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CHAPITRE VINGT-SEPTIÈME

Pèlerinage en Terre-Sainte. — Procession du Saint-Sacrement a bord. — On croit le père Lacombe passé au rite grec. — En Autriche:

audience de l'empereur françois-joseph.

Une lourde faute contre l'étiquette. — Fondation du "Lacombe Home". — Noces de diamant

du vieux missionnaire. dernière rencontre

avec lord strathcona. une lettre du père

Lestanc.

La catastrophe de la ville de Frank avait attiré longtemps F attention du père Lacombe, sa colonie de métis le préoccupait toujours, et ses sauvages des prairies avaient une part de ses sollicitudes. Malgré tout, il se réjouissait à l'idée de prendre sous peu un repos plus complet: son âge avancé ne le lui commandait-il pas?

Dieu voulait le consoler d'une manière bien différente de celle qu'il escomptait.

Mgr Langevin, sur le point de partir pour la Terre- Sainte, demandait au père Lacombe de l'accompagner. Le prélat voulait profiter de ce voyage pour avancer la solution de la question ruthène. Il irait en Autriche conférer avec les évêques galiciens et, au besoin, avec l'empereur

François-Joseph. Le père Lacombe était tout désigné pour une telle mission.

Le bon père en fut effrayé. Il ne refusait pas le travail, mais ses 80 ans lui semblaient un obstacle insurmontable. Il exposa la situation à ses supérieurs.

"Vous auriez tort, lui dirent ceux-ci, de laisser passer une telle occasion qui ne se représentera jamais. Prenez courage, ayez confiance en votre nature forte, énergique, et songez à vos Ruthènes."

Ces conseils étaient suffisants. Le 28 avril 1904, le cœur allègre et le sourire sur les lèvres, il s'embarquait avec Mgr Langevin et le père Cornellier sur la Savoie, à destination du Havre.

Nous n'entreprendrons pas de décrire ce voyage à Jérusalem que tant de plumes habiles ont déjà relaté. Cependant, pour l'intérêt du lecteur, nous glanerons dans le carnet de notes du père Lacombe quelques-unes de ses impressions et mentionnerons succinctement les lieux qu'il remarqua plus partie culièrement.

"Salut, belle France, écrit-il, en arrivant au Havre. Je te revois avec bonnheur et reconnaissance; toi, toujours si bonne, si prodigue pour nos missions et pour ce pauvre vieillard qui te chérit comme ton enfant. .

En quittant le Havre, le père Lacombe se rend à Paris, puis à Marseille. C'est à ce dernier poste que le pèlerinage, conduit par les pères Assomptionnistes, s'embarque sur le Notre-Dame du Salut.

Laissons parler le vétéran :

"Notre vapeur possédait une chapelle spacieuse où reposait Jésus-Hostie; plus de quatre-vingts messes se disaient chaque matin. Mgr Langevin était évidemment le métropolitain de ce diocèse ambulant, et moi, — vieux chef des sauvages de l'Amérique du Nord — on

me fit l'honneur de me nommer aumônier de l'équipage. 0 jours heureux et inoubliables!

"Le voyage se poursuit sans incident. Les pères Assomptionnistes se multiplient pour leurs pèlerins. Ils décrivent les lieux et donnent des conférences avec projections lumineuses. Bientôt, le navire est en face de la Corse et de la Sardaigne. Plus loin, ce sont les îles Lipari, d'où l'on aperçoit le Stromboli lançant des nuages de fumée et vomiss'ant des ruisseaux de laves qui sillonnent les flancs du volcan et vont se refroidir dans la mer.

"Partout, au passage des pèlerins, les cloches des églises paroissiales s'ébranlent, le vapeur arbore ses pavillons et le canon mêle sa voix puissante aux chants des voyageurs, c'est grandiose!

"Dans la chapelle flottante, le jour de l'Ascension, messe pontificale. 200 voix chantent le credo à l'unisson. Sermon magistral par un prêtre pèlerin. Grand nombre de communions. L'on se serait cru dans une des basiliques de Rome.

"La mer est calme, le bateau accélère sa marche. Nous voilà en face de la coquette ville de Messine, hélas! peu après, détruite par un formidable tremblement de terre.

"Ici, c'est l'île de Crête, Candie, peuplée de grecs schismatiques. Pauvres gens, comme je les plains!. . .

"Mais, voilà qu'une scène délicieuse va se dérouler aux yeux émerveillés des pèlerins. La hiérarchie des prêtres et des religieux avaient eu l'idée d'organiser, à l'insu d'un grand nombre, une procession du Très-Saint- Sacrement. Soudain, une voix retentit: Nous allons faire une procession présidée par Mgr Langevin.

"Des centaines de lampes électriques et de lanternes vénitiennes se balancent dans les cordages; le bâtiment semble être en feu. Au pied de la grande croix de pénitence, étendard du pèlerinage, les dames ont dressé un magnifl-

que reposoir. La procession se met en marche, les femmes d'abord, puis les hommes et les prêtres entourant l'ostensoir. Trois fois l'on fait le tour du navire en chantant des hymnes au Très-Saint-Sacrement.

"Le calme parfait de l'océan semble respecter son auteur et célébrer avec nous sa gloire et son triomphe. Au firmament, une lune radieuse et un nombre infini d'étoiles servent de baldaquin au Dieu de l'Eucharistie; et Jésus semble prendre ses délices à voyager avec les pèlerins qui s'en vont vers sa patrie.

"La cérémonie terminée, le bateau reprend sa course rapide. L'on a bientôt atteint les grandes eaux de la mer d'orient. L'on aperçoit de loin les montagnes de la Palestine. L'Etoile 1 fend les flots avec une rapidité vertigineuse. Enfin, voici Jafïa, puis Jérusalem!

"Le coucher du soleil marque notre arrivée dans la sainte cité. Au signal donné, nous nous agenouillons tous, et baisons avec respect et amour cette terre sacrée, patrie de notre divin Sauveur."

Le lendemain, 18 mai, après avoir célébré sa messe au Saint-Sépulcre, le père Lacombe écrit à Mgr Légal:

"Jérusalem!. . . Jérusalem!. . . Oui, me voilà à Jérusalem, la sainte cité. . . Est-il possible, que moi, le vieux sauvage, je sois aujourd'hui dans la ville où notre Sauveur est mort ? Est-il possible, que ce matin, à trois heures, j'aie offert le saint sacrifice de la messe dans la splendide basilique du Saint-Sépulcre ? . . . Oui, tout cela est bien vrai! Et, avec quelle dévotion n'ai-je pas baisé les pierres, les marbres, les images, les bronzes de ce temple sacré!

"Avec quelle émotion moi, le vieux pionnier de l'Amérique du Nord, je parcours maintenant ce doulou-

Nom du navire du pèlerinage français.

reux sentier, que tant de fois, j'avais expliqué à mes sauvages qui pleuraient d'attendrissement au récit des douleurs de Notre-Seigneur. Vers le soir, pendant la dernière cérémonie, les échos sonores des chants et des prières se répercutaient sous les grandes nefs du temple. Pendant que les regards des pèlerins étaient tournés vers le calvaire, il nous semblait entendre ces paroles du Dieu martyr: — Seigneur, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils fontl — puis le grand Consummatum est qui annonçait que le genre humain était racheté.

" Cependant, après tant de siècles, voyez ces Juifs incrédules qui foulent ce sol et ne veulent pas croire. Pauvres gens! Ils se prosternent à leur tour au pied des oliviers, en face de l'enceinte du temple, où ils ne peuvent pénétrer, et là, dans des postures de suppliants, ils prient, ils pleurent, ils gémissent, ils appellent le Messie, se servant des lamentations des prophètes, qui se rapportent à la gloire de leur chère citée désolée et au malheureux sort de leur nation dispersée. Vers le soir, les femmes arrivent, puis les hommes. Alors commencent leurs supplications autour de l'enceinte du temple. A force de soupirer et de crier, leur voix devient aiguë, leurs mouvements s'accélèrent, les larmes coulent ; ils se frappent le front sur la pierre antique du temple en répétant leurs tristes lamentations vers le Messie promis.

"Pauvres aveugles! Pourquoi tant d'endurcissement en face des scènes du calvaire? 0 malédiction d'un peuple infidèle et déicide, comme elle dure longtemps ! ! ! Ils ont des yeux et ne voient pas. Ils ont des oreilles et n'entendent pas. Hélas! le sang d'un Dieu retombe sur eux en malédiction depuis dix-neuf siècles!

"Toutes les synagogues des Juifs se ressemblent. L'on est pris de pitié à la vue de ces cérémonies qui doivent avoir quelque ressemblance avec celles que Jésus adoles-

cent suivait sous la loi mosaïque, et plus tard, quand il prêchait et senseignait sa divine doctrine."

Un jour, le père Lacombe eut la fantaisie de revêtir un costume de prêtre du rite grec qu'un père blanc lui avait offert. Grand émoi parmi les pèlerins. Le lendemain, au cénacle, le prédicateur trompé par la rumeur, annonça que le père Lacombe, malgré son âge avancé, avait embrassé le rite grec, afin de se dévouer d'une manière plus efficace à ses frères ruthènes du Canada. Il ajouta que ce n'était pas sans regret qu'on le voyait prendre pareille détermination. On juge de la confusion du bon vieillard qui n'avait jamais prévu que son innocente fantaisie pût avoir pareil résultat. Il se hâta de couper court aux commentaires intempestifs et garda le costume en souvenir de son aventure.

Le moment vint de quitter Jérusalem.

" C'est fini, dit le vieillard, je ne re verrai plus cette Jérusalem terrestre où j'ai ressenti tant de consolations et goûté tant de bonheur! Mais bientôt, je l'espère, par la miséricorde de Dieu, s'ouvrira pour moi la Jérusalem céleste, d'où il n'y aura plus de départ. Ce sera le ciel, le ciel pour toujours!

" Adieu, sanctuaires vénérés où tout nous parle de l'amour d'un Dieu!. . . Adieu, mont des Oliviers, où Jésus a sué sang et eau pour expier les péchés des hommes! Adieu, mont du calvaire où le Christ a expiré pour notre salut! Adieu, Saint-Sépulcre qui avez reçu Jésus- Christ mort et qui l'avez vu ressusciter glorieux et plein de vie! Que vos saints parfums s'attachent à mon âme pour la vie et pour l'éternité!. . ."

Quelques notes encore puisées dans le carnet du père Lacombe sur le chemin du retour ne manqueront pas d'intérêt.

"En quittant Jérusalem, le pèlerinage se dirige vers

Caïffa, puis le Mont-Carmel. De là, à Saint-Jean-d'Acre, une des plus anciennes villes de la Palestine, où le dieu persan "Cheik Abbas" reçoit un véritable culte des Babistes.

"Nazareth, ville bâtie en amphithéâtre sur les pentes d'une colline élevée, entourée de cyprès, est couronnée par un petit sanctuaire dédié à Notre-Dame de l'Effroi, en souvenir de la sainte Vierge prévoyant les souffrances de son divin Fils.

" L'île de Chypre où se trouvent les tombeaux des chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem et l'église de saint Dominique, transformée en mosquée, provoque des sentiments de regrets.

Mais voici une autre terre fameuse: Rhodes!

Des Ottomans, ce redoutable écueil,

De tous ses défenseurs devenu le cercueil . . .

"Rhodes, cette île tant convoitée. Tous les peuples, de siècle en siècle, ont voulu en être maîtres; aujourd'hui, c'est le turban, c'est le croissant qui y commande. Les pèlerins s'y arrêtent pour admirer les ruines des fortifications et les merveilles de défenses élevées par les vaillante chevaliers du moyen âge. L'on s'agenouille avec respect sur les cendres de ces héros chrétiens, gardées maintenant par la secte de Mahomet.

"Pathmos! c'est ici que le disciple hien-aimé écrivit son célèbre message aux sept Églises d'Asie, l'apocalypse.

"Les îles de Scio et de Mytilène nous rapprochent de Constantinople, l'ancienne Bysance, appelée aujourd'hui Stamboul par les Turcs. Déjà nous commençons à respirer les parfums de la brise du Bosphore. Hélas! l'église Sainte-Sophie, aujourd'hui le mosquée d'Omar, est un temple musulman. Pour avoir le droit de pénétrer dans ce temple, autrefois si vénéré et aujourd'hui disgracié

par les infidèles, tout chrétien doit enlever sa chaussure.

"A Athènes, capitale de la Grèce, nous jetons un coup d'œil sur le quartier royal et les Champs Élysées qui font l'admiration des étrangers. A travers l'archipel, l'on salue les héros de l'antiquité classique, Ulysse et Télémaque.

" Notre navire semble voler sur les eaux napolitaines. Le panorama est ravissant. Je comprends maintenant cette célèbre exclamation: "Voir Naples et mourir!"

"Pompéi, en face du redoutable Vésuve qui vomit d'immenses nuages de fumée et de flammes. Que de choses extraordinaires s'offrent aux regards du voyageur!...

"Enfin, de Naples, Y Étoile lève l'ancre, et une nuit écoulée nous met dans le port de Civita-Vecchia à l'entrée du Tibre. Quelques heures encore et nous entrerons dans la ville aux sept collines. "Rome! Rome! Nous voilà à Rome! . . ."

L'on était au mois de juin, Mgr Lange vin 1 avait, durant la traversée, soufflé adroitement dans l'oreille des pèlerins qu'à telle date serait l'anniversaire de l'ordination sacerdotale du père Lacombe. Comme autrefois la commission royale en route pour les réserves du Nord, l'on prépara incognito une fête superbe au vénérable missionnaire. Il y eut, ce jour là, grand banquet à bord, chants et de remarquables discours.

Le vieux missionnaire ne put répondre à ces témoignages de sympathie que par des larmes. Mgr Lange vin se fit l'interprète de son vieil ami.

Le 22 juin, le père Lacombe avait l'honneur d'être reçu par le Saint-Père en audience privée. "Allez, mon fils, lui dit Pie X, en lui donnant la bénédiction apostolique; faites encore beaucoup de bien aux âmes, et que Dieu vous conserve longtemps."

1 Mgr Langevin, o.m.i., archevêque de Sain t-Bonif ace.

Cependant, le voyage de Mgr Langevin et de son compagnon n'était qu'à moitié fait. Il leur fallait maintenant s'occuper de la question ruthène. Après plusieurs conférences avec les cardinaux, tous deux quittèrent la ville éternelle le 27 juin pour se rendre en Autriche. Pour la seconde fois, Vienne voyait dans ses murs le vétéran des plaines du Nord-Ouest canadien.

L'empereur François-Joseph était sur le point de quitter sa capitale. Il reçut néanmoins les missionnairesvoyageurs. Pendant que Mgr Langevin présentait ses salutations au souverain et échangeait avec lui des paroles banales, le père Lacombe bouillait d'impatience. A la fin, n'y tenant plus, et craignant que la fin de l'audience n'arrivât avant qu'on eût eu le temps de parler de choses sérieuses, c'est-à-dire de la question ruthène, il interrompit brusquement l'archevêque :

" Pardon, monseigneur, mais le temps est court. Eh! monsieur V empereur } ce que nous voulons, c'est de l'argent pour toutes ces nations ruthènes que nous avons dans notre pays. . . "

Le bon vieux missionnaire, dans son impatience, avait perdu toute notion de l'étiquette.

L'empereur — l'homme qui ne rit jamais — sourit cette fois devant l'audace du père Lacombe, et l'assura qu'il satisferait à sa demande. Dès le lendemain, François-Joseph tint sa promesse, ce qui enleva au missionnaire toute possibilité de réparer la faute contre l'étiquette qu'il a dû remporter en Amérique.

Le 18 juillet, les voyageurs étaient à Paris. C'était après la loi sur les associations. Les religieux avaient dû quitter leurs maisons et les oblats n'avaient pas été épargnés. Leur résidence était transformée en hôtel et la porte de la chapelle sous scellés.

Le père Lacombe, sur le point de renoncer à venir à

Paris, écrivait à ce sujet à un ami: Où irai-je à Paris, puisque nous n'y avons plus de place ?

— Chez nous, avait répondu son correspondant. Dans notre modeste logis, nous vous procurerons tout le confort possible; nous vous soignerons et nous vous servirons comme un bon papa que Ton aime, et ce sera l'honneur de notre maison d'avoir donné asile à un si illustre proscrit.

Le père Lacombe profita de son séjour en France pour préparer une relation sur sa colonie de Saint-Pauldes-Métis qu'il voulait faire publier dans les Missions catholiques. Puis il attendit l'arrivée de Mgr Légal qui se rendait au chapitre général de sa congrégation.

Sur ces entrefaites, le père Lacombe reçut la lettre suivante de son supérieur général:

Paris, 15 juillet 1904

Mon révérend et bien cher père Lacombe,

Heureux d'user en votre faveur d'un droit que me donnent les constitutions, ;e vous annonce que je vous ai choisi en qualité de membre appelé par le supérieur général, du chapitre qui s'ouvrira à Liège, dans notre maison de scolasticat, le 12 août prochain.

Une longue expérience, un amour ardent de la famille, un dévouement infatigable, des travaux sans nombre pendant un demi-siècle d'apostolat, vous méritent une place d'honneur parmi les représentants de la congrégation groupés autour de leur chef dans des assises solennelles. C'est pour mon cœur une grande joie de pouvoir vous la donner comme un témoignage de mon affection et de ma reconnaissance.

Veuillez agréer, mon révérend et bien cher père, l'expression de mes meilleurs sentiments en Notre-Seigneur et Marie Immaculée.

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