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CHAPITRE QUATRIÈME

Monsieur Belcourt. — La mission de Pembina. —

DÉPART POUR LA CHASSE AU "BUFFALO". Le

"Roi des Prairies". — Le code de la chasse. — Ses procédés. — La disparition du "Buffalo".

Monsieur Belcourt était véritablement l'homme de la situation; robuste et d'un courage à toute épreuve, plein d'initiative et d'énergie, fécond en ressources et en trouvailles ingénieuses, maniant avec habileté la hache et le rabot, il s'était parfaitement adapté au genre de vie qu'il lui fallait mener. Connaissant à fond le langage, l'esprit, le caractère des Indiens et des Métis de la rivière Rouge, il était considéré comme un dieu par les populations de son district de Pembina.

Cette mission de Pembina avait été fondée, en 1818, par les RR. PP. Sévère Dumoulin et Joseph Norbert Provencher 1 à la demande de lord Selkirk. Au début de la colonisation, la population se composait de familles de Canadiens et de Métis qui avaient quitté l'emploi de la Compagnie du Nord-Ouest. Mais en 1824, la plupart d'entre elles avaient passé la frontière pour s'établir dans les plaines du Cheval-Blanc, White H or se Plains, de sorte qu'à l'arrivée de M. Lacombe, en 1850, Pembina

Plus tard premier évêque de Saint-Boniface.

était surtout peuplée d'Américains, de Métis et d'Indiens. C'est au milieu de cette population que notre missionnaire allait vraiment commencer sa vie de sacrifices et d'abnégation.

Il comprend tout d'abord la nécessité de se familiariser avec les idiomes des Indiens, et, grâce à une faculté naturelle d'assimilation, grâce à une grammaire et à un dictionnaire composés par M. Belcourt lui-même, il parle bientôt couramment la langue des Sauteux. Entre temps, il accompagne son chef à Saint-Boniface où Mgr Provencher reçoit le jeune prêtre avec une bienveillance toute paternelle et le réconforte de ses conseils et de ses encouragements .

Puis on revient à Pembina où M. Lacombe reste seul, M. Belcourt devant partir en tournée d'hiver dans les différents campements de son ressort. 1

Après l'époque des "petites semailles", tous les Métis se disposère nt à partir pour la grande prairie pour chasser le buffalo dans les plaines situées entre la rivière Rouge et la Saskatchewan.

Pour les nomades des prairies, le buffalo est un don inappréciable du Grand-Esprit, don essentiel à leur prospérité et à leur existence. N'est-ce pas lui qui leur fournit l'habitation, la nourriture et le vêtement? La viande de bison est une nourriture saine, sinon recherchée, que le sauvage peut manger fraîche ou séchée, sous la forme de "pimikkân";2 ce qui lui permet de la conserver longtemps et de la transporter facilement en voyage. La peau lui fournit l'ameublement de sa demeure, les

1 Au cours de ces visites, le vaillant missionnaire, déjà très affaibli par les fatigues et les privations, faillit disparaître dans une tempête de neige et fut sauvé d'une façon quasi-miraculeuse.

2 On verra plus loin ce qu'est le "pimikkan" et comment on le prépare.

principales pièces de son vêtement et de sa chaussure. Dans les tendons, il trouve un fil souple et fort pour coudre ses vêtements et sa tente. De son cuir, il façonne d'autres ustensiles encore, des selles, des boucliers, des tambours. Des cornes même, il tire des cuillers et des coupes, et les sabots de l'animal, dissous et convertis en colle, entrent dans la fabrication des arcs et d'autres armes. En poursuivant le buffalo à travers la prairie sans limite, les Indiens respirent à pleins poumons cet air pur de la liberté sauvage pour laquelle ils sont nés. Plusieurs d'entre eux gardent soigneusement dans leur tente un crâne ou une partie quelconque d'un squelette de buffle comme un souvenir de leurs exploits et un porte-chance pour l'avenir. Les plus célèbres chasseurs dans leur tribu s'enorgueillissent de surnoms caractéristiques: uStamik-Otoken", Tête-de-Buffle ; "Stamik-Opi", Bœuf-assis; "Newoskiskè-Stamik", les Trois-Bœufs, etc. ; le buffalo est bien nommé, le "Roi de la Prairie".

Chaque année donc, vers le milieu de mai, les Métis de Pembina et des pays environnants se réunissaient autour de la mission et organisaient la grande expédition, abandonnant loges et maisonnettes pour un temps plus ou moins long. . Des milliers de charrettes chargées de provisions formaient la caravane et servaient d'abri aux femmes et aux enfants. Le missionnaire était toujours de ces randonnées et cumulait suivant les circonstances son devoir de pasteur des âmes avec les fonctions d'avocat, de juge de paix, de secrétaire, aussi de médecin et même de chirurgien à l'occasion.

C'est ainsi que M. Lacombe est choisi comme chapelain de la compagnie. Mais voilà qu'au moment de partir, il se blesse grièvement d'un coup de hache au pied droit en équarrissant une poutre. Malgré la douleur, malgré l'impossibilité absolue de marcher, il veut accom-

pagner ses Métis : il se fera transporter en charrette tant qu'il sera nécessaire. La caravane se met en marche, chacun à son poste, sous la direction de chefs de groupes; tous ceux qui peuvent marcher forment le gros de la colonne. Les charrettes viennent ensuite avec les vieillards et quelques femmes impotentes, et le long défilé s'achemine à travers la prairie vers le prochain campement.

On arrive, et chacun se met en devoir de dresser sa tente à l'endroit qui lui convient; ce n'est pas trop de toute l'autorité du missionnaire pour établir un peu d'ordre. Tout s'arrange enfin: les enfants ramassent des herbes sèches et des branchages, les hommes s'occupent des chevaux et des bagages, tandis que les femmes apprêtent le repas du soir auquel chacun fait honneur du meilleur appétit.

Dès que la faim est apaisée et que la fatigue commence à se faire moins lourde, le ministre de Dieu prend la parole : "Maintenant, mes amis, si nous voulons que Dieu nous "bénisse, nous allons commencer par la prière; nous "procéderons ensuite aux élections qui doivent assurer "le bon ordre dans la chasse que nous entreprenons. "Pour être "chanceux" dans notre expédition, vous le "savez, il nous faut un gouvernement et des lois, mais "il nous faut, par-dessus tout, le secours du Grand-Esprit, "pour nous protéger aussi contre les attaques de nos "ennemis".

Tout le monde écoute avec une attention respectueuse les paroles de la "Robe-Noire"; ces hardis chasseurs comprennent que, pour avoir le succès, il faut une soumission parfaite à la même discipline et une obéissance passive aux ordres donnés. La clochette groupe toute la caravane autour du missionnaire, et dans le grand silence de la prairie, le chant du soir monte solennellement rythmé par des voix gutturales: "Qu'ils étaient beaux et

"touchants, ces chants et ces exercices de dévotion en "plein air! Qu'elles étaient sincères et pleines de foi, ces "prières en commun adressées au grand Maître pour le "succès de l'entreprise!"

La prière terminée, les femmes et les enfants sont congédiés; seuls les hommes et les jeunes gens demeurent pour prendre part au conseil du camp que doit présider un vieillard, le plus influent par sa parole et le plus considéré par sa sagesse. Il annonce solennellement que l'assemblée est ouverte. A la majorité des voix, on procède alors à l'élection d'un président et de dix capitaines, lesquels se choisissent quinze soldats policiers. Tous délibèrent ensemble sur le choix très important des éclaireurs et des guides qui auront, chaque matin, à donner le signal du départ, à diriger la marche pendant la journée et à indiquer, le soir, l'emplacement du camp. Les guides marchent en tête de la caravane ; un grand pavillon marque leurs charrettes et nul n'a le droit de les distancer. Rien de plus gracieux que ces étendards flottant gaiement sous la brise des grandes plaines. Pour compléter la série des officiers chargés d'un service public, il faut encore un crieur, sorte de héraut qui s'en va par toutes les parties du camp, transmettre les ordres et les dispositions nouvelles qu'on a dû prendre en cours de route.

Les élections terminées, on passe à la revision des lois anciennes réglementant la chasse au buffalo; on ajoute, on retranche, on modifie, suivant l'opportunité présente. Enfin, toutes choses étant mûrement réfléchies et discutées, le président se lève et fait lire devant l'assemblée les résolutions adoptées à la majorité des suffrages; puis s'adressant directement à la multitude, à voix haute et solennelle: "Que tous ceux, dit-il, qui sont opposés à ces "règlements s'éloignent de nous. . . Qu'il soit compris "qu'une fois ces lois acceptées, il ne sera permis à quiconque

"de laisser le camp, ou de fourcher en faisant sa propre " volonté. Si quelqu'un désobéit au commandement, il "encourra les châtiments les plus sévères. . Étendant alors la main vers les quatre coins de l'assemblée, il proclame que tout est réglé, qu'il ne reste plus qu'à s'exécuter en braves et honnêtes gens.

Le code de chasse ainsi édicté est consigné sur un registre et c'est le missionnaire qui fait fonctions de greffier. Tous paraissent satisfaits ; il se rencontre parfois, dans une pareille multitude, des esprits indépendants, des caractères intraitables qui, à l'occasion, refusent de se soumettre .

"J'ai été témoin, dit le père Lacombe, d'un acte d'insubordination, pendant la chasse, suivi de punition. Un jour, le commandant avait donné certain ordre : une vingtaine d'hommes, au lieu de suivre leurs compagnons, se dirigent d'un autre côté. On leur crie de faire halte, mais ils n'en continuent pas moins leur chemin. Alors les soldats du camp cernent les délinquants et déchargent leurs fusils sur leurs poneys. Ils auraient de même tiré sur les cavaliers, si ceux-ci n'avaient immédiatement rebroussé chemin pour rentrer dans le devoir. Une amende s'ensuivit et chacun fut condamné à céder une certaine quantité de "pimikkân" proportionnée à la gravité de l'offense."

Dès le matin, au réveil, la messe est dite en plein air et le premier déjeuner lestement absorbé. Les guides déploient leurs pavillons, et en un. tour de main, loges et tentes sont roulées et pliées, les poneys harnachés et attelés; les femmes et les enfants reprennent leur place sur les charrettes à côté des bagages. Un dernier signal, et la longue théorie s'ébranle à travers la prairie, guides en tête, et les cavaliers chevauchant le long de la colonne.

Les éclaireurs aperçoivent-ils au loin les troupeaux de buffles espérés, aussitôt ils se postent sur des points culminants et, par des signaux convenus, annoncent la bonne nouvelle. Toute la troupe est en liesse et manifeste sa joie par des cris et des chants; les chiens eux-mêmes prennent part à l'enthousiasme général et leurs hurlements font chorus avec les voix humaines.

Cependant il faut établir le campement. C'est l'affaire des officiers qui sont souvent très embarrassés, car ils ne trouvent pas d'eau, et sans eau, on ne peut songer à camper. On se décide pourtant ; on se contentera, s'il le faut, de l'eau bourbeuse des marais dont la forte saveur de " viande de vache" 1 ne parviendra pas à corriger le goût détestable. Toutes choses étant organisées pour la halte, les coureurs se lancent à bride-abattue vers les hauteurs où les éclaireurs demeurent postés. De là on découvre l'immense étendue de la prairie comme la mer du haut d'un rocher perdu; à quelques milles une grande tache noire contraste avec l'uniformité jaunâtre de l'herbe. C'est le troupeau de buffles qui paît en sécurité et ne s'attend guère à la surprise que lui préparent les sauvages chasseurs. Ceux-ci ne peuvent plus contenir leur impatience, et leur nervosité se communique même aux chevaux qui renâclent et piaffent à qui mieux mieux. Les chiens aussi s'agitent et il faut les museler pour les empêcher de donner de la voix. Car si le buffle a la vue courte, les sens de l'ouïe et du flair sont chez lui très développés et il faut se garder de les mettre en éveil.

Les dernières dispositions de combat sont prises dans un profond silence; le missionnaire récite l'acte de contrition auquel tous répondent : amen, et la ruée commence. Les chevaux luttent de vitesse et leur galop furieux s'étouf-

Expression propre aux chasseurs de buffalos.

fe dans l'herbe épaisse. Quand les buffles surpris devinent le danger, il est déjà trop tard. En vain, essaient-ils de fuir: les adroits chasseurs les cernent de tous côtés, ils les poursuivent avec acharnement et les abattent à coups de carabine. Malheur au cavalier maladroit qui se laisse désarçonner! Le buffle, paisible et tranquille quand on le laisse en repos, devient terrible et sanguinaire devant le danger. Sa force est telle, que d'un coup de corne, il renverse une voiture du poids de mille livres.

Le combat continue ; les décharges sont de plus en plus fréquentes, et de plus en plus nombreux les cadavres jonchent la plaine. C'est une horrible scène de carnage et de meurtre qui retentit des beuglements éperdus des bisons en fureur, des aboiements des chiens et des cris de guerre des chasseurs enivrés. Sans prudence maintenant, les rênes flottantes sur le cou des chevaux, ils tourbillonnent en tous sens à la poursuite des dernières victimes.

" Spectacle saisissant! mêlée épouvantable! dit le père "Lacombe; j'étais réellement fier de mes sauvages, et ne "pouvais en croire mes yeux. Il est difficile d'imaginer "une pareille intrépidité. Les combats des toréadors "dans les arènes espagnoles offrent certainement moins "de dangers, et ne sauraient être comparés à la boucherie "dont je venais d'être le témoin!"

Outre le danger auquel est exposé le chasseur de la part des animaux furieux, il doit craindre sans cesse d'être atteint d'une balle dans cette sanglante bagarre, dans cette chevauchée hasardeuse où des tourbillons de poussière enveloppent constamment les combattants et les empêchent de se voir à quelques pas. Mais personne n'y pense et les coups de feu ne cessent qu'avec la vie du dernier buffalo. Quand un accident se produit, ce qui n'est pas rare, la chasse n'en continue pas moins et c'est le

missionnaire qui doit tout à la fois remplir l'office de prêtre, de médecin et même de chirurgien.

Quand il ne reste plus rien à tuer, que le dernier bison est couché dans l'herbe sanglante, les femmes et les enfants arrivent sur le Heu du carnage, avec leurs charrettes pour transporter les dépouilles au camp. Les cadavres sont "déparés" (dépecés) : tout le monde, hommes, femmes et enfants s'attelle à la besogne et travaille avec une dextérité remarquable.

"J'ai vu jusqu'à 700 ou 800 bisons abattus dans une "seule course, et toute cette masse de viande divisée entre "les chasseurs les plus heureux. Celui qui n'a pas "eu de chance aujourd'hui, pour une cause ou pour une "autre, en retrouvera demain dans une nouvelle course. "J'ai vu encore un seul homme aidé de sa femme et de ses "enfants, dépecer dans l'espace de dix heures les huit ou dix "buffles qu'il avait tués."

On ne conserve que les parties charnues de l'animal: la tête, les pattes et les entrailles sont abandonnées aux loups qui, par centaines, guettent le départ des chasseurs pour se jeter sur ces informes débris et se les disputer férocement. Il reste à préparer la viande, et c'est l'ouvrage des femmes. Découpée en tranches très minces, elle est étendue sur des espèces de claires- voies que l'on expose au soleil; au bout de deux ou trois jours, cette viande, déjà assez sèche, est pressée par couches; on en fait des ballots de 70 à 80 livres, attachés soigneusement au moyen de lanières de cuir taillées dans la peau de l'animal. Les matières grasses sont soumises à une autre préparation et traitées à part. Quand l'époque est venue, au moyen d'un battage au fléau, on réduit la viande sèche en poudre, et on la mélange à une certaine quantité de graisse. Cette pâte, d'une grande richesse nutritive, est enfermée dans des sacs de 100 livres, faits de peaux cousues le poil en

dehors. Les Indiens appellent ces sacs " taureaux", et la matière qu'ils renferment "pimikkân''. Cette préparation peut se conserver des années sans se gâter. Si le goût en est assez désagréable, elle fournit du moins une nourriture très substantielle et un moyen facile d'approvisionnement pour les longs voyages, surtout en hiver.

Nous nous en voudrions de ne pas reproduire ici le passage où M. le juge Routhier décrit les procédés des Indiens dans leurs chasses au bison, d'autant que la plupart des renseignements qu'il donne lui ont été fournis par le père Lacombe lui-même:

"On inventa divers moyens de s'emparer d'un grand "nombre de têtes à la fois, soit en les attirant au bord "d'abîmes où les pauvres bêtes étaient précipitées, soit "en les rassemblant dans une espèce d'enceinte nommée "parc, où on les massacrait sans pitié.

"On choisissait d'abord une rivière profondément "encaissée dans la plaine et un endroit où la prairie aboutissait à une falaise escarpée, formant un véritable "précipice, une fosse profonde coupée à pic. Au bord "de cette falaise, on construisait deux haies, dont les lignes "s'éloignaient obliquement de manière à former une "espèce de V, dont la pointe était ouverte sur l'abîme. "Quand le bois manquait pour construire ces haies, on les "remplaçait par deux lignes de jalons, consistant en petits "amas de terre, de tourbe, de pierres ou de fumier de "buffle, dans lesquels on plantait des bâtons pour simuler "des chasseurs couchés dans le foin et armés de fusils.

"Les malheureux bisons, qui s'effrayaient de tout, "étaient pris à cette ruse grossière, et croyaient avoir sur "leurs flancs deux rangées de guerriers.

"Mais comment pouvait-on les amener ainsi entre "les deux lignes du V fatal? Voici le stratagème auquel "on avait recours.

"Deux cavaliers allaient à la découverte, et quand ils "avaient aperçu un troupeau de buffles, ils s'embusquaient "dans un endroit convenu, de chaque côté, de manière à "pouvoir lui imprimer la direction voulue quand il "prendrait la fuite. Puis ils poussaient tout à coup deux "cris formidables qui faisaient tressaillir les échos de la "solitude. Alors la bande affolée des buffles s'élançait en "bondissant vers la rivière, escortée de chaque côté par "un ennemi qu'elle s'efforçait de dépasser, et qui calculait "savamment sa course pour la diriger. Quand il s'approchait d'eux, les fuyards reculaient, et quand il reculait "lui-même, c'étaient les fuyards qui s'avançaient vers lui "et tentaient toujours de le dépasser sans y réussir.

"Et c'est ainsi que les buffles farouches, battant la "prairie de leur galop furieux, la tête hérissée, la gueule "fumante, les prunelles rouges, s'engageaient entre les "deux cornes de la fourche fatale.

"Les deux cavaliers traîtres se laissaient alors distancer, et s'élançaient sur les derrières des fuyards. Oh! la "course dramatique! Oh! la cavalcade monstrueuse, "dont la liberté était le but, et dont la mort était le terme "fatal!

"De plus en plus resserrés entre les deux lignes d'épou- "vantails qu'ils prenaient pour des guerriers couchés dans "la plaine, haletants, convulsifs, emportés par un vent "d'épouvante, comme par un ouragan irrésistible, ils se "croisaient, se heurtaient, se bousculaient et se cabraient "tout à coup au bord de l'escarpement.

"Mais alors se dressaient, dans les foins, de chaque "côté de la bande affolée, deux rangées de démons, criant, "hurlant, et dirigeant une fusillade meurtrière sur tous "les fuyards qui voulaient prendre la tangente. Et les "malheureuses bêtes, à demi mortes de terreur, écumantes, "tragiques, impuissantes à repousser le flot formidable et

" aveugle des fuyards, étaient précipitées, pêle-mêle, dans "l'abîme.

"Des centaines de cadavres s'amoncelaient au fond "du précipice, roulant jusqu'au lit de la rivière; et pendant "plusieurs jours, les chasseurs impitoyables faisaient la "noce autour de la sanglante hécatombe, écorchant les "morts, préparant les peaux pour le trafic, faisant sécher "la meilleure partie des chairs pour en faire du pimikkân, "et abandonnant le reste aux loups et aux vautours.

"Mais dans la saison d'hiver, ce mode de chasse "n'était guère praticable. La neige s'entassait dans les "cavées creusées par les rivières, et en cessant d'être des "précipices, elles ne pouvaient plus servir de lieux d'exécutions pour les bisons.

"Alors, on choisissait, dans le voisinage d'un bois, une "colline ayant deux versants opposés. Sur l'un de ces "versants, on construisait une enceinte circulaire, mesurant "environ 150 pieds de diamètre, et dont la clôture, haute "et solide, formée de pieux et de branches entrelacées, "avait 5 à 6 pieds d'épaisseur. Cette espèce de cirque "n'avait qu'une porte au sommet de la colline à laquelle "venait aboutir une spacieuse avenue formée, sur le "versant opposé, par deux haies comme celles que nous "avons décrites, et qui divergeaient graduellement en "descendant la colline.

"On sait par quelles ruses les bisons étaient amenés "par troupeaux dans cette large avenue bordée de clôtures "ou d'épouvantails, et comment ils se groupaient et se "resserraient à mesure qu'ils avançaient vers la pointe "de l'angle où s'ouvrait la porte de l'amphithéâtre. "Jusque là, la crête de la colline dérobait à leurs regards "l'enceinte traîtresse qui allait les emprisonner; et quand ils "s'élançaient en bondissant, dans la porte, ils croyaient "trouver, au-delà, l'espace et la liberté.

"Hélas! l'horrible réalité leur apparaissait bientôt, "et comme des chevaux de cirque haletants, écumants, "ils longeaient au galop les murs circulaires de leur "prison. Mais alors, ces murs se couvraient de chasseurs "et l'épouvantable tuerie commençait. Criblés de balles, "percés de lances ou de flèches, les buffles tombaient et "poussaient des mugissements effroyables; les chasseurs "répondaient par des cris de triomphe, et quand un fer de "lance, bien dirigé, avait transpercé la gorge de quelque "bison énorme, ils poussaient des acclamations.

"Le sang coulait à flots, les cadavres jonchaient le "sol, une buée chaude imprégnée d'odeurs nauséabondes "montait dans l'air, et ce cirque, qui aurait fait les délices "des empereurs romains, prenait l'aspect d'un immense "abattoir."

Le père Lacombe, comme tous les autres missionnaires, blâmait, mais ne pouvait empêcher ces lugubres boucheries. Quand beaucoup de bisons étaient tombés, il demandait grâce pour les survivants, mais les sauvages lui répondaient: "Non, non, il faut les tuer tous, car ceux que nous laisserions échapper iraient tout raconter aux autres, et nous ne pourrions plus les attirer dans nos embûches.

N'est-ce pas là toute l'astuce et l'esprit si naïvement malin de ces êtres tout près de la nature? Pendant les trois mois que dura l'expédition, le missionnaire fut constamment témoin de scènes semblables. Quel que soit le mode de tuerie adopté, le résultat est le même: les buffles tombent par centaines à chaque attaque.

Ces grandes hécatombes ne sont plus aujourd'hui qu'un souvenir; peu à peu le "Roi de la prairie" a disparu en même temps que la prairie elle-même. Comme la race des Indiens qui lui faisait la guerre, la race du buffalo est appelée à disparaître; en vain le gouvernement canadien

a-t-il créé d'immenses réserves où il ne serait plus traqué, où il pourrait vivre désormais et se perpétuer en sécurité, le buffle ne veut pas vivre en esclavage. Le Peau-Rouge et lui sont faits pour la liberté et les espaces sans limites; sous la contrainte de la civilisation, ils s'étiolent et meurent.

"Pauvre race détruite, dit M. Routhier, ses ossements " blanchissent aujourd'hui la prairie, et partout, à chaque "pas,ses têtes colossales dominant les foins jaunis semblent, "par leur blancheur immaculée, protester de son innocence!"1

1 Voir Routhier, De Québec à Victoria.

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