L'ARCHITECTE DU ROI ET DE LA REINE
vie, — il est toujours inscrit pour la même somme, soustraite à toute téduction, alors que son fils Paul, inscrit aussi sur les mêmes états dès t618, a subi le sort commun (1).
De 1615 à 1626, en sa qualité d’architecte général, S. de Brosse a donc pu être appelé à s'occuper de « toutes les maisons et bâtiments » tant du roi que de la reine mère : et nous verrons, à la fin de ce chapitre, qu'il a même, en effet, construit un château non compris dans l’énumération de l’état de 1618. Mais de ces treize années, les onze premières ont été avant tout employées à une œuvre capitale : le palais du Luxembourg (1613-1624) (2).
(1) « Bibliothèque de la Sorbonne », ms. H. 1. 44 ; signalé par M. Read à M. Berty (Topogr. hist., t. Il, p. 218). Ce manuscrit ne se trouve pas à la bibliothèque de la Sorbonne actuelle (Catalogue des mss. de la bibliothèque de l'Université, par E. Chatelain, Paris, Champion, 1892). M. Guiffrey (Comptes des bâtiments du roi, Paris, 1881, in-4° ; t. I, 1664-1680, dans l'introduction) cite ce document avec cette désignation : « Bibliothèque de la Sorbonne, manuscrits histoire, I, 44 : Extraict des parties employées en l'estat général des bastiments du roy dont la despence est à faire et commandée par sa majesté en la présente année 1624. » Nous n'avons pas davantage trouvé ce manuscrit à la Bibliothèque nationale ; les Archives de l’art français (t. II, p. 337-340), en ont publié des extraits.
(2) Lance en 1872 (Dictionn., I, p. 188) disait : « Il commença en 16175 la « construction du Luxembourg, lequel fut achevé en 1620. » Dans une première monographie (Le palais du Luxembourg, imprimerie du Sénat, Paris, 1904, in-4°), M. Hustin écrit (p. 3) : « C'est en 1615 que furent jetées les fondations du Palais, sur des terrains achetés à dater de 1612, aménagés en jardins en 1613, et où furent aménagées les eaux de Rongis (sic). » Il nous semble que les renseignements que nous donnons ci-après sur les derniers travaux préparatoires autorisent à dater de 1613 au plus tard le commencement de la construction du palais (Cf. BERTY, Topogr. hist., t. III, p. 290 : « Bientôt après (une vente du 2 avril 1612) le palais fut commencé sous la direction de S. de Brosse ».
Les plans de Quesnel, Turgot (1734-1730), Aveline, Pérelle, Blondel (1754), en ce qui concerne le Luxembourg, sont reproduits dans le premier ouvrage de M. Hustin, ainsi que les vues d'ensemble de Pérelle et d'Israël Silvestre (vers 1650), une vue d’intérieur de Moncornet (1650), etc.
En 1010 M. Hustin a publié un second ouvrage : Le Luxembourg, son histoire domaniale, architecturale, décorative et anecdotique, des premiers siècles
Le Luxembourg.
Travailler pour Marie de Médicis c'était se mesurer directement avec les chefs d'œuvre des architectes italiens dont la reine avait gardé le vivant souvenir, car sur les rives de la Seine elle n'oublia jamais
celles de l’Arno et son exquise patrie :
Florence, si grande que tes ailes s'étendent sur terre et sur mer (1) !
A quel point, depuis son arrivée en France en 1600 jusqu'à sa mort en 1642, la reine resta Florentine par ses goûts et ses affections, c'est ce qui ressort de la lecture de la volumineuse correspondance avec ses parents, qu'il m'a été donné de parcourir dans les Archives des Médicis (2). J'ai eu la bonne fortune d'y trouver enfin deux documents fixant un petit point d'histoire de l’art.
On a de tout temps remarqué une certaine ressemblance, mais aussi de grandes différences, entre le Luxembourg et le palais Pitti (3). Dans les pages consacrées à l'étude du palais parisien nous dirons ce qu'il faut penser de ce rapprochement au point de vue architectural. Mais des principes communs suffisaient-ils à expliquer les analogies, ou, comme on l’a dit, l'architecte du Luxembourg a-t-il commencé par
à l’année 1611, Paris, imprimerie du Sénat, grand in-8°. On y trouve p. XXIV une « carte de l’ilôt du Luxembourg », 1611-1010) et parmi les pièces juitificati- VéS, p. 149, un «inventaires des tiltres et enseignemens de l’hostel dict de Luxembourg, six aux faulxbourg Saint-Germain lez Paris que hault et puissant prince Françoys, duc de Luxembourg etc. est tenu de baïller etc. par contrat de la vente que ledict seigneur duc a faict dudict hostel à sa majesté etc. le second jour d’apvril mil six cens douze. »
(1) DANTE, l'Enfer, premier vers du chant XXVI°
(2) Archives nationales de Florence (Uffzzi). Archivio Mediceo, n° 4720, 1° volume : « Lettere della regina Maria di Francia scritte da 10 novembre 1600 a tutto ottobre 1616 al gran duca Ferdinando e al granduca Cosimo ».
(3) Aïnsi le compagnon de voyage de Fragonard en Italie, Bergeret, écrit : « Nous avons aussi jetté notre coup d'œil sur le Palais du grand duc. Nous sommes entrés dans la cour qui, en petit, a un faux air du Luxembourg » (Ber- GERET Ct FRAGONARD, Journal inédit d'un voyage en Italie, 1773-1774. re, May et Motteroz, 1895, p. 130).
aller en Italie étudier sur place le palais Pitti ? La correspondance de Marie de Médicis établit formellement ce point qui sera désormais acquis : un architecte fut envoyé de France, mais ce ne fut pas S. de Brosse ; celui-ci fut choisi un peu plus tard (1).
Du vivant d'Henri IV déjà, Marie de Médicis écrit à ses oncle et tante le grand duc et la grande duchesse de Toscane, au sujet de divers artistes quittant Paris ou Fontainebleau après l'avoir vue, pour s'en aller « par delà » : dès 1601, lorsqu'elle n’est pas encore en France depuis un an, elle recommande « le sieur Constantin Servi que le roy a retenu pour son ingénieur ordinaire. Il s’en va par le commandement de Sa Majesté à Florence et autres endroicts pour recouvrer des marbres, statues et anticques pour la décoration de ses bästimens et mesmes pour en faire faire aux meilleurs ouvriers de delà » (2). Un peu plus tard il s'agit de rappeler au bon souvenir du grand duc Bernard Buontalenti qui vient de faire un séjour en France. Le célèbre architecte qui a travaillé au Palazzo vecchio et à tant d’autres monuments florentins a pu s’entretenir déjà avec la reine de ses projets. Mais il mourut en 1608 (3), comme ce Douaisien qui a orné Florence, et les jardins même du palais Pitti, de tant de chefsd'œuvres : Jean Bologne.
Dès l’année qui suit la mort d'Henri IV, Marie de Médicis comimunique à sa tante la grande duchesse la « volonté de faire bastir
(1) On a dit aussi que Marie de Médicis avait recommandé à S. de Brosse de visiter l’hôtel de Rambouillet construit — entre le Louvre et les Tuileries — sur les indications d’une autre Italienne, Julia Savelli, devenue marquise de Rambouillet, mais S. de Brosse « ne paraît pas s'être inspiré » de cet édifice très joli, mais de proportions beaucoup moindres (Cf. L. Décour, L'Histoire de l'art apprise par des promenades dans Paris, 1910, p. 265 et 268).
(2) Archiv. Medic., n° 4720, vol. I, fol. 35, lettre du 18 août 16071, de Saint- Germain-en-Laye.
(3) Je citerai encore un autre exemple choisi dans le 2° volume du recueil déjà cité (4729), renfermant la correspondance jusqu’à la mort de Marie de Médicis ; elle écrit (f. 436), à la date du 29 avril 1621 : « Mon cousin, Francisque Bardoni, sculpteur du roy monsieur mon filz, allant en Italie pour son service en ce qui est du faict de son art, je vous faicts ces lignes pour vous prier de l’assister », etc.
et accommoder une maison à Paris » pour se loger. Nous publions d'après les originaux copiés par nous aux archives de Florence (1), les deux lettres écrites à huit jours de distance en octobre 1611, dans lesquelles le projet prend une forme de plus en plus précise. Dès le début la reine affirme formellement son dessein de se règler en quelque chose « sur la forme et le modelle du Palais de Piti ». En vraie Florentine elle est sensible à l’harmonie des proportions, elle estime « l’ordre de l'architecture » ; mais en femme pratique elle apprécie aussi un autre avantage : « les grandes commoditez » des dispositions intérieures. Aussi demande-t-elle un plan général, « avec les eslévations et perspectives », et des détails très complets : « les mesures et proportions des courtz, terrasses, salles, chambres et autres siances… » ; (le secrétaire n'a pas trouvé d'équivalent nouveau pour le mot italien qu'a employé la reine: stanze; il avait déjà employé salle, aui est la traduction la plus ordinaire).
De tous ces renseignements la reine désire, le plus tôt possible, « s’aider et servir en la structure et décoration » ; elle ne se fera pas scrupule, même d’ « imiter » en ce qu'elle trouvera « plus à propos ». De sa grande écriture maihabile, elle ajoute quelques lignes pour insister sur ce qu’elle a dicté, et bientôt elle craint que sa tante ue fasse pas exécuter les plans et dessins assez vite, ou assez exactenient. Elle obtient donc de son maïi, pendant leur séjour d’automne à Fontainebleau, qu'un « architecte du roi » soit envoyé en mission spéciale à Florence. C’est le porteur de la seconde lettre par laquelle nous connaissons son nom : c'est Métézeau — probablement Louis Métézeau alors très en faveur à la cour (2).
(@) Archivio Mediceo, 5953, 6, C. 27 et 28. Voir ci-après pièces justif. V, p. 258. Par arrêt du 30 septembre 1611, le grand conseil était intervenu dans une question relative à la propriété des terrains qui faisaient l’objet d'une contestation entre la grande confrérie aux bourgeois et l'abbé de Saint-Germain-des-Prés (Hus- TIN, Le Luxembourg, 1910, p. 152).
(2) Dans un acte de 1609 ïil s'intitule « architecte des bastimens du Roy, concierge et garde des meubles du pallais des Thuillerys de sa Magesté » (recu de marbres, déposé « aux archives de l'Empire » dit, sans autre indication,