‹ Un apôtre du Nord-Ouest CanadienChapitre 3 sur 57 · CHAPITRE PRÉLIMINAIRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE PRÉLIMINAIRE

Un enlèvement par les Algonquins au XVIIème Siècle.

C'était aux environs de 1695, à vingt-cinq milles de Ville-Marie; quelques colons français, séduits par la beauté du site et par la richesse du sol encore vierge, s'étaient établis sur la rive gauche du Saint-Laurent, et menaient là l'existence âpre et pénible que connurent les premiers colonisateurs de notre beau Canada. Non seulement ils devaient pourvoir eux-mêmes à tous leurs besoins, défricher la forêt au prix de mille labeurs, mais ils étaient à tout moment mis en alerte par de fâcheux voisinages. D'un côté les Iroquois, ennemis nés des Français, déterraient à toute occasion la hache de guerre ; de l'autre, les Algonquins, quoique alliés, ne se gênaient guère, avec leur cauteleuse fourberie, pour se livrer à toutes sortes de rapines et de déprédations. Cependant ni l'énergie, ni la foi ne manquaient aux premiers colons, et, peu à peu, l'avenir se faisait plus souriant.

Mais ils devaient être prêts à tout, s'attendre à tout !...

C'est ainsi que certain jour, les époux Duhamel, dits "Sans-Façon", trouvèrent en revenant des champs, leur maison saccagée. Les enfants, qu'ils avaient laissés le matin à la garde de leur fille aînée, à peine âgée de seize ans, étaient seuls, fous de terreur, et sanglotaient autour du foyer désert. . . Les Sauvages avaient passé par là,

entraînant, malgré ses pleurs et ses supplications, la jeune fille impuissante.

On organise une battue : les rives du fleuve, la plaine, la forêt, les coins les plus ignorés sont vainement explorés, et les parents éperdus contraints d'accepter la poignante réalité. Heureusement, ils sont chrétiens, et dans un sublime élan de foi ils s'écrient, comme le saint homme Job: '-Le Seigneur nous l'avait donnée, le Seigneur nous l'a enlevée, que son saint Nom soit béni!"

Malgré tout, l'espoir ne s'éteint pas dans leurs cœurs. Durant cinq années, les recherches se poursuivent avec la même constance et la même inutilité.

Or, c'était l'âge d'or de la traite des pelleteries; et, de temps à autre, des compagnies de marchands visitaient les bourgades sauvages du Sault-Sainte-Marie pour y trafiquer avec les Algonquins. Il fallait essayer toutes les chances; l'oncle de la jeune fille, esprit fin et délié, voulut profiter de l'occasion pour tenter, sous couleur de commerce, de retrouver sa nièce.

Le voilà chez les Sauvages ! . . . Il feint de ne pas entendre leur langage et demande si personne ne pourrait lui servir d'interprète. Effectivement, il y a là une squaw 1 qui comprend le français. Indifférent en apparence, mais le cœur palpitant, il la voit venir. . . C'est bien une Visage-Pâle ! . . . Si ce pouvait être ? . . .

C'est elle! Du premier regard, l'oncle et la nièce se sont reconnus. Mais il faut se contraindre, se garder d'éveiller des défiances toujours sur le qui-vive. . . Quelle joie et quel supplice que cette première entrevue!

Cependant, les opérations commerciales s'achèvent, et l'agent de la Compagnie va retourner vers les établissements français. Profitant de l'absence du ravisseur

1 Nom de la femme chez les Peaux-Rouges.

Objibway parti pour la chasse, protégée par les ténèbres de la nuit, la captive court se blottir dans le canot de son oncle, confiante dans la divine Providence qui ne peut l'abandonner.

Le départ a lieu sans encombre. Elle est sauvée; et quelques jours plus tard, elle aperçoit avec ravissement le clocher de son village natal. Avec ravissement sans doute, mais aussi avec inquiétude, car elle n'est pas seule. Le sauvage ravisseur lui a imposé son alliance et Ta rendue mère de deux enfants.

Cette maternité, la malheureuse qui ne Ta pas voulue, l'accepte pourtant de la main de Dieu. D'autres, moins héroïques, moins chrétiennes, eussent pu abandonner les pauvres petits êtres à leur triste sort; elle, les aime, non seulement comme une mère courageuse aime ses enfants, mais comme une sainte aime ses épreuves. De ces enfants, elle fera des hommes de cœur, des Canadiens sans reproche, de futurs élus du royaume éternel.

Telle est l'émouvante narration que nous avons entendu répéter bien souvent et sur laquelle le bon père Lacombe aimait à revenir. Car cette demoiselle Duhamel, dite "Sans-Façon", captive des Algonquins, mère héroïque et douloureuse, fut son aïeule maternelle. Cette maison de Saint-Sulpice,1 témoin de l'attentat, fut sa maison natale; c'est là qu'il fit ses premiers pas dans la vie, qu'il vécut les joyeuses années de sa jeunesse, souvent bercé par le tragique récit qui se passait de bouche en bouche, à chaque génération, comme une tradition de famille.

N'y a-t-il pas là plus qu'une coïncidence, et ne peut-on admirer le plan de la Providence, qui voulait

1 Cette maison de pierre, habitée en 1825 par M. Albert Lacombe père, existe encore à Saint-Sulpice. Elle est aujourd'hui la propriété de M. Ambroise Hétu.

qu'un peu de leur sang coulant dans ses veines attirât davantage vers les Sauvages celui qui devait être le grand missionnaire du Nord-Ouest ?

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