‹ Un apôtre du Nord-Ouest CanadienChapitre 5 sur 57 · BIBODTHÏQUE COMMUNAUTÉ MAISON-MÈRE S. S. A · texte numérisé non relu

BIBODTHÏQUE COMMUNAUTÉ MAISON-MÈRE S. S. A

et l'un de ses compagnons de théologie, Edouard Charles Fabre.1 Ils étaient du même âge; ils avaient été baptisés le même jour, le 28 février. Aussi madame Fabre ne manquait-elle jamais d'inviter l'ami de son fils pour fêter l'heureux anniversaire, et elle les traitait tous deux sur un pied de parfaite égalité. 2

Bref, le jeune clerc savait se faire aimer de tous, de ses supérieurs et de ses maîtres comme de ses compagnons ; c'est une habitude qu'on avait prise à l'évêché de dire, en parlant de lui, "notre bon petit Albert".

Dans ce milieu exclusivement consacré au service de Dieu et des âmes, les exemples de zèle et de dévouement ne manquaient pas, mais c'était encore trop peu pour calmer la soif d'abnégation qui consumait le cœur du jeune séminariste. Il lui semblait qu'une voix intérieure lui criait constamment: 'Tu peux davantage: plus de "sacrifices encore! plus de renoncement! Il y a, là-bas, "de pauvres êtres qui n'ont jamais entendu la parole de "Dieu; un peu de leur sang coule dans tes veines... Va "vers eux, et sois leur missionnaire."

Vint l'hiver de 1848, où M. Georges Belcourt parcourut le diocèse de Montréal en vue d'obtenir des secours pour les missions des Pays d' En-Haut. De haute taille, avec une de ces voix chaudes et convaincues qui savent trouver le chemin des cœurs, le vaillant missionnaire de la rivière-Rouge était bien fait pour subjuguer son auditoire.

Du haut de la chaire de la cathédrale, il entraîne les fidèles à sa suite à travers les aventures des forêts et de la grande prairie. Il évoque la barbarie des tribus nomades,

1 Plus tard archevêque de Montréal.

2 Le père Lacombe n'eut garde d'oublier dans la suite, chaque fois qu'il vint à Montréal, de porter à madame Fabre le tribut de ses respectueux hommages et de sa profonde reconnaissance.

la cruauté des Sioux, la fourberie des Sauteux, la défiance des Métis. Toute la vie combative de l'apôtre passe dans ses récits de la lutte quotidienne pour faire un chrétien de plus, pour envoyer une âme au ciel, pour établir le règne de Dieu sur la terre.

"La tâche est grande, ajoute tristement le prédicateur, mais les moyens manquent: la moisson est belle, mais il y a peu d'ouvriers! . . . Qui viendra nous secourir ?-..."

Albert Lacombe est là; il écoute, il entend. Il reconnaît la voix qui le tourmente depuis si longtemps; " Quem mittam ?" Il voudrait répondre : "Eccevenio!" Mais il n'est pas encore prêtre et il doit obéissance à son évêque . . . Avant de tenter la démarche qui doit décider de son sort, il s'en va prendre courage près de son divin Conseiller; il supplie le Jésus de la croix de lui venir en aide et d'aplanir les voies. Puis, résolument, il ouvre son cœur à Mgr Bourget.

Le vénérable prélat, avec toute l'autorité de sa prudente sagesse, ne pouvait approuver d'emblée une si grave résolution. Que le jeune clerc prenne d'abord le temps de réfléchir; qu'il attende que la volonté divine se fasse expressément connaître. Qu'il continue de prier avec confiance, et la grâce fera son œuvre . . .

Le temps de la probation fut prolongé. L'ardeur du désir enflammait de plus en plus le cœur d'Albert Lacombe; mais il savait que l'obéissance est la première vertu de celui qui veut se faire tout à tous, et l'épreuve ne put qu'affirmer définitivement les qualités de sacrifice et d'abnégation qui allaient diriger sa vie entière.

Tant et si bien que Mgr Bourget n'hésita plus. Luimême annonça au jeune homme son ordination prochaine et lui promit de l'envoyer à la conquête des âmes païennes. Dans le transport de sa joie, le futur prêtre pense à son premier bienfaiteur. Il court chez les Sœurs de la

Providence, à l'hospice Saint-Joseph, où le bon curé Viau achève dans la souffrance une vie usée par les soucis et les fatigues.

" Albert, mon Albert, dit le saint vieillard, j'ai "toujours trouvé en toi une vocation bien marquée. . . "Dieu soit béni! Tu ne m'avais pas trompé; je vais "mourir en paix! Mais sais-tu bien toutes les difficultés "que tu vas rencontrer sur ton chemin: l'ennui, l'exil, la "faim, les privations de toutes sortes, les souffrances, les " tortures peut-être?... Toi! si jeune encore, habitué "aux douceurs de la vie de famille, as-tu songé à l'isolement "dans lequel tu vas te trouver? Tes aspirations sont "nobles et généreuses, il est vrai, mais elles réclament "un long martyre. . . Je ne veux pas te détourner de ta "yoie, mon enfant; mais, comme un père qui t'a toujours "aimé, je dois te mettre ces vérités sous les yeux. Va, "mon fils, va, maintenant, sauver les pauvres âmes endormîmes à l'ombre de la mort!. . . Va porter les lumières de "l'Évangile à ces nations infidèles, à ces peuples farouches et barbares qui, comme nous, doivent avoir part à "la rédemption du Christ sur le Calvaire!

"Malgré le chagrin que j'éprouve en te voyant "partir, mon âme se réjouit à la pensée que tu t'en vas "pour faire le bien! Mon cher Albert, ce sont peut-être "mes dernières recommandations, car ma course ici-bas "se termine; j'ai déjà un pied dans la tombe. . . En te "préparant aux grâces si précieuses du sacerdoce, prie "pour moi!. . . Va, mon fils, je te bénis de tout mon "cœur!. . ."

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