CHAPITRE PREMIER
Scn pays, sa famille
§ r. Prctwm, date et lieu de naissance.
On a longtemps ignoré à propos de S. de Brosse tous les renseignements qui semblent essentiels pour une biographie quelconque : prénr»m, lieu et date de naissance, lieu et date de décès. Aujourd'hui la date de naissance, seule, reste incertaine. Un recueil du xviii* siècle le disait « né à Paris en 1^71 (i) ». I^ lieu est faux, et je ne sais
'l'iiitrs hiUonqucs et chronntoijiqucs, Amsicnlam
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quelle créance mérite la date ; elle est pourtant assez vraisemblable ; en l'absence de document décisif, je ne vois pas de raison pour reculer « vers 1568 » (i) ou 1565 (2), comme deux des plus récents auteurs, liî surtout jusque « vers 1560 » comme M. Read (3).
Le nom même a été souvent défiguré de diverses manières, tantôt abrégé en Bros (4), tantôt allongé en la Brosse (5).
Quant au prénom, une erreur tenace a perpétué jusqu'à nos jours celui de Jacques qui ne se trouve sur aucune pièce originale, au lieu de Salomon, établi par des témoignages incontestables. Déjà des hommes qui étaient presque ses contemporains, écrivant peu d'années après sa mort, ont commis cette confusion : Malingre en 1640 écrit : Jacques (6) ; G. Brice également (7) ; Sauvai, entre 1650 et 1670, tantôt Jacques et tantôt Salomon (8). Cependant Mariette (1742) notait déjà : « Les auteurs de la Description de Paris se trompent lorsqu'ils l'appellent Jacques (9). » Il relève avec raison ce fait que sur une gravure de Michel Lasne on lit : « Salomon De Brosse inve. » Plusieurs actes que nous citerons dans la suite de cette étude ne laissent aucun doute à cet égard (10).
(i) Ch. Lucas, Grande Encyclopédie, t. XIII, col. 1039.
(2) H. Lemonnier, l'Art français, etc., (1893), p. 414.
(3) Tirage à part des Mémoires de la Société des Antiquaires, p. 22 ; cf. Fr. prot., III, col. 197.
(4) Ainsi sur certaines planches {z^, 2,7, 38) d'un recueil hollandais de la collection Destailleur dont nous parlerons ci-après : La IP parie deW Architettura del Fignola etc. (cf. Fr. prot., 2" éd., t. III, col. 208).
(5) Ainsi par l'abbé Gougenot, dans une description inédite de l'Exposition de tableaux du roi au Luxembourg en 1750, publiée dans le Bulletin de la Société de l'histoire de l'art français, 1909, p. 165,
(6) Malingre, Antiquités de Paris, t. II, p. 55.
(7) G. Brice, Description de la ville de Paris, 1706.
(8) Sauval, Histoire et antiquités de la Ville de Paris, éd de 1724, in-fol., t. I^ p. 454 ; t. II, p. 216.
(9) Notes manuscrites sur /'Abecedario d'Orlandi : Cf. Bulletin hist. prot., 1856, p. 169.
(10) En 1867, clans quelques pages intéressantes de Paris-Guide consacrées su Luxembourg, M. Ferdinand de Lasteyrie parle encore couramment de Jac-
PRENOM : JACQUES OU SALOMOX I7
On s'est demandé quelle était l'origine de cette substitution : les ins l'ont attribuée à un simple lapsus calami (i), les autres à la signature (( S. de Brosse », où « l'initiale est mal conformée et allongée comme un J (2). » L'S est petit et barré d'un trait oblique, mais suffisamment distinct. Il y a peut-être eu là confusion avec (|uelque autre arcbitecte : par exemple, le père et l'oncle de S.
de Brosse dont les i)rénonis commencent par un J : Jean de Brosse et Jacques du Cerceau ; ou même avec le maître italien signature de s. i.k mr..ssk
dont le prénom est Jacques et
dont le nom, en outre, ressemble à celui de Brosse : Giacomo Baroscio da \'ignola (3).
Enfin ce prénom biblique Salonion sentait fort son huguenot, et, en effet, S. de Brosse était protestant ; les protestants de cette époque n'avaient, en général, qu'un seul prénom (4), et je ne pense pas que, s'il a été baptisé par un pasteur, notre architecte se soit appelé Salomon-Jacques ; mais s'il a été baptisé par un curé, (nous verrt^n^ son
ques de Brosse « bien que de récentes recherches semblent établir que son vérhable prénom était Salomon (p. 575) ».
(1) Read, Mémoires des Antiquaires (tirage à part, p in
(2) Jal, Dictiotiuaire critique, loc. cit.
(3) M. Read, dans la France f>rot., 2* éd. t lii vS. a remarqué qnc dans une édition hollandaise (Amsterdam, 1642, in-folio) de la h'etjola de Ctnque ordini d'Architettura, les premières planches sont bien de Barozzio, mais les quatre dernières sont signées : de Bros.
(4) L'auteur des Observations sur la Piscifline ecclésiastique (étiition de I-a Kaye, P. Gosse, 1760, p. 377) remarque ceci : « Au synode de Saumur (1596)* les députés de la province de Poitou demandant si on peut imposer deux noms à un enfant, il a été jugé que c'est une chose indiflférentc ; mais on exhorte les parents de se tenir à la simplicité », c'est-à-dire, en l'espèce, à un seul nom. De fait, sur les registres de Oiarenton et d'autres églises, que j'ai exanjinés en assez grand nombre, les enfants ne reçoivent presque jamais qu'un seul nom. Mais la règle ci-dessus cit^ est postérieure à la naissance de S. de Brosse.
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nom et celui de ses parents sur des registres catholiques), il peut s'être d'abord appelé Jacques, ou avoir eu un parrain de ce nom, et avoir pris plus tard le prénom de Salomon que lui auraient primitivement destiné ses parents. Peut-être aussi la reine-mère, les seigneurs catholiques et les prélats qui employèrent ses services, ne tenaient-ils pas à montrer qu'ils s'adressaient à un artiste protestant et l'appelaient-ils \ olontairement de ce nom de Jacques qui n'était pas le sien, mais paraissait moins compromettant (i).
Toujours est-il que l'on peut aujourd'hui encore lire ce faux nom a Jacques de Brosse » imprimé dans nombre d'articles (2), frappé sur une médaille (de 1836), gravé sur le socle de deux statues et derrière la fontaine Médicis ; de 1838 à 1881, il a figuré au coin de la rue qui aboutit à la place Saint-Gervais, et lorsqu'on obtint un arrêté rectificatif, le préfet refusa de rétablir le prénom exact : la rue s'appelle rue de Brosse tout court. Ailleurs on a trouvé un autre expédient : ainsi parmi les noms des grands artistes inscrits sur le palais du Trocadéro, au coin de la place et de l'avenue du Trocadéro, on lit Jacques et Salomon de Brosse, comme si les deux prénoms avaient appartenu à deux personnages distincts.
(i) Parmi les personnages du XVIP siècle qui ont ainsi porté deux prénoms, l'un d'allure plus catholique, l'autre d'allure plus protestante, je citerai par exemple un contemporain de Brosse : Cayer. Lorsqu'il était pasteur, aumônier de la princesse Catherine de Bourbon, il s'appelait Pierre ; après son arrivée à Paris et son apostasie (1595), il devint Pierre Victor {France prot., 2^ éd., t. III, col. 944). Plus tard, un aventurier qui se prétendait filleul de Benjamin de Rohan-Soubise s'appelait Benjamin lorsqu'il avait à tirer parti de ses belles relations protestantes, et « il signor Bcnedetto » quand il se disait parent du doge Priuli (mort en 1624 ; cf. E. Réveillaud, Véritables faits et gestes du seigneur Benjamin Prioleau etc. La Rochelle, Texier, 1909).
(2) Ainsi M. Lechevalier-Chevignard, professeur à l'école nationale des arts décoratifs (Les styles français, Paris, 1892) écrit : « Jacques Debrosse ». De même, M. H. Bourdonnay (Le Palais de justice de Rennes, 1902, p. 5) ; M. Bat.éat (Mémoires de la Société archéol. d'Ille-et-Vilaine, t. XXXVI, Rennes, 1907, P- 39) : « Jacques Desbrosses ; » M. L. Décout (L'Histoire de l'art apprise par des promenades dans Paris, Paris, 1910, p. 267 : « Jacques de Brosse. »
VERNEUIL ET SES ENVIRONS tQ
Le lieu de naissance de S. de Brosse est fourni, ainsi que son pronom exact, par l'acte d'inhumation où on lit (9 décembre 1626) : « Salomon de Brosse nati (sic) de J\^rneuil (i). » Il s'agit de X'erneuilsur-Oise, petit village du Valois où nous pouvons assez bien replacer notre homme dans son milieu, nous représenter la physionomie de ses compatriotes et de ses parents. Verneuil est à quelque distance de la rive gauche de l'Oise, dans un pays accidenté que couvraient des champs et aussi des forêts plus vastes alors qu'aujourd'hui : c'était encore l'Ile de France, mais à quelques lieues de la Picardie par la vallée de la l>resche au-delà de Liancourt (2), et pas très loin des Pays-Bas espagnols en remontant la vallée de l'Oise. En ces temps b'i fréquemment troublés par les guerres civiles et étrangères, on était, en ces pays frontières, sans cesse sur le qui-vive. Doublement précaire était la situation des familles protestantes, auxquelles un lieu de culte public avait été accordé dans la vallée de l'Oise, un peu au-dessus de Verneuil, de l'autre côté de la rivière, aux Agcux, après l'édit de pacification de Charles IX (3) ; sous le régime de l'Edit de Nantes iî y eut une église à Scnlis, et le fils de l'un des pasteurs fut gendre de S. de Brosse. Gonrnay, au pied du coteau (en face de Creil), était un fief du ministre de Paris, Antoine de la Paye ; la baronnie de Montatairc était aussi en 161 2 à un seigneur protestant, Claude de Madaillan.
Lorsque, venant de Paris, on descend du train après Creil, à la halte de \'illers-Saint-Paul (village dont le nom reparaitra dans les pages suivantes), si l'on descend à travers les prairies vers la rivière, pour la passer en bac, on voit en face de soi, perpendiculairement à la rive gauche, une colline boisée au bas de la(|iR'llt' s'allonj^ont les maisons de Verneuil.
L'église, environ à un kilomètre de l'Oise, est un très joli édifice
(1) Bulletin hist. prot., 1863, p. 280.
(2) 11 semble même qu'au ttmps de J. du Cerceau o- .1 • :'i I: 6n du XVI* siècle, les gens de Verneuil se disaient Picards
(3) Annuaire de 1S37 par Graves, p. 60 (Papiers Ch. Rcad).
à trois nefs. Au fond du porche septentrional, élégante addition du XVI' siècle, se voit un portail donnant accès directement dans l'église ;
le dessin en est tout à fait conforme aux règles de Vitruve suivies par les J. Bullant, les A. du Cerceau ; le fronton triangulaire avec pilastres surmontés de triglyphes, ressemble singulièrement à certaines parties des œuvres de S. de Brosse qui, enfant, joua sans doute souvent sur cette place (i). On peut se demander si lui-même, ou l'un des du Cerceau, n'a pas été pour quelque chose dans cet établissement de l'église du village natal.
Continuant à suivre la principale rue, on passe entre de petites maisons qui ont toutes un air de famille, avec leur rez-de-chaussée immédiatement surmonté d'un toit à forte pente. Les murs sont en belle pierre de taille ; on voit que les matériaux sont tout proche, presque à portée de la main : en effet de tout côté, dans les collines qui enserrent cette petite vallée, ce ne sont qu'exploitations de carrières..., vrai pays de maçons, où l'on comprend qu'ils soient devenus, plus naturellement qu'ailleurs, bons architectes.
(i) Cf. Rcigle d'architecture de J. Bullant rééditée en 1619 par S. de Brosse (voir ci-après), p. 22 : « Mesure de porte dorique convenable pour temples », c'est-à-dire pour églises.