CHAPITRE SECOND
Les ordres majeurs. — Allocution de Mgr Bourget. — Le "nunc dimittis" de M. Viau: sa mort. — Le choléra a Montréal. — La cérémonie du départ des missionnaires.— les adieux.
Albert Lacombe reçut les trois ordres sacrés à quelques jours seulement d'intervalle: d'abord le sous-diaconat, le premier juin 1849.
C'est à Montréal, dans la chapelle de Notre-Dame de Bonsecours, patronne des pèlerins, que le grand voyageur du Nord-Ouest canadien fit le pas qui le séparait à tout jamais du monde, et se consacra définitivement au service de Dieu. L'émotion des assistants fut intense quand Mgr Bourget adressa la parole au nouveau sousdiacre :
"Mon fils, vous venez de faire votre premier pas dans "les saints Ordres; bientôt, lorsque vous recevrez la prêtrise, vous aurez le bonheur ineffable, vous cachant "derrière l'hostie, d'immoler la victime entière. Vous "vous êtes consacré à l'auguste Reine du ciel, afin de "vous préparer à votre double mission de prêtre et de "missionnaire. Vous n'avez pas hésité, en présence de la "foule assemblée, à sacrifier vos affections les plus chères, "à renoncer à tout ce que le monde peut avoir de plus "attrayant, et à vouer à Dieu, par Marie, vos espérances
"et votre vie tout entière, pour aller implanter la foi dans "les régions dangereuses des Pays d'En-Haut. Cette "généreuse oblation, vous ne l'avez sans doute pas faite "sans qu'il vous en coûtât, et vous avez marché d'un pas "ferme vers l'autel du sacrifice. Je n'hésite pas à dire "que vous avez sincèrement obéi aux aspirations de votre "cœur, en répondant pleinement à la volonté de Dieu "qui vous a appelé.
"Ne craignez pas, mon fils; Celui qui vous a inspiré "ces sentiments ne se laissera pas vaincre en générosité. "Il saura vous combler de sa grâce et vous fortifier au "moment de l'épreuve. Dans tous vos besoins, vous "invoquerez Marie; pourrait-elle oublier que vous êtes "son enfant ?. . .
"Et vous, parents et amis du jeune missionnaire, ne "l'oubliez pas dans vos prières. Si son noble sacrifice "vous arrache des larmes, soyez assurés que sa sublime "vocation attirera sur vous, sur vos familles et sur le "pays entier, les plus précieuses grâces. La vigne du "Seigneur est déserte; dans les régions où ce jeune prêtre "ira exercer son zèle, il lui faudra des imitateurs. Je prie "Dieu de nous les donner!
"Je vous bénis, mon fils, ainsi que vos parents et vos "amis. Puisse cette bénédiction de votre premier pasteur "s'étendre sur les générations présentes et futures, ainsi "que sur leurs possessions tout entières, et sur l'immense "territoire où vous irez bientôt porter les lumières de "l'Évangile!
"Mes chers frères, soyez bénis dans vos personnes, "dans vos enfants, dans vos travaux. . . Soyez bénis dans "vos joies et vos succès, dans vos épreuves et dans vos "sacrifices, et cela jusqu'à l'éternité!"
Quelques jours après, dans la cathédrale de Montréal, Albert Lacombe était ordonné diacre par l'évêque de
Saint-Hyacinthe, Mgr Prince, qui avait dirigé ses études théologiques.
Puis ce fut la prêtrise. Mais avant de partir pour Saint-Hyacinthe où l'ordination devait être faite par Mgr Bourget, le jeune diacre voulut encore une fois recevoir la bénédiction du Grand- Vicaire, M. Viau. Le bon vieillard se mourait; à la vue de son enfant de prédilection, il sembla se ranimer:
"Mon Albert, mon cher Albert, c'est donc enfin "demain que tu seras prêtre! Te souviens-tu du beau "dimanche où j'allai obtenir le consentement de tes bons "parents? Il me semble encore te voir, la tête reposant "sur l'épaule de ta mère, mêlant aux siennes tes larmes de "joie et de bonheur. Accablé par l'émotion, tu ne pus "alors me répondre. Oh! oui, je m'en souviens bien, "moi aussi, mon petit sauvage. . . Enfin le fait va "s'accomplir! J'ai toujours bien prié pour toi, mon cher "enfant; et, au moment de l'onction sainte, je serai près "de toi par la pensée et je prierai encore d'une façon toute "spéciale. Je demanderai au bon Dieu d'ouvrir pour "toi, bien grands, les trésors de sa grâce, afin que tu puisses "toucher les cœurs et convertir les âmes que tu es appelé "à éclairer. Je lui demanderai surtout que tu restes "toujours digne du caractère sacré dont tu portes déjà "l'empreinte. . . Adieu! Je te bénis!. . ."
Tous ceux qui, une fois dans leur vie, ont pu être témoins d'une ordination sacerdotale, en gardent pour toujours un souvenir ineffaçable. Nous n'essaierons pas de faire revivre les scènes grandioses qui se déroulèrent dans la cathédrale de Saint-Hyacinthe, le 13 juin 1849: la foule se pressant sous les saints portiques, la procession imposante que formaient une légion d'enfants de chœur, soixante prêtres et trois évêques, la consécration, la célébration du Saint-Sacrifice. Il nous faut avouer
notre impuissance à rendre dignement la sublime grandeur de cette première bénédiction du jeune prêtre. Il y avait là les parents chéris auxquels il devait la vie, les camarades aimés dont il avait partagé les jeux et les travaux, les maîtres dévoués qui avaient formé son intelligence et son cœur, le grand évêque qui avait été son père spirituel; tous, le front courbé vers la terre, dans l'attitude de Thumilité et du respect. Le fils, l'ami, le disciple n'existait plus; c'était un prêtre, un nouveau Jésus-Christ, qui levait la main pour bénir.
La cérémonie terminée, Albert Lacombe eût voulu se dérober aux félicitations, aux fêtes, aux témoignages d'affection qui le sollicitaient de toutes parts. Un impérieux devoir l'appelait à Montréal; il avait hâte de visiter son vieux curé, cloué sur son lit d'hôpital. Hélas! il était trop tard; le moment de l'imposition des mains sur le nouveau prêtre avait été celui de la délivrance du vieillard. Le "petit sauvage" ne put que prier près d'un cadavre; et le lendemain, à la cathédrale, 1 la première messe qu'il célébra fut une messe de Requiem pour le repos de l'âme de son bienfaiteur.
Cette année 1849, le choléra fit son apparition à Montréal. Succédant au typhus qui, l'année précédente, avait décimé la population, il prit tout de suite la forme épidémique. Il est inutile de rappeler avec quel dévouement Mgr Bourget et son clergé se multiplièrent pour porter, de tous côtés, les secours de leur ministère. La ville de Montréal garde le souvenir des actes héroïques accomplis par ses prêtres en ces jours de malheur. L'abbé Lacombe ne fut pas le dernier à courir où l'appelait son devoir, et ses débuts dans le ministère sacerdotal, dans des temps où l'héroïsme semblait naturel à chacun,
A l'emplacement même de l'église actuelle de Saint- Jacques.
furent tellement empreints d'audacieuse ardeur, d'amour du sacrifice, de dédain pour la mort, que Mgr Bourget craignit de voir disparaître de si belles espérances d'avenir. Il manda le jeune prêtre:
"Mon fils, lui dit-il, il importe que vous partiez au "plus tôt; vous êtes jeune, et le choléra pourrait vous "atteindre. Dieu vous appelle à vous sacrifier ailleurs. "Il ne manque pas de bons soldats du Christ, à Montréal, "mais les missionnaires ne se rencontrent pas tous les "jours, et vous, vous êtes né pour cela. . . "
L'abbé Lacombe se prépara donc au départ. Voici ce que publiait, à cette occasion, une revue de Montréal, 1 sous le titre: "Départ d'un missionnaire":
"Mardi soir, 31 juillet, se passait à l'évêché une de "ces scènes touchantes que le cœur peut difficilement "oublier. Monsieur Albert Lacombe, jeune prêtre, devait "partir le lendemain pour les missions de l'Iowa, dans le "diocèse de Dubuque. Leurs Grandeurs, les évêques de "Montréal et de Martyropolis, 2 et les prêtres de l'évêché "se réunirent dans leur chapelle, pour solenniser les "adieux. Après la prière, on lut l'Itinéraire du voyageur. "Puis, Mgr de Montréal se leva et dit que, selon un pieux "usage établi au Séminaire des Missions Étrangères à "Paris, on allait baiser les pieds du nouveau missionnaire, "pour commémorer ces paroles de l'Écriture: Quant "speciosi super montes, pedes evangelizantium pacem, "evangelizantium hona! — Qu'ils sont beaux les pieds de "ces hommes qui viennent annoncer la paix, apporter les "vrais biens! (Isaïe, 52-7; Rom. 10-15).
"A ce moment, l'évêque adressa la parole au jeune "prêtre ; il lui rappela la grandeur du sacrifice qu'il s'im-
1 Les "Mélanges Religieux", 3 août 1849.
2 Mgr Ignace Bourget et Mgr J.-Charles Prince.
"posait, les dangers qu'il allait courir, mais en même temps, "les consolations qui ne manqueraient pas de réjouir son "cœur, au milieu des fatigues et des travaux qui seraient "son partage:
"Mon cher ami, mon frère, lui dit-il, avec l'accent "d'une affection cordiale et paternelle, nous ne pouvons "vous accompagner par notre présence, mais nos vœux et "nos prières seront avec vous; vous y joindrez les vôtres, "pour demander au Seigneur d'envoyer des ouvriers dans "sa vigne, car, hélas! il en manque. Le diocèse, en "vous perdant, fait un véritable sacrifice; c'est un vide "que vous laissez. Priez Dieu qu'il le comble, et qu'il le "comble à sa gloire, à l'honneur de l'Église et au bien des "âmes. Demain, nous célébrerons la fête de Saint-Pierre- "aux-Liens; puissent ces liens qui ont retenu captif le "Prince des Apôtres, être le symbole de ceux qui vous enchaîneront toujours au service de Jésus-Christ et de sa "religion divine et sainte! Puisse saint Jacques, sous les "auspices de qui vous êtes demeuré quelques années, vous "prêter son bourdon de voyageur, pour quevous accomplissiez saintement et courageusement le pèlerinage de cette "vie au milieu de vos travaux apostoliques! Partez, cher "enfant, partez; allez ensemencer ces champs incultes et "délaissés! Allez où l'esprit de Dieu vous appelle! Allez "vers ces nations encore assises dans les ténèbres de "l'ignorance! Allez les consoler et en faire des enfants de "Dieu! Que les saints anges vous accompagnent et vous "consolent!.. . Allez enfin, avec tous nos vœux, représenter là-bas le diocèse de Montréal. N'oubliez jamais "votre sainte vocation. Si Dieu est pour vous, qui sera "contre vous ?"
Pendant que le vénérable évêque parlait ainsi, le jeune prêtre se tenait là comme une statue. Le cœur suffoqué, il s'offrait au Seigneur comme une victime, et
se trouvait indigne de ces touchantes manifestations. Les yeux baignés de larmes et tournés vers la terre, il écoutait attentivement les tendres paroles qui sortaient de la bouche de son saint évêque, quand tout à coup, Mgr Bourget Pappela à l'autel, et s'inclinant devant lui jusqu'à terre, lui baisa les pieds. Son coadjuteur, Mgr Prince, et les autres prêtres de l'évêché suivirent son exemple. . . Il serait difficile de rappeler cette scène sublime sans se sentir ému jusqu'au fond de l'âme. Qu'elle est belle, la religion qui inspire tant d'héroïsme et procure tant de gloire à Dieu ! . . .
Le souvenir de cet événement solennel demeurera toujours dans la mémoire du missionnaire. Quand plus tard, environné de dangers et de périls, il se rappellera cette scène du 31 juillet 1849, il se sentira réconforté et prêt à tous les sacrifices.
"Bien souvent, a-t-il répété dans ses Mémoires, "lorsque, au milieu des soucis et des tracas, je me rappelais "ce fait remarquable de mon existence, où, tout jeu- "ne prêtre, à peine âgé de 22 ans, je me voyais entouré "de ces hommes mus par la foi la plus sublime qui me "baisaient les pieds, je sentais renaître mon courage et "toutes les énergies de ma jeunesse."
Le jour fixé pour le départ arriva; c'était le premier août 1849. Laissons la parole au Père Lacombe:
"Quiconque n'a jamais quitté sa famille ne peut se "rendre compte des sensations que l'on éprouve au moment "de la séparation, — lorsque le terme en est inconnu — . "J'étais dans ce cas. Je m'arrachai, cependant, aux "étreintes de ma famille et de mes amis, fortifié par la "présence de Mgr Bourget qui, rendant ainsi la séparation "moins cruelle, eut la bienveillance de m'accompagner "jusqu'à Lachine, où je devais prendre le bateau pour "Buffalo, N.-Y.
" Après avoir reçu la bénédiction de mon bien-aimé 'supérieur et protecteur, je me retirai à l'écart, le cœur 'ému, et donnai libre cours à mes larmes. Je priai 'fortement, en me recommandant à la divine Providence, 'et je renouvelai devant Dieu mes serments de constance 'et de fidélité. Pourtant je dois avouer que je me ren- 'dais plus vivement compte de ma situation: jeune, 'inexpérimenté, parlant peu l'anglais, j'allais traverser 'un pays hostile, pour ainsi dire, aux catholiques. Seul! 'Et pas un ami pour me comprendre . . . seul avec mes 'tristes pensées!... Mais je me relevai aussitôt, et 'j'eus honte de ce moment de faiblesse. Non, je me 'trompais, je n'étais pas seul: j'avais Dieu de mon côté, 'et j'étais du côté de Dieu!. . . En avant ! "