'empereur:
"Vous allez, dit-elle, voir dans notre empereur François-Joseph un homme de douleurs. La douleur, il la porte sur sa physionomie. Il ne rit jamais et ne parle
que rarement. Toute sa vie n'a été qu'une suite de peines et d'angoisses. Les dernières furent l'assassinat de l'impératrice, son épouse, et la fin tragique de son fils Rodolphe. Enfin, tant de chagrins se sont fait un foyer de ce cœur meurtri, que rien désormais, semblerait-il, ne pourrait en cicatriser les plaies."
Une pareille déclaration n'était guère de nature à mettre le vieux prêtre à l'aise.
— Enfin, se dit-il, nous verrons.
Le 24 au matin, la calèche de la comtesse l'attendait à la porte pour le conduire au palais impérial. Avant de monter en voiture, la comtesse sembla jeter un coup d'œil inquisiteur sur son protégé, sans doute, pour voir si tout était en ordre et si rien ne péchait dans sa tenue. L'examen parut la satisfaire, pourtant elle ne put se défendre d'une remarque:
— Mais, révérend père, vous avez oublié vos décorations.
Le père Lacombe sourit:
— Qui donc, au Canada, aurait pu avoir l'idée de décorer un vieux missionnaire ? Puis prenant un air grave et tirant simplement son crucifix de sa ceinture:
— Madame la comtesse, voilà ma seule décoration! Celle-ci, je la porte depuis plus de cinquante ans, et pour moi, elle vaut mieux que tous les titres d'honneur et les marques de distinction qu'on aurait jamais pu me conférer. Ce signe m'a rendu capable de tout le bien que j'ai pu faire jusqu'ici, de toutes les victoires que j'ai pu remporter sur l'ennemi de notre salut, en évangélisant mes pauvres sauvages et en prêchant la doctrine catholique aux hommes civilisés. Avec elle, je n'en désirerai jamais d'autre. In hoc signo vinces.
La comtesse Mélanie Zitchy eut un sourire mêlé de larmes et répliqua:
— Allez, ministre de Dieu, allez vous présenter à notre roi. Vous ne sauriez, en effet, avoir de décoration plus précieuse et plus estimable que votre crucifix de bois.
L'on arriva au palais. Le pauvre missionnaire, qui toute sa vie n'avait connu que la pauvreté, poussée jusqu'au plus profond dénûment, eut à peine un regard pour les splendeurs qui le sollicitaient de toutes parts. On l'introduisit près de l'empereur François-Joseph:
" Votre Majesté, ce que nous voulons, dit le vieux prêtre, c'est de l'aide pour nos frères ruthènes du Canada, des fonds pour leur bâtir des chapelles, des prêtres de leur rite pour les instruire et les conserver dans la foi. . ."
Le monarque se contenta d'adresser quelques questions évasives sur le mode de gouvernement et la hiérarchie auxquels ses sujets étaient alors soumis. Devant une telle froideur, le père Lacombe, toujours si enjoué pourtant et si prompt à la réplique, resta tout interdit et répondit simplement et sans commentaires aux questions que Sa Majesté voulait bien lui poser. Il vit tout de suite qu'il n'y avait rien à espérer de ce cœur trop replié sur lui-même dans sa douleur, et que rien désormais ne saurait apitoyer ni même intéresser.
"Notre conversation saccadée en quelque sorte, et dépourvue de tout intérêt de la part de l'empereur, tomba d'elle-même. Il ne me restait qu'à m'incliner et à quitter la salle d'audience. Alors, le cœur gonflé et l'âme remplie de pitié, je sortis du palais et regagnai le carrosse qui m'attendait en me disant combien je devais m'estimer heureux de n'être pas François-Joseph, ce pauvre roi, qui non seulement n'est pas capable de rire, mais ne peut plus même être ému par quoi que ce soit."
La veille, le père Lacombe avait pris congé des religieuses Franciscaines qui l'avaient accompagné en Galicie, et, le soir même de son audience avec l'empereur, il repre-
nait le chemin de Paris. Il profita de son passage pour visiter l'exposition, voir quelques amis et le 26 octobre, il s'embarquait pour l'Angleterre. A Londres, il eut le plaisir de rencontrer l'ancien président du Pacifique, lord Mount- Stephen — le pasteur d'un jour de la paroisse Sainte- Marie de Calgary.
— Nous étions jeunes alors, se dirent-ils. Que d'années depuis ces jours mémorables, depuis ce lointain passé ; passé si actif et si aventureux ! . . . Nos cheveux ont blanchi, e+ voilà maintenant que nous sommes vieux!. . .
A Londres, il vit aussi lord et lady Aberdeen, sa grande sœur, comme il disait. Avec quelle joie ils revécurent les vieux souvenirs!
— Vous souvient-il de ma vieille solitude que je ne voulais pas quitter? Hélas! je n'ai jamais tant voyagé que depuis que je me suis fait ermite. Je ne sais vraiment pas où je serai à l'abri de tout cela. Il serait bien temps que le vieux missionnaire pût jouir en paix de la tranquillité de sa retraite! Mais, voyez-vous, je le fais pour mes supérieurs. Que l'on me pousse où l'on voudra, c'est pour le bon Dieu.
Là-dessus, lord Aberdeen lui dit en souriant: Mon révérend père, si vous le voulez, je vais vous fournir un ermitage sur ma propriété écossaise, où il vous sera facile de vous retirer du monde jusqu'à la fin de vos jours, et de vivre d'une manière convenable et exempte de toute inquiétude.
Un joyeux sourire illumina la figure du vieux prêtre.
— Que dites-vous là, mon cher ami? Et que deviendraient mes Ruthènes, mes métis, mes sauvages? Oh! non, mille fois non; merci! J'apprécie votre bonté de cœur, mais voyons, regardez-moi! Ne suis-je pas réellement trop vieux pour me faire écossais ? Le lord anglais rit d'un bon cœur de cette boutade.
Vers le commencement de novembre, le père Lacombe s'embarquait à Liverpool à destination du Canada. Lord Aberdeen n'avait pas réussi à le retenir.
De retour à Calgary, il se remit corps et âme à sa mission, attendant que Dieu voulût bien faire lever la semence qu'il avait jetée en Europe. Peu de temps après, il recevait une lettre de la supérieure des Franciscaines-Missionnaires de Marie qui lui permettait de tout espérer.
Maintenant que j'ai vu l'archevêque de Lemberg, j'ai la confiance que nous arriverons bientôt à une solution. Nous avons causé longuement des Ruthènes. J'ai grand espoir que votre voyage et vos efforts porteront leurs fruits.
Et plus tard:
Je suis inquiète de nos Galiciens. Je ne sais si on a continué de travailler pour eux dans leur pays; je l'espère, mais cela va lentement.
Je ne vous oublie pas, mon bon père, et je devine bien que votre cœur souffre de ne pouvoir faire davantage pour vos pauvres catholiques ruthènes. Moi-même j'en souffre, mais sans me désespérer.
La mère Maria Immaculata, du couvent de l'Annunziata d'Oberndorf, près de Vienne, qui avait servi d'interprète au père Lacombe en Galicie, désirant toujours voir triompher sa cause, lui écrivait à son tour en date du 26 février:
J'ai vraiment bien tardé à vous remercier de votre bonne lettre qui m'a fait un réel plaisir; il y avait longtemps que je désirais de vos nouvelles. Je ne voulais pas vous écrire avant d'avoir été en Galicie, afin de pouvoir vous dire quelque chose qui vaille.
Voilà donc deux semaines que nous sommes à Leopoli, et nous partons tout à l'heure, heureuses de savoir qu'une association se forme. Elle aura quatre comités, dont le premier composé de messieurs polonais, le second de dames polonaises, le troisième de messieurs ruthènes et le quatrième de dames ruthènes. Chacun est libre de travailler pour le bien de l'association.
Croyez-moi; le succès de cette œuvre dépendra beaucoup de la correspondance ou échange de lettrs entre le Canada et la Galicie. Si le bon Dieu aide, l'œuvre pourra avoir un très bel avenir. Elle devrait être comme l'ange gardien de la petite colonie de là-bas.
La baronne de Pereira n'oublia pas non plus le vieux missionnaire à qui elle avait donné l'hospitalité pendant son séjour à Vienne. Dans une lettre du 6 février, elle lui dit:
Vous voilà donc rendu dans vos missions, mon révérend père, et je vous en félicite. Avec quelle intrépidité n'avez-vous pas accompli votre long et pénible voyage! Vous donnez une preuve que les forces, au Canada, ne s'usent pas aussi vite qu'en Europe.
Vos paroles reconnaissantes me touchent beaucoup ; mais veuillez donc croire, enfin, que ce sera toujours moi qui vous devrai reconnaissance, d'avoir bien voulu accepter ma petite hospitalité. Vous rappelez-vous ce que je vous disais ? Aux premiers temps chrétiens, c'était un insigne honneur pour les matrones romaines de recevoir sous leur toit les apôtres de Jésus-Christ. Pourquoi ne pas faire revivre ces belles traditions! Je m'étonne uniquement que ce soit moi que le bon Dieu ait choisie entre un million d'habitants de Vienne pour me gratifier de cette faveur.
J'ai revu la bonne mère générale des Franciscaines et nous avons parlé de vous. Ma tante Zichy me demande souvent de vos nouvelles et aussi la comtesse MacCaffrey. Elles s'intéresseront beaucoup à celles que je vais leur donner. Si je vous dis aussi au revoir au ciel, c'est pour tous les «as, mon père, car j'ai un brin d'espoir que ce sera encore en ce monde. CM lo sa, disent les Italiens. Enfin, d'une façon ou d'une autre, nous pouvons dire : au revoir !
Dora Pereira.
Terminons ce sujet par quelques fragments de l'intéressant "Mémoire" présenté en 1911, aux illustrissimes et révérendissimes archevêques et évêques du Canada par l'illustre archevêque de Lemberg, Mgr Szeptycki.
L'épiscopat canadien, dit réminent prélat, décida, lors de son premier concile général tenu à Québec en l'automne 1909, d'appliquer pendant dix ans, une partie des collectes diocésaines de chaque année, aux œuvres catholiques ruthènes de l'ouest canadien. Cette offre généreuse fut faite avec une simplicité et une modestie chrétienne qui ne permirent pas aux évêques ruthènes de l'Europe d'en prendre plus tôt connaissance. Ce n'est qu'au congrès eucharistique de Montréal que j'appris cette décision.
continent et sur l'autre. On me confie des missions très difficiles à Rome, à l'exposition de Paris, en Belgique, en Angleterre, etc. L'été dernier, je parcourais l'Allemagne, la Bavière, l'Autriche et la Galicie. J'ai eu beaucoup à traiter de la part de la Propagande de Rome et de la Cour de Vienne avec les évêques grecs-ruthènes catholiques-unis, afin d'obtenir des prêtres de leur rite pour venir au secours de leurs compatriotes répandus par milliers dans nos territoires. J'ai vu à ce sujet, plusieurs évêques grecs à Stanislaw, Lemberg, Cracovie, etc. J'espère que mon voyage aura un certain succès: j'ai jeté le cri d'alarme, car les prêtres schismastiques nous arrivent et ont déjà commencé leur œuvre d'apostasie.
A Rome, j'ai vu le pape en audience privée qui m'a dit que nous aurions de bons prêtres galiciens.
Quel voyage incroyable je viens de faire!
Pour ma part, je déclare que cette province de la Galicie a de très bons évêques qui s'intéressent à nous. J'aime beaucoup ce pays et son peuple.
Mais, Monseigneur, j'ai une autre préoccupation avant de mourir. Depuis quatre ans, de concert avec nos évêques et un peu de secours de notre gouvernement, je suis à organiser un territoire métis, que j'appelle Saint- Paul-des-Métis, où je voudrais concentrer cette population, probablement 2500 familles, pour les sauver de la démoralisation à laquelle les voue leur contact avec les blancs. Mais les secours me manquent, les aumônes et dons reçus sont épuisés. J'avais écrit à notre ami commun, M. J. J. HilL qui semblait tant s'intéresser au bien-être des métis, pour lui demander un peu de secours. Mais il ne m'a pas encore répondu. Très cher ami, vous demanderai-je de lui dire un mot au sujet de cette affaire? Bientôt, j'irai vous embrasser.
Votre vieil ami,
Albert Lacombe, o.m.i.