CHAPITRE VINGT-SIXIÈME
En tournée de quête. — Poignant sacrifice. — Un prône dans la basilique de Québec. — Décès de Mgr Grandin. — Lettre de Mgr Légal. — Arrivée des religieux Basiliens. — décès des pères lebret et. végre ville.
Au commencement de Tannée 1902, le coadjuteur de l'évêque de .Saint- Albert, Mgr Légal, accompagné du père Lacombe, était en tournée de quêtes dans la province de Québec, quand vint la nouvelle que Mgr Grandin allait s' affaiblissant de plus en plus. Il était de toute nécessité que Mgr Légal retournât en hâte à Saint- Albert. Le père Lacombe allait donc porter seul tout le poids de la tâche ingrate qu'il n'accomplissait que par obéissance. La fatigue était grande et les responsabilités bien lourdes. Et puis, Mgr Légal le pressait de revenir. Cependant, à la dernière extrémité, Mgr Grandin lui envoyait ses adieux et lui disait:
"Malgré l'immense désir que j'éprouverais à vous avoir près de moi, au moment suprême, je me consolerai en vous sachant plus utile ailleurs; il est donc préférable, mon fils et mon frère, que vous continuiiez à remplir votre tâche."
La voix du devoir prima chez le religieux Y affection du cœur. Il ne voulut pas se montrer moins généreux que le mourant, et, dominant sa douleur, il resta à son poste. Voici ce qu'il écrivit à ses frères de Saint- Albert :
"H me semble que je doive rester ici jusqu'à la fin... D'ailleurs, la pensée de mon évêque priant pour moi me soutiendra dans mon sacrifice et me donnera la force de monter dans les chaires de vérité pour prêcher sans trop de frémissements."
La tournée de quêtes devait se terminer par la ville de Québec — l'assaut final — comme disait le père Lacombe. L'apôtre des sauvages, sous le poids des ans, gravit péniblement les degrés de la chaire et parla dans ces termes.
Chers amis de notre jeune diocèse de Saint- Albert :
Je me présente devant vous avec l'autorisation de votre archevêque, et comme l'ambassadeur de mes évêques. L'on m'a dit que dans votre cité l'on n'est guère partisan des longs discours, et que si je veux être agréable — et faire une bonne collecte — il me faut être bref; c'est cela, je vais être bref.
Un léger sourire passa dans l'assemblée, et le missionnaire continua:
Aux armes, mes amis, aux armes!. . . Fournissez les munitions pour nous soutenir contre les attaques de nos adversaires qui sont nombreux et formidables . . . S'ils sont beaux les pieds de ceux qui évangélisent la paix, qu'elles sont belles aussi les mains de ceux qui versent leurs aumônes et leurs sympathies dans le sein du pauvre!. . . Ces fruits de la libéralité de cœurs chrétiens que nos amis du Canada déposent dans nos mains avec leurs vœux, joints à l'obole de la Propagation de la Foi, sont là-bas nos armes et nos munitions pour faire les œuvres de celui qui nous a envoyés travailler à sa vigne.
Le missionnaire continua ainsi à faire appel à la
charité qu'il n'avait jamais invoquée en vain dans sa province de Québec. Et, au sortir de la cathédrale, ses confrères et ses amis se pressèrent autour de lui en lui disant : — Père Lacombe, vous avez bien su toucher les cœurs et, ce faisant, vous avez su trouver le secret de délier les bourses. Nous en sommes heureux pour les œuvres auxquelles vous vous dévouez avec tant d'abnégation.
Si généreux qu'il fût, lui dont le cœur était toujours si largement ouvert et disposé à faire le bien partout où l'occasion s'en présentait, le père Lacombe se récriait parfois contre ce qu'il appelait V extravagance de la jeune génération. C'est ainsi qu'il écrivit, un jour, l'amusante lettre suivante à Mgr Légal, qui faisait appel à sa libéralité, en faveur d'un jeune missionnaire qui venait d'être chargé d'une nouvelle paroisse : — Mais c'est incroyable que ce jeune prêtre qui vient d'arriver veuille déjà faire ces dépenses, alors que nous avons tant de dettes sur l'église. Je vois bien qu'il ne sait pas ce que quêter veut dire. Acheter un autel, c'est très bien, mais vouloir construire une étable! ça c'est extravagant. Écoutez, monseigneur, moi je vais lui écrire une lettre et nous nous arrangerons à l'amiable.
— Mais, mon père, lui disait quelqu'un, les choses ont changé; nous ne sommes plus au temps des cabanes sans plancher, des autels en bois brut, de la nourriture de viande sèche et de pimikkân, du moins dans les villes comme Edmonton, Calgary, etc. — Vous avez raison, répondit-il. Eh bien! j'essaierai de vous aider et d'améliorer la situation. Allons, on lui donnera une étable pour sa vache.
Le 3 juin 1902 fut une journée de deuil pour tout le diocèse de Saint-Albert. Mgr Grandin rendit son âme à Dieu pendant que le père Lacombe était encore dans l'est. On ne saurait peindre sa douleur. Il avait toujours espéré
arriver à temps pour assister aux derniers moments de son saint ami. Il lisait et relisait la lettre de Mgr Légal, lui annonçant cette nouvelle et ne pouvait se persuader que c'était bien vrai.
Notre saint évêque, écrivait le successeur de l'évêque décédé, nous a donc quittés. Et quoique cette séparation fût prévue depuis longtemps, le dernier moment est venu trop tôt, plus tôt qu'on ne s'y attendait. Le saint prélat nous édifia beaucoup, remercia tous ceux qui l'avaient aidé à faire l'œuvre de Dieu. Il n'oublia personne. Il priait constamment, répétant les saints noms de Jésus, Marie, Joseph et invoquant son bon ange gardien. Aux séminaristes agenouillés autour de son lit, il fit entendre ces paroles remarquables: " 'Quand on aime Dieu de tout son cœur, on ne craint pas de mourir. La seule chose qui console et fortifie à la dernière heure, c'est d'avoir bien aimé et bien servi le bon Dieu."
— Combien, disait le père Lacombe, je redoute mon arrivée à Saint- Albert, où je ne retrouverai plus ce vénérable évêque toujours si bon, si dévoué et si zélé dans toutes ses entreprises, lui, dont les paroles toutes paternelles savaient si bien encourager ses enfants. . . Hélas! c'est fini! Je ne le reverrai plus ici-bas, ce père, ce frère si sympathique, ce compagnon qui cherchait par tous les moyens à alléger le fardeau de chacun, en prenant pour lui la plus rude part du travail! Je n'entendrai plus la voix de ce grand évêque si charitable et si doux, nous donnant les conseils et les exemples des plus héroïques vertus. Mes nombreuses années m'avertissent que bientôt, moi aussi, je le suivrai dans la solitude du tombeau!. . . J'espère en la miséricorde de Dieu et au bonheur de revoir là-haut mon saint ami, quand cette vieille masure de mon corps tombant en ruines laissera mon âme libre de paraître en face de mon créateur et mon sauveur!
Le 11 juin, le nouvei évêque de Saint-Albert adressait la lettre suivante au père Lacombe, à Québec:
Emile Joseph Légal, o.m.i., par la grâce de Dieu et l'autorité du saint
Siège apostolique, évêque de Saint- Albert. A notre très cher père Lacombe, o.m.i.,
Voulant reconnaître les éminents services rendus par vous, au diocèse de Saint-Albert, nous vous continuons les pouvoirs de vicaire général que vous avait déjà donnés notre vénéré et tant regretté prédécesseur. L'âge a pu, sans doute, diminuer vos forces physiques, mais n'a point abattu votre courage et votre énergie, et nous demandons au Dieu de miséricorde de prolonger une existence que vous savez si bien employer à son service.
Au mois d'octobre de la même année arrivaient dans le diocèse de Saint- Albert trois religieux basiliens et quelques religieuses du même ordre qui se mettaient immédiatement à cultiver le vaste champ confié à leurs labeurs. C'était la germination de la semence jetée par le père Lacombe. Il écrivait à ce sujet à Mgr Szeptycki, évêque de Stanislaw:
Très noble et vénéré ami,
Avec la plus vive reconnaissance et un très grand plaisir, je reçois la bonne lettre que votre prêtre, monsieur l'abbé Zoldak me remet de votre part. Combien j'étais heureux de rencontrer cet ecclésiastique, qui, j'en suis certain, va faire beaucoup de bien parmi les populations galiciennes du Manitoba et du Nord-Ouest canadien!
Nous ferons tout notre possible pour être agréables à M. Zoldak et lui procurer tous les secours en notre pouvoir; nous le munirons de lettres de recommandation auprès de nos évêques et de nos missionnaires. 1
Tout dernièrement, Mgr Légal, évêque coadjuteur de Saint-Albert, ainsi que votre vieil ami et quelques autres confrères, nous tendions la main à nos compatriotes en faveur de nos pauvres missions pour venir au secours des établissements religieux chez les Grecs-Ruthènes, exposés à perdre la foi.
Oh! mon cher Seigneur, nous vous en supplions de nouveau: venez, oui, venez, il est grand temps, venez sauver vos anciens diocésains!
Plus on attendra en remettant nos projets, et plus il sera difficile pour vous de ramener dans la voie droite ces pauvres gens qu'on cherche à tromper en tant de manières.
Vous ne sauriez croire, Monseigneur, avec quelle impatience nous vous attendons. Nous prions tous pour que votre voyage soit heureux.
1 Le père Lacombe obtint du Pacifique-Canadien et du Grand Trunk un billet gratis de passeport pour le visiteur galicien.
Le père Lacombe ne demandait pas seulement de l'argent à ses nombreux amis, mais tout ce dont il avait besoin, et de quelle manière! Voici l'appel qu'il lançait un jour pour obtenir des livres:
Je dirai, en toute connaissance de cause, qu'on endure assez facilement un logement pauvre, une nourriture grossière, des vêtements usés, mais, être privé de la compagnie de quelques livres, voilà ce qui est pénible pour le missionnaire !
"Mais, me direz-vous, achetez-en!" En acheter. . . Oui, voilà la question. Nous n'en avons pas les moyens, et c'est précisément la raison pour laquelle je viens frapper à votre porte.
Ne vous effrayez pas trop, mes bons amis! Loin de moi la pensée de dégarnir les rayons de vos bibliothèques ! Cependant, je m'imagine que, çà et là, se trouve quelque volume dépareillé, dont on se passerait facilement. Ce serait en même temps une bonne occasion de rendre service et de faire plaisir à un sauvage que l'on considère comme un ami et qui s'appelle — le père Lacombe.
La franchise et la bonhomie du vieux missionnaire avaient le don d'attendrir tous les cœurs. Il demandait, il recevait; il ne demandait pas, il recevait encore. Aussi, ses supérieurs avaient-ils souvent recours à lui, sûrs de le voir réussir là où tout autre aurait échoué. Lui cependant aspirait au repos, et le 1er février 1903, il écrivait au père Augier une lettre où il exposait naïvement ses désirs:
Mon très révérend père,
Je commence par vous demander pardon. Il y a si longtemps que je ne vous an pas donné signe de vie et que je ne vous ai pas offert l'expression de ma piété filiale. Pourtant cela ne veut pas dire que je sois un ingrat à votre égard. Car, pour moi, vous êtes toute ma famille religieuse. Comment pourrais-je vous oublier, en travaillant continuellement pour cette chère mère ?
Toujours à courir dans un pays ou dans un autre dans l'intérêt de nos missions, envoyé par nos évêques auprès de la hiérarchie canadienne et de
nos gouvernements pour plaider la cause de nos si nombreux besoins, je suis absorbé par tant d'affaires!
Vous avez peut-être appris qu'après mon dernier voyage en Europe, j'ai passé presque deux ans à parcourir la province de Québec, pour solliciter la charité de nos évêques et de mes compatriotes afin de venir au secours des missions pauvres du diocèse de Saint- Albert. Cette immens 3 tournée a eu bonne réussite. Et je suis heureux de proclamer devant notre congrégation que si cette entreprise a été couronnée d'un pareil succès, nous le devons en grande partie à la libéralité des autorités ecclésiastiques de notre cher Canada et à la bonne volonté de nos pères de cette province. Combien a été admirable leur dévouement à me prêter leur charitable concours et à parcourir avec moi les villes et les campagnes pour tendre la main à nos amis et à nos bienfaiteurs. J'ai été bien consolé à la vue de tant de bonne volonté.
Cette généreuse province de Québec nous a prouvé encore une fois, qu'elle prend à cœur la formation et l'établissement de la foi catholique dans cette partie de notre grand Nord-Ouest qui, en ce moment, subit une transformation vraiment étonnante par l'immigration qui remplit notre pays. Que de travail avec tant de nouveaux villages qui surgissent de tous côtés, et avec ces populations de toutes nationalités! Au milieu de ce changement qui tient de la fièvre, nos sauvages demeurent sur leurs réserves avec leurs missionnaires, protégés par le gouvernement qui s'occupe de les civiliser. Mais il n'en est pas ainsi de nos pauvres métis, dont un bon nombre, malheureusement, abandonnent leurs terres, vont se grouper aux environs des nouvelles villes où ils sont exposés à la démoralisation et finissent quelquefois par abandonner leurs devoirs religieux. Leurs enfants sont élevés dans un état pire que celui des sauvages. C'est pour sauver cette nation, qui nous est encore si chère, puisqu'elle nous a donné nos premiers enfants dans la foi, il y a plus d'un demi-siècle, et pour laquelle la Propagation de la Foi a tant fait, que nous avons, avec l'aide du gouvernement, localisé une colonie pour elle, à 120 milles à l'est d'Edmonton.
Depuis mon retour au Nord-Ouest, hélas ! je ne retrouve plus mon vieil ami Mgr Grandin. En attendant que mon tour vienne, je tiens bon. On a cru devoir me placer à ce cher Calgary, un endroit que j'aime beaucoup. Cependant, l'été prochain, sur l'assurance de Mgr Légal, je pourrai me retirer dans mon. ermitage de Pincher-Creek.
Moi qui ai eu une vie si mouvementée de toutes façons, parmi les sauvages comme parmi les peuples civilisés, il me semble que j'ai bien droit à un coin tranquille pour me préparer à la mort. Ne serait-ce pas cruel de me refuser cette dernière consolation ?
C'est à vous, mon très révérend père, que j'en appelle.
Le père Lacombe vit encore disparaître un de ses vieux compagnons de missions, le père Lebret, en janvier 1903; il raconte cette mort à son supérieur général:
Le père Lebret a passé en faisant le bien partout où
l'obéissance l'a placé. Il a été le type du vrai prêtre, un homme de Dieu! Trois jours avant sa mort, je lui ai donné le saint Viatique. Assis dans un fauteuil, et possédant toute sa lucidité d'esprit, il reçut le sacrement des mourants.
Après cette imposante cérémonie, je lui dis : "Mon frère et cher associé de nos missions, montrez-nous maintenant comment un oblat doit mourir."
Il répondit à toutes les prières comme s'il eût été en pleine santé. Après son action de grâces, il nous pria de nous asseoir près de lui.
"Je suis arrivé, dit-il, à ce moment solennel où je dois quitter cette terre pour un autre monde. J'ai fini ma course! Mon Dieu, je viens à vous; je remets mon esprit entre vos mains."
— Père Lacombe, soyez mon messager auprès de notre supérieur général, dites-lui que je le salue pour la dernière fois, en lui demandant pardon pour mes défaillances et mes fautes. A mes autres supérieurs, je demande aussi pardon, ainsi qu'à mes frères en religion. Qu'ils me pardonnent les chagrins que j'aurais pu leur causer et qu'ils veuillent bien prier pour moi.
Prenant alors dans ses mains mourantes son rosaire et son crucifix, il renouvela ses vœux d'oblat.
" Allez, lui dis-je, allez, mon cher frère, et demandez au bon Dieu pour moi, de m'accorder une fin comme la vôtre!"
Cette mort, ainsi que la disparition de nombre de ses confrères plus jeunes, avertissaient le vieux missionnaire que lui aussi, bientôt, s'en irait de ce monde. Bref, lorsque ses supérieurs lui permirent de se retirer de nouveau dans ce qu'il appelait son ermitage, il répondit: "Je suis heureux, je vais faire l'office de me préparer à la mort."
A la nouvelle de son départ prochain, les habitants
M. Patrick Burns, de Calgary, bienfaiteur insigne du père Lacom.be et du "Lacombe Home" de Midnapore.
de Calgary, — qui n'était plus le ramassis de huttes et de cabanes d'antan, mais une grande ville florissante, — s'empressèrent d'offrir à leur pasteur le tribut de leur affection et de leur générosité. Le maire lui offrit une magnifique montre d'or au nom de tous les paroissiens. Le père Lacombe tout ému, les remercia en quelques mots du cœur :
Mes amis, tous ces témoignages de reconnaissance me touchent profondément et m'obligeraient sans doute à regretter mon départ, si je ne savais combien réellement vous gagnerez à placer vos affaires spirituelles entre les mains d'un directeur plus jeune. Permettez donc à votre vieux serviteur d'aller goûter un peu de repos. Au revoir et mille fois merci!
Le 5 mai 1903, le père Lacombe prenait la direction de Saint-Michel. Deux jours après son arrivée dans sa solitude, tout était en ordre et il écrivait à l'évêque de Saint-Albert :
Monseigneur et vénéré ami,
Denique tandem! Me voici arrivé dans mon ermitage, depuis si longtemps, vous le savez, l'objet de mes désirs.
Hier matin, à six heures, le cœur bondissant de joie, j'ai gravi la radieuse colline. Là, dans le silence de l'aurore matinale, je me suis agenouillé au pied de la statue de mon cher saint Michel pour y réciter mon grand Te Deum. J'ai donné le Benedicamus Domino à mes chers compagnons, le père Blanchet et le frère Ryan.
Vous ne pouvez douter que ce fut là un moment délicieux et bien solennel pour votre vieux pionnier. Je montai ensuite les degrés de l'autel de la belle petite église, où les rayons du soleil levant pénétraient par chaque fenêtre, et m' éblouissaient presque jusqu'à l'extase. Ce n'est pas encore tout: à l'harmonium, résonna la voix de saint Michel, se révélant lui-même pour me souhaiter la bienvenue.
Le père Lacombe déplorait le délabrement dans lequel tombait son ermitage. Il déclina cependant l'offre de réparations que lui faisait son évêque jusqu'à ce que la dette qui obérait la mission fut complètement éteinte. Dans le même temps, un de ses amis, M. Patrick Burns,
le premier millionnaire de Calgary, le poussait à changer de détermination: — Bâtissez comme bon vous semblera, lui disait-il; moi, je me charge des frais.
L'offre généreuse de M. Burns fit réfléchir le père Lacombe et il entrevit la possibilité de mettre à exécution le grand projet qu'il mûrissait depuis longtemps: celui de son "home". Il devait cependant se passer plusieurs années encore avant que ce projet devint une réalité.
La catastrophe de la ville de Frank vint arracher pour quelque temps le père Lacombe à sa solitude. Un terrible éboulement, qui fit de nombreuses victimes et sema la terreur et la désolation dans toute la contrée, ne pouvait laisser indifférent Y homme au bon cœur. Il partit en toute hâte, et, tant qu'il fut nécessaire, il resta sur les lieux du désastre pour donner ses soins et ses consolations par tout le district minier.
De retour à Calgary, il y passa quelques jours pour régler d'importantes affaires. Puis il revint à son ermitage pour y faire sa retraite annuelle. Il venait à peine de la commencer, qu'il eut la douleur d'apprendre la mort du bon père Végreville, un autre vénérable missionnaire qui avait sacrifié sa vie à l'évangélisation des sauvages du Nord-Ouest.
"Les vieux s'en vont, dit-il, c'est un pensez-y bien pour moi; aussi, avec la grâce de Dieu, je me prépare à tout événement!"
L'apôtre des indiens ne semblait pas se douter alors que la Providence le réservait pour d'autres œuvres et qu'il avait encore bien des années à vivre. Le temps nous dira qu'il ne devait pas mourir dans son ermitage de Pincher Creek, mais qu'il irait couler des jours heureux, sur une colline solitaire, où se consommerait — selon son expression — le plus beau et dernier rêve de sa longue vie, — comme nous le verrons dans les chapitres qui vont suivre.