PALAIS DE JUSTICE DE RENNES. COUR INTÉRIEURE. ÉTAT ACTUEL
Dans la grande cour intérieure (dont chaque côté était composé de cinq travées régulières), on reconnait bien le goût de S. de Brosse aux baies plein cintre, aux trumeaux en briques encadrés et ornés de pierre, à la corniche soutenue par une file de modillons, enfin aux œils-de-bœuf des combles. Tout autour de la cour, au premier étage, une galerie donne accès aux salles. Les fenêtres cintrées étaient jadis garnies de vitrages en petits châssis plombés. A l’intérieur nous citerons seulement la salle des Pas-Perdus longue de 36 m. 60, large de
12 m. So, haute de 13 m. sous le point culminant de la voûte. « Immense assemblage de madriers, elle repose sur des pieds-droits hauts de 7 mètres, surmontés d’une corniche d'ordre corinthien qui règne tout autour de la nef. Onze baies dont sept prennent jour sur la place du Palais, éclairent la salle (1). » Quant à la grand chambre, « l’enceinte judiciaire la plus somptueuse, la plus belle, la plus artistique du monde entier (2) », les décorations sont trop postérieures au plan de Salomon de Brosse pour qu’on puisse distinguer avec précision ce qui lui revient. Les proportions (20"40 X 10"65 X 7"20) sont majestueuses.
D'une façon générale, l'aménagement était entendu d’une manière très pratique, avec dégagements nombreux, pièces indépendantes gràce à la galerie entourant la cour et donnant directement accès dans la plupart des salles, qui cependant communiquent par des portes intérieures, avec les salles voisines. Les divers services étaient groupés de façon très rationnelle, conciergerie et prisons au rez-de-chaussée, salles accessibles au public plutôt au premier étage, pièces réservées aux magistrats plutôt au second. Comme au Luxembourg, il y avait une chapelle.
Ainsi S. de Brosse avait trouvé la formule exacte pour un édifice correspondant bien à sa destination, à la fois grave et somptueux, digne d’un « parlement » et d’une « capitale » comme le voulaient les magistrats et les bourgeois qui s'étaient entendus pour le faire édifier. \
L’admiration inspirée à beaucoup d’appréciateurs par le portail de Saint-Gervais a trouvé sa formule la plus enthousiaste sous la plume de Sauval : « Il doit être considéré comme le plus beau morceau d’architecture qu’il y ait en France et ailleurs... Il est si plein de savoir,
(1) H. BOURDONNAY, p. IAI.
(2) Mbid, pu175.
de majesté, de grandeur, que ceux du métier le tiennent pour le plus excellent de l’Europe (1). »
C’est, nous l’avons dit, la seule œuvre de Brosse qui ait subsisté jusqu’à nos jours absolument intacte (2). Pour y aller, en venant du quai, on suit aujourd’hui la rue à laquelle on a eu l’heureuse idée de donner le nom de Brosse : elle s'appelait au xvrr* siècle rue de Longpont et conduisait du port au bled à une très petite place où se dressait un orme célèbre qui figure aujourd’hui encore sur le sceau de la paroisse (3). Voltaire a habité cette rue et, avant comme après, a souvent parlé du « chef-d'œuvre auquel il ne manque qu’une place pour contenir ses admirateurs, et qui devrait immortaliser le nom de Brosse encore plus que le palais du Luxembourg (4). » Il écrivait à deux correspondants la même phrase (5): « Je vais demeurer vis-à-vis le seul ami que le Temple du Goût m'ait fait, vis-à-vis le portail Saint-Gervais. »
Une arrière-petite-cousine de S. de Brosse, visitant Paris quarante ans plus tard, déplorait comme Voltaire l’exiguité de la place : « J'ai considéré avec attention le portail Saint-Gervais malgré le peu d'espace qu'il y a au devant ; j'ai vu avec un plaisir de connaisseur
GEIEMAS, CUT 453:
(2) FÉLIBIEN, Histoire de la Ville de Paris, 1725, t. [, p. 259 a donné une gravure du portail qu'il est intéressant de comparer avec l’état actuel. Il n’y a de différence que pour les statues de Saints. Sur cette gravure « on peut remarquer dans les figures du bas, qui étaient à coup sùr de Bourdin, que Ja dalmatique avec les glands sur l'épaule et l'allure générale, bien qu’elles soient debout, les rapprochent d’une façon frappante de deux statues qui ont été conservées » (assises, et en bois) (Vitry, Gazette des Beaux-Arts, 1807, t. I, p. 15). La collection Destailleur, au département des estampes de la Bibliothèque nationale, renferme (t. III, n° 452) un dessin lavé à l’encre de Chine, du xvirr siècle : élévation perspective du portail de l’église Saint-Gervais, et un dessin lavé en bistre (n° 455), anonyme aussi, de la même église.
(3) Une enseigne à l'Orme St-Gervais se trouve encore aujourd'hui, 20, rue du Temple.
(4) Temple du goût ; ci. Siècle de Louis XIV, p. XXXII.
(5) Lettres du 6 mai 1733 à M. de Cideville, et du 15 mai 1733 à M. Thiériot.
ce monument du scavoir de notre parent (1). » Lorsqu'il devint prévôt des marchands, Turgot s'efforça, mais en vain, de donner satisfaction au desideratum de Voltaire (2) ; c'est au x1x° siècle seulement qu'on a agrandi la place qui permet de contempler l'ami dans toute sa majesté.
Pour juxtaposer cette construction à un bâtiment déjà existant le problème était plus délicat encore qu'au Palais de justice ; S. de Brosse s’en est tiré avec plus de hardiesse et de bonheur encore : « Faire application des ordres grecs au portail d’une église était très difficile. Comment imaginer qu'on puisse adapter à la façade d’une église du moyen-âge dont le principe de construction est l’arcade et la voûte les ordres grecs dont le principe est l’architrave et la platebande ?.…. Il est plus que probable que S. de Brosse n'a tenu aucun compte de la masse du pignon qu'il s'agissait de décorer, autrement il cüt été amené à une composition toute différente... Le Traité des ordres de Vignole avait obtenu un grand succès. [l avait élevé à Rome l'Eglise du Jésus ; le portail de cette église, œuvre de Jacques de la Porte son élève, et celui de San Andrea della Valle, exécuté sur les dessins du chevalier Charles Raïinaldi, avaient acquis en Italie une grande renommée. Ce furent probablement les modèles que de Brosse se proposa de reproduire (3). » Ailleurs, un peu plus tard, le même auteur a renouvelé ces éloges en y mêlant quelque critique : « On aurait le droit de juger plus sévèrement ce portail que le Luxembourg. On ne peut Île méconnaitre, ici l'architecte français s’est laissé, entraîner par l'influence italienne. Debrosse n'eut certainement pas d'autre idée alors que de doter la France d’une de ces décorations en placages qui étaient alors fort en vogue en Italie... Cependant ce portail fut
(1) Lettre de Jeannette-Philippine Lecierc, sœur de l'architecte Simon Louis Du Ry, venue à Paris avec son mari, ingénieur qu’elle aidait dans ses travaux, lc 9 août 1733 (Bull. hist. prot., 1002, p. 556).
(2) Bull. hist. prot., 1856, p. 173.
(3) L. Vaupoyer, Magasin pittoresque, 1843, p. 75. Cette église fut construite en 1568 par ordre du cardinal Alexandre Farnèse pour les pères profès de la Compagnie de Jésus. La façade était « benessimo adornata » (PINaroLO, L'antichita di Roma, Rome, 1713, t. II, p. 144).
considéré comme un chef-d'œuvre et devint pendant longtemps le type des portails d'église qu’on éleva en France (1). »
De nos jours on a souvent jugé ce travail avec sévérité, comme une « construction doublement factice, car elle est apposée à une église avec laquelle elle ne fait pas corps ; S. de Brosse y a purement et simplement transporté de prétendus ordres antiques superposés (2) ». Mais d’autres appréciateurs — dont nous avouons partager plutôt les sentiments admiratifs — persistent à regarder ce portail comme une « merveille » qu’il importe de « réhabiliter » (3).
Pour nous qui avons déjà reconnu dans tant d'autres œuvres du n.ême architecte les monuments qui ont servi d'exemples et de modèles à beaucoup de constructions ultérieures, il est intéressant de comparer, ici encore, ce portail de Saint-Gervais d’une part avec ceux qui ont pu jouer le rôle de prototype à son égard, et d'autre part avec ceux qui en ont reproduit les dispositions plus ou moins servilement durant tout le cours du xvrI° siècle. M. Lemonnier cite en effet avec raison, vu son importance et sa date, Saint-Gervais en tête des églises construites ou complétées à Paris de 1610 à 1660 (4).
Cent ans avant, S. de Brosse (1516), chargé par Léon X de présenter un projet de façade pour San Lorenzo, Michel-Ange « ne se préoccupe pas un instant de savoir s'il doit adapter sa façade au monument... ; sans aucun souci de marquer les dispositions intérieures de l'édifice, il dresse une muraille gigantesque, un mur de Titan, un grand carré, et ce sera pour lui comme un tableau sur lequel son ciseau de sculpteur et d’architecte dessinera toutes le imaginations de sa pensée » (5).
Cette façade n’a jamais été exécutée à Florence, et S. de Brosse n’a pas adopté une forme aussi « élémentaire » et aussi « brutale ». D'ailleurs, dans un pays où les toits ont plus de pente qu'en Italie et
(1) L. VAUDOYER, Patria, 1846, p. 2174.
(2) LEMONNIER, l'Art français, p. 225.
(3) Lettre particulière adressée à l’auteur par M. Louis Dimier en 1900.
(4) L'Art français, p. 223.
(5) M. ReymonD, l'Architecture italienne au XVI° siècle, dans l'Histoire de FArt publiée sous la direction de M. A. Michel, tome IV, I" partie, p. 28, Paris, Colin, 1900, in-4°.
où on ne connaissait pas les façades de palais aux longues corniches, la surélévation de la partie centrale, à Saint-Gervais, s'imposait, plus encore que dans les autres églises italiennes du Gesù et de San Andrea della Valle: (tr);
L'église du Gest, à Rome, est considérée comme « l'aboutissant de tous les efforts tentés depuis plusieurs siècles par l'architecture italienne (2) ». C'est une des œuvres les plus caractéristiques de l’illustre architecte Giacomo Barozzio surnommé Vignola ; il en commença la construction en 1568 et mourut en 1573, laissant le soin de la terminer (en 1575) à Jacques dela Portensdontmie nom — tant il a vécu en Italie — a été souvent traduit Giacomo della Porta. Lübke a ainsi décrit les traits propres à Vignole dans l’histoire de l’art :
« Sans se laisser distraire par l'exemple de Michel-Ange, il s'efforça de s’en tenir plus fermement à l'étude de l'antiquité
classique, et chercha à faire pré- RO ne CO PROS valoir ces idées tant par son exemple que par son enseigne-
ment, notamment par son traité des cinq ordres de colonnes. » [Nous
(1) M. REYMOND (loc. cit., p. 34) estime qu’en fait d'application des ordres antiques au décor d’une grande façade, la façade de San Zaccaria à Venise « annonce les églises françaises telles que Saint-Gervais, plus que ne le font les églises rotaines ». [1 est vrai que la partie centrale est là fort élevée (cinq étages) et surmontée d’un fronton courbe, mais l'absence de colonnes et de portes latérales au rez-de-chaussée et la multiplicité des fenêtres donnent à la façade vénitienne un aspect très différent de celui de Saint-Gervais. D'ailleurs S. de Brosse était plus au courant de ce qui s'était fait à Rome et à Florence que de ce qui s'était fait à Venise.
(2) M. REYMOND, loc. cit., p. 43.
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£e Portal de ci Geruais a AUS dat deseur? de oO de Brosse 72 RAS No ur Ne RE PEN ee AT PR 2 LHarofhot)
d'après le dessin de Brosse et la gravure de Marot
avons vu que, précisément, S. de Brosse a réédité l'ouvrage de Bullant sur ce sujet]. « Vignole se rattache ainsi au mouvement inauguré par Bramante, mais le goût plus délicat qui prédominait encore au début du xvI® siècle s’atténue quelque peu déjà dans ses œuvres ; elles ont surtout le mérite d’une régularité extrêmement rigoureuse. En construisant l’église du Gesu il a fixé les traits essentiels d'un modéle que ses successeurs imiteront, de préférence à tout autre (1). »
Quant à Jacques de la Porte, c'était un élève de Michel-Ange qui avait travaillé à Saint-Pierre de Rome. Il est mort en 1604 au moment où allait commencer la carrière de S. de Brosse. « La façade du Gest comprend deux étages ornés de pilastres corinthiens ; l'ensemble est surinonté d’un fronton très large ; pour les autres couronnements la forme angulaire et l’arc de cercle sont alternativement employés (2) ».
« Nous trouvons ici un nouveau type : ce n’est plus une façade se terminant par des lignes horizontales, c’est, dans une idée tout opposée, la recherche de l'élévation, la mise en valeur des lignes ascendantes…. Le projet de Vignole multipliait l'intérêt dans l'étage inférieur, en prodiguant les belles alternances de niches et de colonnes. G. della Porta resserre la composition et la porte en hauteur. C’est le point de départ d'un art nouveau qui s’épanouira plus tard...dans la façade de San Andrea della Valle (3) » ; (ici il y a également deux étages, et les colonnes et pilastres sont également d'ordre corinthien ; dans les entrecolonnements sont des niches surmontées de frontons alternativement en arc de cercle et en triangle) (4). |
(1) Handbuch der Kunstgeschichte, 4° éd. 1861, p. 255.
(2) Denkmaeler der Kunst, von Lürzow und Lüpxe, 1858, table XXIV, 87, n° 5, et texte p. 305. Cf. M. PALÉOLOGUE, Rome, notes d'histoire et d'art, Paris, 1902, p. 279 : (dans cette façade du Gesù) « on voit déjà paraître ces formes « rompues, ces membres multiples, ces ordres superposés, dont Bernin et « Borromini useront bientôt à l'excès ». On peut aussi rapprocher du portail de Saint-Gervais celui de Saint-Pierre à Frascati (Musée d'art publié sous la direction d'Eug. Müntz, p. 226).
(3) M. REYMOND, loc. cit., p. 46.
(4) S. Andrea della Valle est une des dernières œuvres de P. Olivieri, mort en 1500.
Quelques-uns de ces traits se retrouvent à Saint-Gervais, mais il y a trois étages de colonnes de trois ordres différents. Ainsi, poussant plus loin encore dans le sens indiqué par son compatriote J. de la Porte, notre architecte français & met en valeur les lignes ascendantes ». Ce
qui me paraît inviter à comparer (bien qu'on ne l'ait pas fait jusqu'ici)
l'œuvre de S. de Brosse avec un des plus beaux monuments de la Renaissance française, qui a pu lui fournir quelques éléments, car il est représenté dans les Plus excellens bastimens de Du Cerceau.
Le château d’Anet avait été comparé pour le plan et la disposition générale, à d’autres châteaux et palais édifiés par S. de Brosse ; mais on n'a pas remarqué combien le portail — aujourd'hui transporté dans la cour de l'Ecole des Beaux-Arts — rappelle celui de Saint-Gervais. Les trois étages de doubles paires de colonnes ont une ressemblance frappante, ainsi que les entablements ; seules, les proportions moindres des colonnes du rez-de-chaussée donnent à Anet un aspect plus « Renaissance » ; l'allure de Saint-Gervais est plus classique, avec son fronton triangulaire au rez-de-chaussée et courbe au sommet (tandis que les églises du Gesü et S. Andrea della Valle ont un couronnement triangulaire et forment un ensemble moins élancé que Saint-Gervais).