CHAPITRE PREMIER
La naissance. — La famille Lacombe. — Un compliment DE NOUVEL AN. ENFANCE LABORIEUSE.
L'appel de Dieu. — Le Collège de l'Assomption. — À l'évêché de Montréal. — Un sermon de circonstance.— Le curé Viau et "son petit Sauvage."
C'est maintenant le 28 février 1827.
Les cloches de la petite église de Saint-Sulpice lancent, à toute volée, leurs joyeux carillons. Sous le nom d'Albert Lacombe, l'Église compte un enfant de plus, un enfant qui deviendra, plus tard, un homme énergique et doux, un religieux soumis et dévoué, un apôtre infatigable des infidèles.
Nous n'avons que peu de choses à dire de la famille Lacombe : sinon qu'elle fut, à l'époque, un admirable type de famille canadienne. Les jeunes époux étaient moins riches d'écus que de courage; et si leur modeste maison de Saint-Sulpice ne pouvait guère offrir les superfluités du luxe, du moins était-on sûr d'y trouver le plus agréable confort et le bonheur chrétien heureux partage des familles nombreuses1 où l'accomplissement du devoir demeure l'immuable règle de conduite.
1 Par suite de la mort en bas âge d'un fils premier-né, Albert Lacombe devint l'aîné de six enfants.
Monsieur Lacombe ne possédait guère la science que Ton acquiert dans les écoles; mais son jugement était sain, son intelligence ouverte et droite, son caractère bienveillant et serviable . . . Aussi les amis ne lui manquaient-ils pas.
Il voulut faire de son fils un homme et l'âme du petit Albert, protégée par la sollicitude d'une mère pieuse et douce, était merveilleusement préparée pour recevoir la bonne semence qu'on lui confiait.
Dès l'âge de sept ans, il fréquente l'école de Lavaltrie, la paroisse voisine, et montre un attrait particulier pour l'étude du catéchisme. Sa vie d'enfant se partage entre les labeurs intellectuels et les travaux de la maison. Car Albert, suivant l'exemple de l'enfant Jésus, à Nazareth, sait se rendre utile à ses parents et met ses petites forces au service du papa chéri qu'il quitte le moins possible.
A cette époque il faut rattacher l'anecdote suivante : nous nous en voudrions de la passer sous silence, car elle montre quels trésors de tendresse renfermait déjà le cœur de celui que les Pieds-Noirs devaient appeler plus tard: "Arsous-Kitsi-Parpi", l'homme au bon cœur; et les Cris: "Kamiyo-Atchakwê'', l'homme à la belle âme.
L'année tire à sa fin, et madame Lacombe, suivant une tradition chère à toutes les familles françaises, veut ménager, pour le premier jour de l'année, une surprise à son mari. Elle se met donc en devoir de faire apprendre au petit Albert le compliment qu'il devra réciter au père pour lui souhaiter la bonne année. Enthousiasmé, l'enfant ne pouvait contenir son impatience et trouvait que le temps passait bien lentement. On arriva pourtant au 31 décembre.
"Eh bien ! mon chéri, dit la mère souriante, c'est "demain le premier de l'an. Te souviens-tu, au moins, de "ton compliment?"
"Oh! oui, petite mère, écoute. . . "
Et il commence d'un ton solennel :
"Mon papa chéri, voici ton petit Albert à tes "genoux; tu l'aimes beaucoup, n'est-ce pas? Mais lui "t'aime bien gros aussi, de tout son petit cœur de six ans! "Veux-tu me bénir, pour que cette bénédiction dure "toute ma vie, même quand je serai vieux, bien plus vieux "que toi? Pour me prouver que tu exauces ma requête, "donne-moi un baiser. . . et des étrennes, pour que je "t'aime encore davantage."
L'enfant récita son compliment avec une telle dignité, une conviction si sincère, que la mère en versait des larmes de joie : "C'est parfait, mon Albert, lui "dit-elle,. . .Dors bien cette nuit; fais une place sur ton "oreiller pour ton bon ange, et invite aussi le petit Jésus à "venir reposer près de toi. Demain matin, je t'appellerai "de bonne heure."
Faut-il ajouter que le sommeil ne vint guère cette nuit-là ? Trop de visions radieuses illuminaient la petite imagination enfiévrée : le bon Jésus, l'ange gardien, papa, maman, et aussi ... les étrennes !
Le moment solennel vient enfin; le jeune orateur fait merveille, et, palpitant d'émotion, en même temps que de fierté heureuse, il se jette dans les bras maternels avec ces seuls mots: "Maman, je me suis souvenu!"
Cependant que le vieux curé, spectateur attendri de la scène, se plaisait à assurer qu'Albert deviendrait un grand homme: Tu Marcellus eris! Il ne savait pas si bien dire!
En attendant, l'écolier grandissait, un peu espiègle parfois, réfléchi pourtant et surtout loyal; jamais on ne put trouver en lui la moindre trace, je ne dirai pas de duplicité, mais de cachotterie. Dieu, qui se le réservait pour lejservice des âmes, en faisait la joie de ses parents.
C'est à l'époque de sa première communion qu'Albert Lacombe entendit pour la première fois l'appel d'en haut : "Je serai missionnaire, se dit-il, et missionnaire chez les Sauvages!"
Dès lors, cette pensée ne le quitte plus et toute sa conduite s'en ressent à tel point que M. Viau, alors curé de Saint-Sulpice, secondant le travail de la grâce, l'admet au chœur de la paroisse, puis en fait son servant de messe attitré.
Ce n'était que le premier pas dans la voie entrevue dans la marche vers le bonheur rêvé, et il sembla, un moment, qu'il faudrait en rester là. Les difficultés matérielles,— il ne fallait pas, avec les modestes ressources dont on disposait, songer à entreprendre des études coûteuses — rendaient tout espoir chimérique. L'enfant, de peur d'attrister ses parents, qui ont grand besoin de son aide, renferme ses aspirations au dedans de lui-même, sans se résigner pourtant à les voir mourir tout à fait. Il tâche de se faire à la vie qui doit être la sienne.
Frêle en apparence, Albert est actif et adroit. Le lever régulièrement matinal, le pain noir et la frugale nourriture de la maison, lui font une constitution saine et vigoureuse, insoucieuse de délicatesse et de raffinement. Son corps s'endurcit peu à peu aux rudes travaux des champs; déjà il manie la hache en bûcheron expérimenté, et il sait tracer son sillon droit comme un vieux laboureur. A l'exemple de son père, il fera un robuste cultivateur, si Dieu ne s'en mêle. — Dieu va s'en mêler.
C'est en août 1840, par une belle fin d'après-midi dominicale. Le soleil, avant de disparaître tout à fait au bout de l'horizon, caresse amoureusement la verte prairie de ses feux adoucis. Ses derniers rayons s'attardent ; ils accrochent des reflets d'or aux boucles de cheveux des enfants qui s'ébattent dans l'herbe, et font
Agathe Duhamel Sans-Façon, ou Madame Lacombe, mère du Père Lacombe.
passer des lueurs attendries dans les yeux des parents songeurs. C'est la paix des cœurs simples et purs qui s'harmonise si bien avec la paix de la nature.
Qui donc pourrait troubler la sérénité de cette paix ? Serait-ce le cavalier qui vient dans le chemin et dont le trot rapide se fait de plus en plus distinct ? Non, car les yeux intrigués ont bientôt reconnu le bon curé Viau en tournée chez ses paroissiens. — "Mes enfants, s'écrie-t-il "au saut de l'étrier, je vous apporte une grande et bonne "nouvelle. Allons, ne nous alarmons pas; c'est de "mon "petit sauvage 1 que je m'en viens vous entretenir."
C'en est fait; la paix s'est enfuie. Le père, qui devine trop bien de quoi il s'agit, baisse la tête en silence; la mère se sent ballottée entre la douleur et la joie, elle attend sans mot dire. Quant au "petit sauvage", son cœur tressaille à la fois de crainte et d'espoir.
"Ah! çà, père Lacombe, continue le curé, je veux "aller droit au but, sans battre les buissons, comme on dit "par chez nous. Voyons, que comptez-vous faire de "votre petit Albert? Vous savez que l'enfant désire "entrer au collège. Qui sait ? Il est peut-être appelé à "me remplacer un jour!"
"Mais, monsieur le curé, répond le pauvre père tout "troublé, vous savez. . . nous ne sommes pas riches. . . "Albert est mon bras droit. Que ferai-je sans lui?"
"Allons, allons, le père, faites-moi généreusement "votre sacrifice, et vous verrez que le bon Dieu vous bénira "et vous rendra tout au centuple. Voyons, est-ce dit? "Oui?. . . Merci! Tout ce que vous aurez à faire, "ce sera de lui fournir un bon trousseau. Je me charge du "reste, et nous l'enverrons au collège de l'Assomption..."
1 M. Viau faisait par là allusion à l'enlèvement de mademoiselle Duhamel que nous avons relaté au chapitre préliminaire.
— Eh bien! monsieur le curé, j'accepte!
— Bon, bon ! Merci !. . . Et vous, la mère, qu'en pensez-vous ?
— Oh ! moi, ... si c'est la volonté de Dieu et le bonheur de notre enfant. . ."
Elle n'en peut dire davantage; les sanglots l'étouffent, elle presse tendrement sur son cœur le fils chéri auquel elle vient de renoncer par devoir et par amour.
— Et toi, mon petit sauvage, qu'as-tu à dire pour ta défense ?. . . Allons, c'est bien!. . . Qui ne dit mot consent... Voilà une affaire entendue: je vous disais bien que j'apportais une bonne nouvelle. . . Du courage, et surtout priez bien; vous verrez que tout ira pour le mieux. Au revoir ! . . .
Et le bon curé s'en fut.
Longtemps, la famille resta silencieuse. Le triple sacrifice était consommé: le passé s'enfuyait sans retour, comme s'éteignait dans le lointain le trot du cheval, comme se mouraient à l'horizon les dernières lueurs du couchant. Un frisson bruissait à travers les feuilles des arbres, la nuit descendait sur la prairie.
Mais une à une, les étoiles parurent, et comme la terre se faisait plus noire, le ciel ne fut plus qu'une lumière.
De nouveau, la paix revint dans les cœurs illuminés de la grâce divine.
Un mois plus tard, Albert Lacombe entrait au collège de l'Assomption, Y Aima Mater de tant d'hommes d'élite, où il ne tarda pas à se faire remarquer par son assiduité et son ardeur au travail. La tâche était rude pourtant, et les difficultés sérieuses. Ecoutez plutôt: "Pendant mes "études, il me fallut beaucoup travailler pour tenir "tête aux élèves de mon cours. Si j'atteignis le premier "rang dans ma classe, je dus mon succès plus à mon "travail qu'à mes capacités, car mes talents étaient bien
"inférieurs à ceux de plusieurs de mes condisciples. Mes "professeurs m'estimaient parce que j'étais docile et diligent; ma ligne de conduite m'était tracée par mon désir "ardent de devenir un jour soldat du Christ."
A quoi ne peut prétendre une ferme volonté constamment tendue vers un but précis ? Aspirations généreuses, travail soutenu, obéissance parfaite, conduite irréprochable, telles étaient les notes d'Albert Lacombe au collège de l'Assomption, notes qui lui valurent d'être choisi comme professeur suppléant avec la faveur de porter la soutane. Sa réputation parvint jusqu'à Mgr Bourget, l'évêque de Montréal, qui le fit venir à l'évêché, le prit sous sa protection, et le plaça pour l'étude de la théologie sous la direction de Mgr J.-Ch. Prince, son coadjuteur 1. Entre temps, Albert faisait fonctions de secrétaire près de M. J. Paré dont les sages conseils et les recommandations avisées lui furent un secours précieux.
Mais laissons-le parler lui-même de son séjour près de Mgr Bourget :
"Durant mon séjour à l'évêché, j'appris à connaître "les vertus et les hautes qualités du saint évêque. Ainsi "j'eus le bonheur de l'accompagner dans ses visites pastorales; combien de fois ai-je été témoin de sa part "d'actes merveilleux dont seuls des saints peuvent être "capables! Je n'oublierai jamais les instructions précieuses qu'il me prodiguait pendant ces voyages, et je "remercie Dieu de m' avoir accordé le rare bonheur de "cette vénérable compagnie. Dans mes vieux jours, je "respire encore le parfum des suaves exemples et des "vertus du saint prélat, et ce souvenir me réconforte."
De cette époque, également, date le commencement de l'amitié fraternelle qui lia toute leur vie Albert Lacombe
1 Plus tard évêque de Saint-Hyacinthe.