‹ Un apôtre du Nord-Ouest CanadienChapitre 7 sur 57 · CHAPITRE TROISIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME

En route. — LmHoMME au jupon". — Premier sermon.— Saint-Paul. — Un lit peu banal. — Le renégat.— La caravane: un voyage qui dure deux mois. — Les Sauteux: voleurs de grands chemins. — Arrivée à Pembina.

L'abbé Lacombe partait résolu à tout braver pour l'amour de Dieu ; les souffrances, la mort même ne l'auraient pas effrayé. Pourtant, dès le début du voyage, il fut soumis à une épreuve à laquelle il ne s'attendait guère: une blessure d'amour-propre. Ayant toujours vécu dans un pays profondément catholique où le respect du prêtre est universel, il ne songeait pas que l'enfer pût avoir contre les ministres de Dieu une arme plus dangereuse peut-être que la persécution violente, les tortures et les supplices. Il est moins difficile parfois de subir le martyre et d'abandonner son corps au bourreau que de supporter la dérision et la moquerie. L'homme préfère la haine au mépris; le jeune missionnaire en fit la cuisante expérience.

"Sur le bateau qui me conduisait à Buffalo, raconte-t- "il, j'eus affaire à un capitaine grossier et à un équipage de "brutes qui m'accablèrent de sarcasmes et de quolibets. "Parce que je portais la soutane, ils m'appelaient "l'hom-

"me au jupon, The man with a petticoat. Je plaignais de tout mon cœur ces hommes sans foi, et je "demandai au Seigneur de dissiper leur ignorance et de "leur pardonner. .

De Buffalo, où la sympathique réception qu'il trouve au presbytère lui fait oublier les ennuis de la traversée, l'abbé Lacombe se rend à Dubuque, tantôt en bateau et tantôt en diligence. Mgr Loras et son vicaire général, tout surpris de sa jeunesse, lui font un accueil bienveillant.

"Pauvre jeune homme, lui disent-ils, nous craignons "fort que les misères de toutes sortes qui vous attendent " là-bas, dans les pays ingrats que vous devez évangéliser, "vous fassent vieillir en peu de temps!"

On était au 15 août, et la ville de Dubuque célébrait le souvenir de son fondateur par l'érection d'un monument commémoratif. Le missionnaire de passage dut, à cette occasion, prononcer son premier sermon devant un auditoire de Canadiens-français.

Il y a loin de Dubuque à Pembina où Albert Lacombe doit aller rejoindre M. Belcourt, le même dont le vibrant appel à Montréal avait remué si fort le jeune séminariste d'alors. Plein de courage cependant, et muni des lettres d'introduction de Mgr Loras, il s'embarque sur le Mississipi; douze jours après, le voilà à Saint-Paul.

Ce n'était pas alors la grande ville sœur de Minnéapolis que nous admirons aujourd'hui, mais un petit hameau composé d'une trentaine d'habitations, de cabanes plutôt, où vivaient des Français, des Métis et deux commerçants américains. Déjà cependant, il s'y trouvait une petite église de 14 pieds carrés, construite en 1841 par M. l'abbé Galtier; de loin en loin, dans les bois d'alentour, de petites huttes décorées du nom de chapelles ou de missions permettaient de célébrer le saint Sacrifice ; le tout sous la juridiction d'un brave homme de Français,

le père Ravoux. Il faut croire qu'il avait été prévenu de l'arrivée du missionnaire, car il était sur la berge avec ses paroissiens et semblait chercher quelqu'un parmi les passagers. Dès qu'il aperçut le jeune prêtre, qui déjà se dirigeait vers l'église, il le rejoignit.

"Vous êtes le père Lacombe, n'est-ce pas? Moi, je 'suis le père Ravoux . . . Vous êtes le bienvenu, mon cher " frère; donnez-vous la peine de me suivre, je vais vous "conduire à ma modeste demeure et vous y serez seigneur "et maître, car je dois aller visiter mes missions. Malgré "mon désir de vous entretenir, je dois vous fausser compagnie ce soir même. Demain dimanche, vous voudrez "bien officier ici, n'est-ce pas ? . . . "

La bonhomie du père Ravoux mit tout de suite l'abbé Lacombe à l'aise et il s'empressa de répondre:

— Votre désir est un ordre; comptez sur moi, je suis à votre disposition.

De fait, il avait grand besoin de repos.

Sans répondre, avec un sourire malicieux au coin de la lèvre, le bon prêtre désigne une boîte allongée de forme assez caractéristique, et comme son compagnon demeure tout ébahi : — Cette boîte vous étonne: c'est un peu primitif comme fabrication, mais bien commode, je vous assure, pour renfermer la literie que vous y trouverez.

— Mais, c'est un cercueil!

— Mon Dieu, oui ! c'était la première destination de cette boîte. On y avait déjà renfermé le corps d'un métis, mort dans les bois. Mais comme elle se trouvait trop grande pour la fosse que j'avais creusée, j'ai préféré refaire un nouveau cercueil, plutôt qu'une nouvelle fosse, et j'ai gardé celui-ci qui m'est bien utile. . . 1

1 De tous les hommes éminents, acteurs de cette scène inoubliable, le missionnaire vétéran, héros de notre récit, est le seul vivant aujourd'hui.

Malgré sa bonne volonté, et la fatigue, F abbé Lacombe ne put imiter le père Ravoux; et s'arrangea pour dormir hors du cercueil.

Pendant que le père Ravoux parcourait ses missions, son jeune remplaçant débutait, à Saint-Paul, dans le ministère apostolique, employant à l'étude de l'anglais tous ses moments de loisir.

Un jour, assis sur la berge, au bord du fleuve, tout absorbé dans ta traduction d'un texte particulièrement ardu, il s'entendit héler à plusieurs reprises. Un jeune inconnu faisait force rames vers la rive et lui criait: "Vite, vite, père; il se meurt!"

Sans en demander plus long, le missionnaire allait sauter dans le canot qui abordait quand un Canadien s'approcha: "Mon père, je ne pense pas qu'on désire "beaucoup votre présence là-bas. Le mourant est un "renégat qui ne voudra pas vous entendre. . ."

— Un renégat ? . . . Raison de plus pour que j 'y aille !

Et il saute dans le canot.

On ne l'a pas trompé. Dans une misérable hutte que semblent garder deux sauvagesse effrontées, un homme se tord dans les affres de l'agonie. Sans se laisser rebuter par l'horrible spectacle de ce vieillard blasphémant et grinçant des dents, sans prendre garde aux hurlements des mégères qu'il met résolument à la porte, le prêtre s'approche du moribond; il essaie de lui parler, de l'exhorter au repentir; il pose le crucifix sur ses lèvres crispées dans un rictus démoniaque. . . Il est trop tard: tous les efforts restent vains, et la mort arrive sans que le malade ait manifesté le moindre signe d'intelligence. Poignante douleur pour le cœur de l'apôtre à qui le démon peut-être vient de ravir une âme! Qui sait pourtant ? . . . Il reste l'espérance : la miséricorde de

Dieu est grande et au dernier moment, sa grâce a pu descendre sur le mourant pour le sauver. Cette mort, sans consolation, l'abbé Lacombe ne l'oubliera jamais, et souvent, dans ses prédications, il la rappellera comme un exemple des risques terribles de l'abus des grâces.

Un grand mois s'est écoulé. Enfin, la caravane arrive, conduite par deux Canadiens et un Métis. La vue de ces hommes pourtant robustes et vigoureux, habitués aux privations et aux travaux pénibles, est d'un sombre présage pour l'abbé Lacombe. Ils sont à bout de forces, à demi morts de fatigue et de misère; les bœufs d'attelage, en aussi piteux état, peuvent à peine avancer et demeurent insensibles aux excitations de l'aiguillon. Le voyage qui les a mis dans cette pitoyable posture, alors que leur charge était pour ainsi dire nulle, il va falloir le refaire en sens inverse, dans des conditions plus défavorables encore, avec un bagage considérable, par des chemins que les pluies torrentielles de la saison . avancée auront rendus impraticables. La prudence humaine s'effraie, mais la force divine soutient le courage du missionnaire : "Qu'as-tu à craindre ? N'est-ce pas la réalisation de tes "plus chères espérances, le commencement de la vie de "renoncement que tu as tant souhaitée ? Tu es le messager de Dieu, le porte-parole du Christ. Il y a là-bas des "âmes à sauver, et tu n'as pas le droit d'hésiter. . . En "avant!"

Et il part très ému malgré lui de quitter le bon père Ravoux et les habitants du petit village qui s'étaient déjà pris d'affection pour lui. Deux chemins s'offraient aux voyageurs: le chemin des bois et celui des prairies. Ce dernier était plus court et moins pénible, mais aussi plus dangereux, car à cette époque, les sauvages de la prairie rançonnaient fortement, et souvent pillaient les caravanes. On prend donc le chemin des bois.

Les premiers jours, cela va à peu près, mais bientôt la route se fait plus difficile et les ornières plus profondes. Les flaques d'eau deviennent des bourbiers semés de fondrières où les chariots enfoncent jusqu'au moyeu. Que de fois il faut les décharger complètement pour permettre aux bœufs de se dégager! De toutes parts, les rivières débordées sont des torrents rapides où les gués deviennent impraticables. N'importe! Il faut passer ; et l'on perd un temps précieux à construire des radeaux que l'on abandonne ensuite. Ailleurs, c'est à dos d'homme que l'on doit porter les bagages pour que les chariots puissent avancer. . . Bien souvent, quand vient la nuit, les voyageurs, couverts de boue, trempés de sueur et tombant de fatigue, peuvent apercevoir encore la fumée du campement qu'ils ont quitté le matin!

Toutes ces difficultés restent sans prise sur le missionnaire dont la parfaite égalité d'âme ne se dément pas un instant. D'ailleurs, la communauté de vie et de situation rapproche les voyageurs qui savent unir leurs efforts pour le bien de tous et se rendre réciproquement tous les services dont ils ont besoin les uns ou les autres. C'est ainsi qu'une étroite sympathie naît entre le prêtre et un métis anglais de religion protestante, Willie Fleth: "Je n'ai jamais oublié ce bon ami, dit le père "Lacombe; c'est dans des voyages comme celui-là que l'on "est à même d'apprécier le charme et l'utilité d'un brave " compagnon."

A mi-chemin, aux abords du lac de la rivière Rouge, la caravane entre dans le pays des Sauteux, communément appelés "Pilleurs", et non sans cause. Ils viennent exiger le tribut requis de tous ceux qui traversent la Prairie. Ils n'auraient certes pas voulu faire la guerre à la "Robe-Noire" ni aux Métis, mais ils prétendaient exercer un droit que leur extrême misère pouvait, jusqu'à

un certain point, faire paraître légitime. Il fallut bien en passer par là et leur laisser prendre les provisions destinées aux missionnaires de la rivière Rouge et à la caravane elle-même.

Les conséquences de ce prélèvement aussi désagréable qu'inopportun ne tardent pas à se faire sentir; les Sauteux sont repartis satisfaits, promettant de ne plus inquiéter les voyageurs; mais ceux-ci, à bout de provisions, n'en peuvent plus de fatigue et de besoin. Pour soulager les bêtes de somme, il a déjà fallu se résoudre à cacher une partie du bagage, quitte à venir le reprendre plus tard, si jamais on parvient au terme du voyage, ce qui paraît de plus en plus douteux. Au milieu du découragement de tous, l'abbé Lacombe conserve l'espérance; il a confiance en la Providence et, renouvelant son sacrifice, il demande à Dieu de prendre pitié de lui et de ses compagnons .

Et Dieu ne reste pas sourd à la voix de son serviteur. Au plus fort de la désolation, alors que chacun n'ose plus espérer, une troupe apparaît dans le lointain: ce sont des secours envoyés par M. Belcourt. La caravane est sauvée ! . . .

Quelques jours après, on arrive à Pembina, après un voyage de deux mois, deux mois de souffrances et de fatigues indicibles. "Me voilà au terme de mon voyage", disent les Mémoires. Mais, à proprement parler, c'est plutôt ici qu'il commence, car c'est précisément le moment où le missionnaire va réellement commencer sa mission apostolique, sous la conduite de M. Belcourt qui est venu au-devant de son jeune compagnon.

"Quel bonheur, dit le père Lacombe, d'embrasser ce "cher confrère qui m'avait autrefois électrisé par la "puissance et la sincérité de sa parole. Il sera désormais "mon mentor, mon père, . . . mon directeur! . . . "

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