FORMATION PARISIENNE DE CHABRIER
« Gai comme les pinsons et mélodieux comme les rossignols. »
Paul Verlaine,
A dessein, nous n'avons rien dit, jusqu'à présent, de la mère d^Emmanuel Chabrier. C'est que son influence apparaît surtout à répoque où son fils, devenu jeune homme, va s'adonner plus entièrement à la musique, et faire ses écoles dans le monde artiste de Paris. Marie -Anne- EvelinaDurozay, épouse de Jean Chabrier, était originaire de Cusset, tout près de Ris, qui fut un des berceaux de la famille Chabrier, dans ce Bourbonnais où M"*® de Sévigné connut et admira la bourrée d'Auvergne (1). Nous avons pu voir une ancienne photographie représentant la mère
(1) tt ... Tout mon déplaisir, c'est que vous ne voyiez pas danser les bourrées de ce pays ; c'est la plus surprenante chose dvt monde ; des paysans, des paysannes, une oreille aussi juste que vous, une légèreté, une disposition..., enfin, j'en suis folle... »
(De M" de Sévigné & M"« de Grignan. Vichy, 8 juin 1676.)
de Chabrier : coiffée à bandeaux, vêtue d'une robe à volants et à manches pagodes, elle apparaît noble et charmante. Eveliria Durozay dut être aussi élancée, souple, gracieuse, enjouée, que son mari était de silhouette ronde et de manières rudes. Elle était musicienne, et aimait, comme tous les gens du Bourbonnais, le monde, la danse et les fêtes.. Nul doute qu'elle n'ait favorisé les aptitudes musicales de son fils et encouragé ses premiers pas dans la vie parisienne. Il lui devait probablement ses goûts d'artiste, et certainement le côté mondain, aimable de son caractère. Car Chabrier, malgré la liberté de ses allures, n'a pas vécu en sauvage ; nul, au contraire, ne fut autant répandu, ne compta de si nombreuses sympathies, ne se mêla aussi ardemment à tous les courants artistiques de son temps, dont les moindres ondes émouvaient sa vibrante sensibilité.
Ecarté du Conservatoire par les volontés paternelles, il n'eut d'autres maîtres en musique qu'Edouard Wolff pour le piano, Semet et Aristide Hignard pour la composition, Tharmonie et le contre-point. Edouard Wolff lui donna des leçons dès le lycée Saint-Louis. C'était un pianiste réputé, originaire de Pologne où il avait eu le même maître que Cho.pin, très lié avec ce dernier, dont son enseignement reflétait l'esprit. Sous sa discipline, Chabrier, qui bornait d'abord son ambition à la carrière de virtuose, ne tarda pas à devenir un exécutant prestigieux. Mais, s'étant mis trop tard à ces exercices, et ne pouvant y consacrer assez de temps, il comprit qu'il ne serait jamais un pianiste au sens complet du mot, et se tourna vers la composition. C'est alors qu'il s'adressa, pour apprendre son métier de musicien, à Hignard, artiste de haute valeur, modeste et injustement obscur, lauréat du prix de Rome en 1852, auteur d'un Hamlet, antérieur — et supérieur, dit-on, — à l'œuvre trop célèbre d'Ambroise Thomas. Mais il est surtout vrai de dire que, dans son art, Chabrier s'est formé lui-même ; aux
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heures de loisir que lui laissaient les occupations infligées par son père, il se livrait à un labeur acharné, allant jusqu'à copier d'un bout à l'autre les grandes partitions des Maîtres pour se mieux pénétrer de leur esprit. Il se créa ainsi des procédés personnels de composition, d'harmonie et d'instrumentation : d'où le caractère spontané, indépeïMÎant et parfois inexpérimenté de sa technique. — Plus tard, il se mêla aux groupejs musicaux et ressentit l'influence de certaines écoles : celle de Wagner, surtout, et aussi celle de Franck. L'art wagnérièn lui fut révélé par des voyages à Beyrouth, et les notions qu'il en eut furent précisées au cours de ses rapports fréquents avec les musiciens allemands, FéHx Mottl entre autres. Quant à César Franck, Chabrier le connut directement ; il fut un de ses fidèles admirateurs et eut l'honneur de prononcer son éloge funèbre au nom de la Société Nationale de Musique; mais c'est plutôt par ses disciples qu'il s'intruisit de ses doctrines. Dès ses premiers essais de composition, il fut très lié avec les élèves du « Maître séraphique » : Vincent d'Indy notamment, et Bréville, Duparc, Chausson. A eux se joignaient d'autres musiciens d'esprit^novateur et de goût délicat, comme Messager ou Fauré, et bientôt ces jeunes gens formèrent un groupe d'inséparables. Presque chaque jour, ils se rencontraient, soit chez l'un, soit chez l'autre, dans les concerts ou les théâtres. Au temps de la propagande wagnérienne, Chabrier devint lui-même le centre d'un cercle artistique, celui qu'on désignait sous le nom de « Petit Bayreuth », et que portraitura Fantin-Latour pour le salon de 1885 ; on y retrouve la figure de d'Indy, le pur artiste qui allait devenir un des^ chefs incontestés de l'Ecole firançaise. Enfin, Chabrier eut des .relations suivies et cordiales avec plusieurs musiciens d'esprit indépendant, éout le rapprochaient certaines communautés d'aspirationa : Alfred Bl^uneau^ le puissant compositeur diramatiq^ue, qui fut un de ses plus éloquent apologistes^ Charpen^r,
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Xavier Leroux, Victoria de Joncières, les Hillen>acher, etc.
Ses rapports avec le monde littéraire ne furent pas moins étendus; peu de musiciens ont été accueillis avec autant de faveur par les écrivains. Il connut les derniers romantiques chez Paul Meurice. L'art naturaliste lui devint familier auprès d'Alphonse Daudet^ d'Edmond de Gkmeourt, d'Emile Zola, qu'il rencontrait chez l'éditeur Charpentier. Surtout, il fut intimement mêlé au mouvement parnassien; on le vit dans l'arrière-boutique de Lemerre, chez la marquis de Ricard, dans l'étrange salon de Nina de Callias. Son instinct le portait vers les plus jeunes et les j>his émancipés parmi les poètes de cette école : Catulle Mondes, Jean Richepin, Edmond Rostand, Paul Verlaine. Ce dernier fut, de bonne heure, son ami. Chabrier et Verlaine se rencontraient au a quartier Ninacum », comme disait le poète. Dans ce logia, ouvert aux artistes à toute heure de la nuit, et qu'emplissait la plus folle animation, encouragée par l'aimable et vive Nina, Chabrier esquissait des mélodies au piano, tandis que le» poètes déclamaient et que les peintres prenaient des croquis. D'autres fois, il venait faire de la musique chez la mère de Verlaine, et tous les lecteurs du poète connaissent dans Amour , le sonnet dédié à Emmanuel Chabrier, par lequel le doux enchanteur a perpétué le souvenir de ces « frais instants dô paix profonde ».
a Chabrier, nous faisions, un ami cher et moi, Des paroles pour vous qui leur donniez des ailes ;
Chez ma mère, charmanie et divinement bonne, Votre génie improvisait air [ôano. »
Avec Verlaine, Chabrier pénétra les arcanes de Part dit « décadent »- ou « sytnboliste » dont il connut divers protagonistes : Viïlîers^diô-Ffele-Adam^ Huysmaiiff, Stéphane Mallarmé, j'oséphîn Péladan. . .
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Enfin, la culture mondaine compléta la formation de Chabrier. Grâce à la situation de sa famille, à son éducation bourgeoise, grâce aussi à Tattrait de son caractère enjoué, do sa conversation primesautière, il eut tout de suite accès dans la « bonne société » et fut le familier de nombreux salons. Reçu d'abord en intime dans quelques maisons amies, notamment dans la famille Phalen, chez M"®* de Narbonne-Lara et de Gabriac, il fréquenta, à l'époque de ses succès, dans les salons qui se piquent de réputation musicale, comme ceux de la comtesse Greffiihle, de M. Jules Griset, ou de la princesse de Polignac. Aussi l'exécution posthume de Briséïs, chez Lamoureux, qui fut une manière d'hommage à Chabrier, prit-elle le caractère d'un événement mondain, et les comptes rendus se sont plu à signaler la brillante société qui s'y était donné rendez-vous (1). En somme, l'art de Chabrier eut surtout un public aristocratique, et cela
(1) En voici un aperçu d'après les Lettres de l'Ouvreuse (1" février 1897) :
« Au Cirque d'Eté, pour fêter la Briséîa posthume de Chabrier, toute la fleur de Paris. Enumérer? Impossible! 11 me faudrait les quatre pages de L'Echo de Paris (représenté par Henry Baùer et par Edouard Conte) ; les salons, les derniers salons où l'on chante, avaient délégué des représentantes de choix. M"" Gallet, Hellmann, Fuchs, Sulzbach, Japy, Blondel — j'en passe, et des meilleures! Et quelle flotte de compositeurs! Pierre de Bréville, Bruneau, Chausson, Galeotti et Chevillard, Georges Hûe, Julien Tiersot, Salvayre, Diémer, Paul Braud, Samuel Rousseau, Jossic accompagné de M"' Jossic, Bertrand cornaqué par Corneau, Saint-Pol le Magnifique, Camille Bellaigue, Gustave Charpentier, Bernheim, PfeifiEer, Kunkelmann, André Hallays, Boôllmann, Schuré, Roujon, Lintilhac, Bérardi, Le Borne, Fièrens-Gevaôrt, Rodenbach, O'divy de Saint-Auban, les peintres Cazin, José Engel, Délia Sudda ; encore des compositeurs, de valeur inégale : Carraud, Dukas, Ganne, Joncières, Lanteirès, Schmitt, Sélim, et puis Poujaud, et puis René Benoist, Paul Franck, Bajôs, Louis Schneider, Ferdinand Herold, et puis je n'ai plus de place. . . »
Ailleurs, sont cités : le mathématicien Tannery, le docteur Benoist, Koechlin, Charles Lecoq, Bachelet, Raynaldo Hahn, Tiersot, Blowitz, M"« Gouzien, le comte de Saussine, Stéphane Mallarmé, le docteur Blondel, Gailhard, etc.
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encore ne fut pas sans effet sur ses tendances. Habitué à chercher l'applaudissement d'une élite, privé longtemps du contact avec le grand public, Chabrier, comme tant d'autres bons musiciens de ce temps, fit de l'art pour les délicats : jamais banal, il fut quelquefois complexe et recherché à l'excès.
Caractère de Charrier.
(( . . Son efifusion affectueuse, trait primordial de son génie. . . »
ViNCBMT d'Indy.
Telle que l'avait ébauchée l'Auvergne, telle que la façonna Paris, la figure d'Emmanuel Chabrier surgit avec un relief puissant. Au physique, c'était un petit homme gros et large, tout rond; sur le cou trop court se dressait une tête fortement modelée avec un beau front développé, des cheveux épars, des yeux au globe exorbité et au regard aigu, un nez charnu, plutôt busqué, une bouche à la moue puérile que le rire ouvrait sur des dents éclatantes; ses mains étaient courtes et grasses, ce qui augmentait le prodige de sa virtuosité au piano; ses gestes éj:aient vifs, à l'extrême. 11 s'habillait avec une élégance spéciale, où l'on sentait le soin d'une tenue correcte, mais assaisonnée par une pointe de fantaisie artiste et auvergnate. Dans la photographie inédite que nous reproduisons ici, l'image de Chabrier, c'est, en somme, malgré la tendance à l'embonpoint, une belle figure de jeune arverne, l'air hardi et volontaire. Plus tard, dans la lithographie de Royet, dans le croquis de Détaille et le tableau de Fantin-Latour, la tournure s'est épaissie; les paupières s'alourdissent, la barbe pousse, courte et pointue, les cheveux se font rares. Et alors, dans les portraits-charges de Engel, dans l'eau-forte de
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Desmoulins, c'est Chabrier tel que Paris Ta connu au temps de sa célébrité, silhouette familière aux habitués des concerts, où on le rencontrait toujours gesticulant, souflBant et agité, un foulard blanc au cou, le « bordsplats » sur Toreille, le visage congestionné faisant prévoir Tattaque prochaine.
Au moral, ce qui dominait en Chabrier, c'était le don d'enthousiasme et d'effusion. Il était de ces âmes — trop rares en nos temps de tiédeur sceptique — qui, à propos de tout, s'émeuvent et s'émerveillent : âmes d'élite, en vérité, car il faut être d'une forte trempe pour garder, au contact de la vie moderne, cette naïveté d'impressions qui seule fait les vrais artistes — et qui n'exclut pas d'ailleurs le sens critique, mais le subordonne! — Il aimait la vie : un rien le bouleversait de joie, l'attendrissait aux larmes, ou, au contraire, le soulevait de colère. Un accord, un rythme ingénieux allumaient son regard, éveillaient son rire énorme ; dès les premières notes de Tristan on le voyait secoué de sanglots, même après avoir, six mois durant, fait répéter cet ouvrage.
Une telle sensibilité ne pouvait se tenir sur la réserve. Chabrier, dans 'son besoin de s'épancher, ouvrait largement son cœur à toutes les affections. Il était foncièrement bon et tendre — non pas dévoué peut-être, car l'allruisme est chose rare chez les artistes, — mais bienveillant et prompt à la sympathie. Et par là, quoiqu'il fut de mœurs fantaisistes et joviales, il était accessible aux plus graves sentiments, comme l'amour du foyer, et l'esprit religieux. Chabrier était pieux, à ses heures; il gardait une dévotion, artistique et mystique, à N.-D. du Port, la vierge miraculeuse de Clermont-Ferrand et à sa belle basilique romane. Certain jour, sortant, avec d'Indy, de chanter des motets dans une église, sous la direction de Bordes, il i^'écriait encore frémissant : « Ah! mon petit, la religion. . . il n'y a que ça! » Dans son ménage, il s'épanouissait, et tous l'adoraient : sa
femme, qui, souvent malade, recevait de lui des eoîûs attentifs, et se réconfortait au contact de sa bonne humeur; ses petits garçons, Marcel et André, qui sautaient sur ses genoux pour s'entendre chanter des airs montagnards, agrémentés de mignardises du cru : « Eh ! ma petite miel )»; enfin sa vieille nourrice Nanon, qui l'avait suivi du fond dç l'Auvergne, vraie servante de li^ende, prenant part aux colloques, donnant son avis sur les concerts, réglant tout le train de la maison — et dont la mort oausa un véritable désespoir à son maître, . . Tous les intimes qui furent reçus — avec quelle simplicité cordiale! dans les trois appartements qu'occupa successivement le ménage d'Emmanuel Chabrier : rue Mosnier, rue Rochechouart, puis au numéro 13 de l'avenue Trudaine (1), ont gardé une vision charmante de cet intérieur modeste et affable, de ce logis paré avec goût, aux murs illuminés de toiles impressionnistes.
Du reste, si l'artiste, en Chabrier, était un « réfractaire », l'homme, dififôrent en cela de Vallès, était attaché aux prérogatives du rang social. Il avait le souci de sa carrière, sans mesquinerie, certes; mais enfin, il s'était donné pour programme de fonder un foyer, et par suite de le faire prospérer. C'est pourquoi, malgré qu'il tint de sa famille une certaine aisance, il eut des préoccupations d'argent, par exemple, à l'époque où il résolut d'écrire le Roi malgré lui. Surtout, son ambition artistique était grande. Ce gars d'Auvergne, aux fortes épaules, était décidé à se faire une place au soleil ; hormis quelques périodes d'une paresse apparente — qui était plutôt recueillement et recherche — il fournit un travail obstiné. Il votdait arriver, c'est-^à-dire réaliser ce qu'il sentait en lui, — et, comme l'œuvre d'art n'existe pas sans la participation du public, il voulait se faire connaître. Il le voulait avec violence*, à tel point que son
(1) ActueUement : numéro 27.
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tatioû ; ou encore, s'il jouait à quatre mains, de le voir peu â peu envahir tout le davier, (aire les deux parties, et finir seul,, ayant chassé du coude son partenaire effaré.
En peinture, Chabrier fut un amateur éclairé, et un collectionneur notoire. En un temps où les maîtres impressionnistes étaient ignorés du public, ou décriés, il sut les apprécier, prendre parti pour eux, et se former, malgré la médiocrité de ses revenus, une galerie de leurs oeuvres. 6a collection, dispersée peu après sa mort, ne comprenait pas moins de huit Monet, six Renoir, deux Sisley, deux Forain et onze Manet (tableaux, dessins ou gravures) parmi lesquels le célèbre Skating et le Bar aux FoUe^-Bergère. Ainsi, Chabrier s'associa aux efforts de la jeune école qui devait bouleverser les règles d© la peinture par l'analyse, et' l'expression sincère de la sensation colorée ; son nom fut mêlé à l'histoire de ce mouvement artistique, un des plus sérieux et considérables d« notre temps ; il est surtout étroitement lié à celui de Manet^ le puissant visionnaire, qui fut l'ami cher du musicien, et mourut dans ses bra&«
Enfin, la curiosité de Chabrier ne se désintéressait pas des choses littéraires. Il se vantait à bon droit d'être un des rares lettrés, parmi les musiciens. Ses prédilections allaient aux poètes les plus « artistes », à ceux que préoccupe surtout l'éclat du verbe, comme Mendès et Richepin, qui furent ses librettistes favoris. Mais, plus qu'en ces affinités, l'aptitude littéraire de Chabrier s'affirme dans sa correspondance, dont nous connaissons quelques exemples, grâce â la magistrale étude de M. Robert Bruâsel, et dont on lira plus loin un fragment inédit, dû à l'obligeance de M. Enoch. Chabrier se complaisait à écrire ; il écrivait avec une précision ingénue, un réalisme minutieux, d'où naissait spontanément l'effet comique, et où jse devinait une vision attentive — ironique et sympathique à la fois — des hommes et des choses. C'est sim-
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pie, maf en apparence^ et cela rappelle la mAni^e de tels stylistes experts, Jules Renard entre autres. Exemple :
a Je dépeaae dix-huit sous par jour : quatre œufs et une oôtelette de Teau qui me fait les deux repas. Je débedonne.
» il pieut> bergère.
• Le jardin est d'un yert idiot. . . »
Ou encore :
« Ce matin, à quatre heures, la maison closô a été réveillée par le marchand de poulets. On vend ici les poulets à quatre heures du matin ; à cinq heures, il les vend à Tours, à six heures à Blois, à sept heures à Etampes, il revient de là à Neuillé avec son panier vide, se couche et recommence le lendemain. Et cet homme est pauvre... »
Et plus loin :
«...La grand'mère est dans des rages bleues. On ne peut plus fourrer le nez dehors; ce ne sont que giboulées, averses, vents déchaînés; la nuit, ca pleure, ca hurle sous les portes, et U rafale secoue de grands frissons la maison tout entière ; c*est imbécile, parce que ça manque de majesté, de grandeur, de décor. Au bord de la mer, dans les solitudes des hautes montagnes, je me lécherais, mai$ à la MembroUe, c'est grotesque et lugubre. Hier« en ouvrant ma fenêtre, ca pleuvait, ca ventait infernalement et tous ces grands bêtas de peupliers se courbaient du côté de Tours comme pour saluer celles de la cathédrale ; ca finissait par m'amuser, aie donc, aie donc, les marronniers, des durs à cuire, s'en foutaient, mais les sacrés pommiers, fiers d'être en fleurs depuis quelques jours, avaient des accès de folle rage, de voir ainsi s'éparpiller aux cinq cents diables :
» Leurs jo-lis pe-tits blancs plu-mets ...»
(La fin de la phrase est mise en musique !)
Quelquefois, Témolion perce sous la verve gouailleuse : témoin ce passage d'une lettre^ écrite à Tépoque où le plus jeune des enfants Chabrier devait faire sa première communion :
a Embrasse bien les petits loups pour moi, et particulièrement le louveteau qui accomplit demain un acte caractéristique et plein de
douceur. Recommande-lui de demander à celui qu'il invoque de nous protéger tous, nous qui cherchons à faire de notre mieux et qui ne sommes pas des méchants; dis-lui de demander pour la maman la^ bonne vue et la santé, des bulletins propres pour le grand frère, et pour le pauvre père beaucoup d'inspiration et un peu d'argent.^Ça fait pas mal d'affaires, tout ca, et le bon Dieu est toujours très occupé; mais les jours de première communion je suis certain qu'il dresse spécialement ses oreilles divines pour écouter les petits enfants épris du ciel et frisés pour la circonstance, et que finalement il doit être très doux, très coulant, très accessible ; et les petits enfants, c'est si roublard ! J'espère énormément.
» Tâche de trouver quelques heures dans l'après-midi pour aller avec tes jeunes calices embrasser la pauvre vieille qui s'embête làbas et vous attend de tout son cœur ! Fais-le, je t'en prie : pour les enfants c'est un pieux devoir, c'est ensuite un plaisir, ça leur apprend à se souvenir et ça les rend bons. . . »
Mais dans les lettres de Chabrier, Thumour De perd jamais ses droits, même au milieu des recommandations paternelles :
«. . .Je connais l'Anglaise que tu as rencontrée sur l'impériale dû tramway, c'est la reine d'Angleterre; souvent elle voyage ainsi incognito ; comme elle est d'une grande famille, elle a le pied très fin, et cela n'a pas échappé à un observateur de ta trempe ; mais il n'y a pas que la reine d'Angleterre sur les impériales d'omnibus et je te prie de ne pas causer avec les gens que tu ne connais pas. Du reste, je t'avais recommandé de te flanquer à l'intérieur, c'est beaucoup plus distingué ...»
A cette âme, en qui s'exaltaient les forces vitales, et qui se donnait toute à Tamour de vivre, la Vie réservait ses coups les plus cruels. Chabrier est célèbre par Espana et par son infortune : Quand on ne dit pas : « L'auteur d' Espana », on dit : « Ce pauvre Chabrier ». En effet, sa carrière artistique, abrégée par une fin tragique, ne fut qu'une série de revers broyant peu à peu son effort tenace. On dirait que, pareil à tant d'illustres artistes, Chabrier dut expier son génie par un sort douloureux, et que le destin l'a frappé dans les dons mêmes par où il
Autographe d'Emmanuel Chabrier (Lettre a sa femme)
emmahuel chabrier ag
Tavait fait grand. Lui qu'ennoblissaient sa claire intell fgence et son cœur frémissant, mourut dans Fatonie de sos facultés, gardant juste assez de conscience pour assister, impuissant, au naufragcde sa raison et pour s'en tourmenter.
Carrière artistique de Charrier.
... « Un vaincu de Paris... »
Emile Berobrat.
Sa première malchance fut de ne pouvoir suivre librement sa vocation musicale. M. Chabrier père avait décide qu'il ferait de son fils un fonctionnaire, et à toutes les objections, il se montra intraitable. Aussi, dès qu'il eut obtenu sa licence en droit, Emmanuel, recommandé par Persigny qui était apparenté à sa mère, dut accepter un morne emploi au Ministère de l'Intérieur (1862). Bien qu'il fût, dans ces fonctions, le collègue de maints artistes ou écrivains d'avenir — Huysmans par exemple — Chabrier ne s'y sentait pas à l'aise. On devine de quel poids les heures de bureau devaient accabler son esprit bouillant, avide d'art et de vie. C'est pourtant dans cette période que se placent ses premiers essais de composition ; la Marche des Cipat/eSy un Impromptu, pour piano, les deux projets d'opérette avec Paul Verlaine, et le projet avec Henry Fouquier, d'un opéra intitulé : Jean Hunyade. En 1869, un double deuil venait frapper le jeune artiste, déjà marqué pour les rares infortunes ; au mois de mars, son père et sa mère mouraient à huit jours d'intervalle. Puis, ce furent les années sombres, 1870-71, pendant lesquelles Chabrier dut quitter Paris pour suivre son administration à Bordeaux.
Il y eut, après cela, une éclaircie. Le 27 décembre 1873, Emmanuel Chabrier épousait d'inclination la charmante
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Alice Dejean, fille d'un directeur de spectacles bien connu dans le monde du Théâtre. Peu d'années après étaient nés de cette union, deux petits garçons, Marcel et André, qui animaient le jeune foyer de leur gentille turbulence... Mais les heures de joie furent courtes. Madame Chabrier ne tarda pas à donner les signes d'une langueur qui devait plus tard la rendre presque impotente pour le reste de ses jours; et notamment sa vue s'afifaiblit au point de faire craindre la cécité. Puis, les débuts étaient diflSciles dans la voie ou Chabrier s'engageait, c'est-à-dire la musique dramatique. Les grands théâtres étaient fermés aux jeunes. Pour se faire connaître, malgré qu'il rêvât déjà de plus hautes entreprises, Chabrier dut faire de Topérette pour les scènes « à cAté ». Le 28 novembre 1877, on représentait de lui, aux Bouffes-Parisiens, YEtoile, opérabouffe en trois actes, parole» de Leterriër et Vanloo; et, le l*** mai 1879, on montait au Cercle de la Presse une opérette en un acte, faite sur un livret des mêmes auteurs : V Education manquée. Ces deux petites pièces furent remarquées comme dépassant par Tintérêt musical le genre qu'elles représentaient. Entre temps, les projets allaient toujours leur train : projet d'opéra avec Jules Claretie : les Muscadins; projet d'opéra-comique avec Armand Silvestre : le ^Sabbat. Mais comment suivre un travail de longue haleine, quand il fallait mener de front la tâche fastidieuse du bureau ? Lassé de perdre son tomps parmi lés cartons administratifs, Chabrier demanda sa mise en disponibilité, et, le 12 novembre 1880, quitta le Ministère de l'Intérieur.
* C'est alors qu'eut lieu l'intervention providentielle de Charles Lamoureux. Le vaillant chef d'orchestre étaif déjà célèbre ; il venait de fonder la Société des nouveaux Con^ cert», au Château d'Eau, et menait le bon combat pour faire admettre à son public le» chefc-d'œuvre de son dieu, Richard' Wàgîiei^. Aya»t fttit la connaissance de Chabrier, ih fut frappé par Finstinct musical de ce compositeur d'opé-
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rettes, par son habileté au piano, et aussi par son ardeur wagnérienne. C'était rhomme qu'il lui ffillait pour le seconder dans l'œuvre entreprise. Il se l'attacha donc comme secrétaire et chef des chœurs. Dans ces nouvelles fonctions qui réalisaient ses plus chers désirs, Chabrier eut à diriger les études d'œuvres capitales, comme Lohengrifiy et surtout Tristan et Yaeult. L'examen apf>rofondi de ce dernier ouvrage fut pour lut une illumination, et marqua une influence décisive sur ses tendances musicales. Chabrier était dès lors lancé en plein mouvement artistique ; tout contribuait à lui ouvrir des horizons nouveaux. En 1882!,. il put mettre à exécution un projet depuis longtemps caressé : celui d'un voyage au pays de Carmen. Chabrier subissait à son tour l'attrait séculaire qu'exerce TEspagne sur les fils de l'Auvergne. Il y passa quelques heureuses semaines de plein soleil et de folie. Voici une lettre qu'il écrivait de là-bas et que M. Enoch a bien voulu nous communiquer :
a Grenade, 4 novembre 1882.
» Chère Madame et Amie,
» Je suis heureux de dater cette lettre d'une ville dont le nom rappelle une fleur qui ferait si bien dans vos cheveux I Cet ébène me poursuivra donc partout I . . . Et pourtant, ce n'est pas ça qui
manque en Andalousie ! Alice et moi, Tan traînant Tautre,
trouvons les journées trop courtes pour regarder les jolies femmes, voire môme les hommes qui ont une crâne allure, je vous en réponds I Nous roulon^ les manufactures de tabac, les fabriques de sucres de canne, les cafés-concerts, les retraites de gitanes, on ne voit que nous dans les endroits peu ou mal famés. Et cette guitare que Ton gratte à chaque coin de rue. Ohl je n'en raffole pas de la guitare : c'est un instrument que l'on accorde pendant 50 minutes, et sur lequel on est censé s'accompagner pendant 10, total une heure.
» Ce soir, don Antonio, capitaine des Gitanes, va nous régaler d'un Paile flamenco de sa façon; ça seraraide, probablement, mais nous en avons tant vu depuis un inois que je me demande quel est le spectacle, si décolleté qu'il soit, auquel nous ne puissions. assister. Ah I il^ vont bien les Andalous ; en voilà qui se fichent un peu de Montceau-les-Mines ; leur politique se borne à une paire de gui-
tares, cinq à six danseuses, uu paquet de cigarettes et une bouteille de manzanille.
» Je n*ai pas besoin de vous dire que je vous arrangerai une malaguena étonnante ; vous chanterez ça divinement. La musique nationale en Espagne est d*une richesse incomparable. Je note tout ce que je puis saisir et j'espère bien rapporter fin décembre un carnet intéressant.
» Nous sortons de l'Alhambra. Ici on sort de l'Alhambra comme & Paris d*un bureau de tabac. C'est la merveille! A mon retour, je vous ferai de petits dessins qui vous donaeront une idée fort peu approximative. Abu- Abd- Allah était un gaillard qui ne devait pas s'ennuyer souvent ; ce qu'il y a là-dedans de salles de bains, de salles de parfums, de piscines, de jets d'eaux, de bancs de repos, de belvédères, de tours et de tourelles, de coins et de recoins, — et quand, au milieu de tout cela, s'agitaient, se parfumaient, se baignaient, se reposaient, se déhanchaient, s'habillaient ou se déshabillaient les nommées sultanes, il est permis de croire que Boabdil était à la noce. Un pharmacien — horrible transition — ou plutôt le fils d'un pharmacien, auquel je viens d'être présenté, et qui, ma foi, joue fort bien du piano, va nous trimballer chez les artistes de la localité : il raffole des pièces pittoresques et je lui ai promis de les lui envoyer; c'est un beau brun, de dix-huit à vingt ans, carré, robuste, et qui certainement ferait quelque chose à Paris. Il a prêté dernièrement son piano à queue à Rubinstein qui passait par Grenade et y a donné deux concerts. A propos de pianistes, le capitaine Voyer. . . donnait des concerts à Puerto-Santa-Maria, près de Cadix; nous avons vu les affiches en traînant par les rues de Puèrto- Santa-Maria nos pauvres doigts de pieds que nous comptons tous les soirs pour nous assurer qu'il n'en est pas resté en route. — Qu'y a-t-il de plus tranchant que le fil de la Navaja? Réponse : le pavé Andalou. Et les voitures? me direz- vous, honneste et charmante dame . Ici pour faire un mètre cinquante, les cochers réclament cent sous ; ils préfèrent ronfler sur leur siège et claquer d'insolations plutôt que de se déranger. Et la police? Absente.
» Mais quel ciel I quel climat ! nous sommes en coutil toute la journée, et la transparence de l'air est telle qu'on croirait toucher la Sierra-Nevada qui est encore à 20 kilomètres. Je vous garantis que nous aurons à vous en raconter au retour. Si vous nous voyiez, Alice en mantille et votre serviteur en chapeau de torero, vous auriez du mal à nous reconnaître I
» Voilà l'heure à laquelle je dois aller retrouver mon fils de pharmacien. Dites à Wilhem de gagner beaucoup d'argent, car les truffes sont rares — mais le raisin — et quel raisin ! — est à deux
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SOUS la livre. Et l'acte do Lacônle, à rOpéra-Comique ? Et ses trois actes aux Bouffes? etc., etc., je serais bien heureux de recevoir une longue lettre de Wilhem ou de vous, si ce travailleur à l'œil noir n'a pas une minute à me donner.
» Il faudrait adresser la lettre à Valencia, poste restante. A bientôt, chère madame et amie. Rappelez-nous au bon souvenir de M. Enoch, et embrassez pour nous vos charmants enfants. Une bonne poignée de main aux Costallat et aux Lacôme. Alice et moi vous envoyons nos meilleures amitiés.
a E. Chabribr.
« Les enfants sont plantureux, — et à Bordeaux n.
Comme on le voit par cette épltre, Chabrier mettait à profit ses vacances en terre ibérique pour y noter des airs populaires. Le résultat de ce travail fut Espana, On connaît le succès foudroyant de cette rhapsodie. Montée avec amour par Charles Lamoureux, en décembre 1883, exécutée par son orchestre avec un brio extraordinaire, elle fut pendant longtemps le dessert favori qu'il fallait, dans chaque concert, servir au public. Celui-ci ne se lassait pas d'entendre une musique à la fois si vivante et si authentiquement musicale. Puis ce fut la grande popularité : Espana « arrangée » pour toutes les combinaisons d'instruments, dénaturée en suite de valses par Waldteufel, à l'usage des orgues de Barbarie et des pianos de jeunes filles. Si bien qu'on ne saurait dire, de ce gros succès, s'il a favorisé ou desservi la gloire de Chabrier. Grâce à Espana, son nom n'est ignoré de personne (même parmi ses compatriotes !) ; mais, pour beaucoup, il n'est que l'auteur d'Espana — et l'on entend par là : la valse de Waldteufel. — Vers la même époque, pourtant, Chabrier donnait la mesure de ce qu'il pouvait et comptait faire dans un art plutôt réservé aux connaisseurs, en produisant chez Lamoureux, le 15 mars 1885 : la Sulamitey scène lyrique avec chœurs, sur des paroles de Jean Richepin. Cet exquis poème musical, malgré les difficultés inouïes de l'exécution, fut un succès pour l'orchestre Lamoureux et pour M"*^ Brunet-Lafleur qui chantait le rôle écrasant de la Sulamite.
Du reste, ces cinq années de 1880 à 1885, furent pour Chabrier une heureuse période de production et de succès. Il publia, en mars 1881, les Dix pièces pittoresques pour piano; en septembre 1883, le Credo d Amour \ en octobre 1883, les Trois valses romantiques pour deux pianos ; en octobre 1885, Habanera, pour piano. Enfin, en novembre 1884 et novembre 1885, l'orchestre Lamoureux^ donnait succes$ivement la Légende du premier acte de Gwendoline (opéra en 2 actes et 3 tableaux, poème de Catulle Mondes), chantée par M"** Montalba, et le prélude du deuxième acte. Car déjà Gwendoline était prête, et l'exécution de cette œuvre, à laquelle Chabrier avait toujours travaillé, et sur laquelle il fondait son avenir, était pour lui la grande affaire. Or, voici que commença le calvaire de Gwendoline.
Dès 1885, on s'accordait, dans les milieux musicaux, à reconnaître en Gwendoline une des œuvres qui faisaient le plus d'honneiA* à l'école française, un des drames lyriques où se manifestaient, avec le plus d'éclat, des tendances neuves; et on convenait que sa place était tout indiquée à l'Opéra, scène subventionnée pour servir la cause de l'Art en France. Néanmoins, ce fut seulement en 1893, alors que Chabrier, quasi-moribond, avait à peine conscience des événements, qu'il vit l'inaccessible théâtre s'ouvrir à son chef-d'œuvre. Pendant dix ans, le malheureux artiste s'était morfondu dans la vaine attente, dans les alternatives d'un espoir touJQurs berné. Que d'aventgres avait courues sa pièce, durant cet intervalle ! En 1886, elle fut jouée pour la première fois au théâtre de la Monnaie, à Bruxelles, où tant de glorieuses tentatives d'art se sont produites. Celle-ci s'annonçait comme devant brillamment réussir. La pièce était montée avec le plus grand soin par M. Verdhurdt, le directeur du Théâtre royale et devait être chantée par Engel, Bérardi et M"* Thuringer. Quelques jours avant la première, Chabrier arrivait à Bruxelles et faisait entendre au piano des fragments de
son œuvre, dans les salons de Constantin Meunier, parmi les ovations d'un public composé d'artistes et de journalistes. Enfin, la première représentation eut lieu, le 10 avril 1886, qui fut un triomphe, proclamé par toute la critique, Ernest Reyer en tête. Et, une semaine après, le jour même où devait avoir lieu la deuxième représentation, on apprenait que M. Verdhurdt était contraint à déposer son bilan, avec un passif de 200,000 francs ! Voilà Gwendoline condamnée de nouveau à errer. Ce fut TAllemagne qui la recueillit. Le 30 mai 1889, elle fut jouée à Karlsruhe, puis à Leipzig en février 1890, à Dresde en juillet, à Munich en novembre, et enfin à Dusseldorf . Ce fut seulement en avril 1893 que Gwendoline rentra en France, par Lyon ; et il fallut la nomination de M. Bertrand comme collaborateur de M. Gailhard à la direction de l'Opéra, pour lui permettre de s'installer à Paris. Depuis, elle a été jouée à Nantes, et tout récemment à Bordeaux; enfin, elle est inscrite au programme des reprises sensationnelles que prépare M. Messager, le nouveau directeur de l'Opéra. , Un an après la mésaventure de Bruxelles, Chabrier tentait fortune avec un ouvrage nouveau, duquel il espérait gloire et profit, l'ayant écrit dans une note plaisante, et plus accessible au public. C'était le Roi malgré luiy opéra-comique en trois actes, sur des paroles de Paul Burani et Emile de Najac, librettistes en titre, derrière lesquels se cachait un troisième collaborateur, Richepin. La pièce fut reçue avec empressement par M. Carvalho et montée, en son théâtre, avec un louable souci d'art; aussi la première représentation^ le 21 mai 1887, annonçât-elle un succès durable. Or, trois jours après, le théâtre del'Opéra-Comique devenait la proie des flammes; le trop fameux incendie qui le détruisit anéantissait du même coup le nouvel espoir de Chabrier, comme, un an avant, la faillite de Verdhurdt avait arrêté l'essor dé Gwendoline. Frappante fatalité : Chabrier, cette fois, fut atterré ; il vécut trois années de découragement et d'hésitation, et ne
produisît rien jusqu'en 1890. Cette année-là, le Roi malgré lui trouva, à son tour, Thospitalité en Allemagne, où il fut joué àKarlsruhe, Dresde, Munich et Cologne, avant d'être repris en France, à Toulouse.
Vers 1890, Chabrierse ressaisit : un répit lui fut accordé par son mauvais sort. Il publia la plupart de ses Romances^ fit entendre, à Torchestre Colonne, le beau chœur A la Musique y qu'il avait écrit pour une fête chez M. Griset ; enfin il donna, en 1891, la Bourrée Fantasque. En même temps, il travaillait de toute son ardeur à Briséts, sur le noble poème de Mikhaël et Mondes; et le bruit courait que cette œuvre surpasserait encore les précédentes. Désormais, Chabrier n'était plus un inconnu, ni en France, ni en Allemagne. Malgré l'échec de ses entreprises, il en sortait illustre, et beaucoup saluaient en lui un des chefs de l'école moderne. A cette gloire naissante venaient les consécrations officielles et mondaines : le Ministre avait donné la croix au vaillant artiste; les salons le recherchaient. Sa province commençait à en être fière. La « Soupe aux choux » s'honorait de le compter parmi se§ n^embres. Déjà en juin 1886, un concours musical ayant eu lieu à Clermont-Ferrand, à l'occasion d'un voyage ministériel, les organisateurs avaient offert à Chabrier la présidence du jury (1). Et ce fut le retour triomphal au pays d'origine, parmi le hourvari des orphéons, les effusions des vieux camarades, les compliments des gros personnages, les notes flatteuses de la presse locale. Chabrier, de Cler.mont, se rendit à Ambert : c'était la deuxième fois seule-
(1) Voici quelques détails sur ce Concours :
Le jury comprenait, h côté de Chabrier, diverses personnalités artistiques de Clermont ou de Paris, parmi lesquelles nous relevons les noms de : MM. Claussmann, Mignot. Mathieu, etc. ; — Samuel David, Danhauser, Lefôvre-Niedermeyer, etc.
Le Comité d'organisation avait pour président M. VazeiUes, et pour directeur artistique M. Soulacroup, qui fut chargé d'aller inviter, à Paris, Emmanuel Chabrier.
h% Concours musical eut lieu le 27 juin 1886, M. Saint-Rame étant
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ment, croyons-nous, qu'il revenait à sa ville natale, — le premier voyage ayant eu lieu vers 1873. Au milieu de sa parenté restée nombreuse, Cbabrier se plaisait à évoquer le passé ; il parcourait, de la cave au grenier, avec une gaminerie joyeuse, la maison de l'avenue de la Masse ; . partout où il trouvait un piano, il ne pouvait résister au plaisir de montrer les progrès qu'il avait faits, depuis les années d'enfance ! On raconte encore qu'après son départ, tous les pianos d'Ambert durent être mis en réparation... Cbabrier fit aussi quelques séjours à Cusset, dans le pays de sa mère. Mais, surtout, à partir de 1890, inquiet déjà d'obscurs malaises, il fit de fréquentes et longues retraites dans l'Indre-et-Loire, à la MembroUe, propriété appartenant à là famille de sa femme. C'est dans ce décor intime et calme qu'il donna son dernier effort, demandant à la riante Touraine de tonifier ses nerfs excédés.
Car bientôt, les fâcheux Symptômes s'aggravèrent. Cbabrier était pris de vertiges qui, — dit-il dans une de ses lettres, — disparaissaient seulement.s'il se mettait au piano. Il maigrissait, devenait sombre, irritable, et, à Paris^ on avait peine à reconnaître, dans le pâle fantôme qu'on
maire de Qermont, en la présence de M. Granet, ministre des Postes et Télégraphes, venn ponr un Concours régional agricole.
Extraits du Moniteur du Puy-de-Dôme :
(1011 mai 1886).
«... Notre compatriote déjà illustre, M. Emmanuel Cbabrier, dont le Tbéâtre Royal de la Monnaie, ft Bruxelles, joue en ce moment le char* mant opéra Gwendollne^ a bien voulu accepter la présidence du jury... »
(28 juin 1886.) «... Les divers locaux des concours ont été très fréquentés, mais c'est au ThéAtre que le public s'est porté de préférence. C'est Ift que M. Emmanuel Cbabrier, l'auteur aujourd'hui célèbre de GicendoUne, dont nous avons rendu compte, il y a quelque temps, — c'est Ift, disonsnous, que M. Cbabrier remplissait ses fonctions de président du jury,— avec une conscience charmante, il est juste de le noter. . . » Et plus loin :
Distribution des prix, place de Jaude.
« ... M. Cbabrier est très entouré. . . »
voyait passer, la rabelaisienne figure du bon Chabrier. Son goût de faire des lettres tournait à la manie^ et le style devenait incohérent. L'idée fixe, c'était de terminer Briséts ; il écrivait un lambeau de mélodie informe, et demandait à un ami de l'achever, croyant avoir suflBsamment indiqué sa pensée. Un jour, se rendant compte qu'il ne dépasserait guère le premier acte de son ouvrage, il pria Pierre de Bréville de rassembler ses amis, pour leur faire entendre ce fragment. « Puis, dit Bréville, il quitta » Paris en me disant : « Tu ne me verras plus avant long- )) temps. Je suis malade, et alors, comme les animaux, je ») me cache. » En effet, on nef le vit plus que pour la première représentation de GwendoUne à l'Opéra. Car cette réparation tardive lui fut tout de même accordée. En mars
1893, il reçut de M. Bertrand ce billet : d Je suis heureux » de vous donner une bonne nouvelle qui, je l'espère, » hâtera votre guérison. GweAdoUne^ votre belle œuvre » que Paris devrait avoir entendue depuis longtemps, sera » représentée cette année à TOpéra. Rétablissez-vous bien » vite, afin de venir vous-même diriger les études. Croyez, » etc. » Or, le soir de la répétition générale (20 décembre 1893), Chabrier y assistait dans une loge, entre sa femme et ses fils ; quand le rideau se baissa sur le dernier acte, le public et l'orchestre, debout, acclamèrent l'auteur; et lui, affaissé, absent, ne savait de quoi il s'agissait ; il fallut que Catulle Mondes le poussât au bord de sa loge, face à l'ovation ; alors, il porta la main à son cœur, en signe de remerciement, et pleura. La joie, d'ailleurs, ne l'atteignait plus; ceux qui vinrent le féliciter, au lendemain de la première, le trouvèrent seulement navré d'une menue critique qu'il avait lue dans un journal. La paralysie cérébrale avait fait son œuvre, la mort ne pouvait rien y ajouter. Chabrier traîna encore quelques mois, et s'éteignit le 13 septembre
1894. Quelque temps avant, il avait exprimé le vœu d'être enterré à Passy, près des deux amis qu'il chérissait entre tous : Victor Wilder et Manet, Faute de place au cimetière
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de Passy, Tinhumation eut lieu à Montparnasse, après une cérémonie religieuse à Notre-Dame de Lorette. Les obsèques furent suivies par une foule d'écrivains et d'artistes; deux discours furent prononcés, l'un par Armand Silvestre, au nom du Ministre de l'Instruction publique; l'autre, par Victorin de Joncières, au nom de la Commission des auteurs. Quelques années après^ M*"* Cbabrier suivait son mari dans la mort.
Même par delà le tombeau, Tinjuste fatalité sembla poursuivre Cbabrier^ car sa mémoire n'a pas encore obtenu l'éclatante revanche à laquelle il avait droit. Certes, ce furent de touchants hommages, que les exécutions posthumes de Briséîs inachevée, d'abord chez Lamoureux, en janvier 1897; ensuite, au Théâtre royal de Berlin, en janvier 1899 ; enfin, à l'Opéra, en mai de la même année. L'audition aux CQncerts Lamoureux, surtout, eut le caractère d'une solennité commémorative. Tout Paris mondain, artiste-et lettré, y afflua; aux derniers accords, les acclamations éclatèrent, telles que Charles Lamoureux dut revenir six fois pour saluer, les yeux brillants de larmes au souvenir de l'ami regretté. Quant aux représentations données à l'Opéra, elles furent méritoires : car c'était s'imposer un sacrifice que de monter a grands frais cet acte isolé, qui ne pouvait attirer le grand public ; par ce geste de piété artistique, la direction de l'Opéra a racheté ses torts envers Chabrier. Mais depuis, c'a été l'oubli, ou presque. En vain les critiques indépendants, surtout parmi les musiciens professionnels, avaient-ils célébré à l'envi l'artiste disparu : ils ne furent pas suivis par les musicographes disposant de la grande publicité, esclaves de la mode qu'ils prétendent diriger, et dont le snobisme s'offusque de trouver belle une musique si, saine et si franche, — si française. — En Auvergne, dans la petite patrie de l'artiste, ce fut plus navrant encore. La ville de Clermontr- Ferrand, elle du moins^ a fait une partie de son devoir envers l'ancien élève du Lycée Biaise-Pascal, en donnant
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son nom à une rue du quartier des Salins^ et en accompagnant cette motion, au Conseil municipal, de généreuses et claivoyantes paroles (1). Mais Ambert!,.. Cette souspréfecture, à laquelle Chabrier tenait par tant de liens, semble ignorer le plus glorieux de ses enfants. Le projet d'un monument qu'on voulait y élever à sa mémoire n'y rencontra que de Tindififérence, sinon de Thostilité. Un comité s'était formé à Paris, ayant à sa tête MM. Gailhard, directeur de l'Opéra ; Enoch, éditeur ; Cornil, sénateur, et cousin de Chabrier ; Farjon, alors député d'Ambert : quand il soumit son idée au Conseil municipal d'Ambert, celui-ci refusa même d'examiner la proposition. Nous voulons croire, pour l'honneur de nos compatriotes, que ces édiles n'exprimaient pas le sentiment populaire et que la question reste posée.
Telle fut la destinée d'Emmanuel Chabrier : malgré d'éclatants succès, il est resté un incompris. La libre passion, l'ambition vitale de l'Auvergne, qu'il exprimait superbement, parurent excessives parmi la torpeur du siècle. Il eut contre lui les timorés et les pédants, c'est-àdire lé plus grand nombre; et il est tombé, suivant la si juste expression de Bergerat, en « Vaincu de Paris ».
(1) Séance du 31 octobre 1900. Dénomination de voies publiques. Rapport de M. Fontbertasse.
M. Fontbertasse :
«... Dans un autre ordre d'idées, nous ayons youlu aussi rendre hommage à la mémoire de notre éminent compatriote, le compositeur Emmanuel Chabrier, trop tôt ravi à l'art musical, et à sa gloire, qui allait grandissant chaque jour. Qui sait h quelles hauteurs sublimes il serait ^parvenu, si la mort lui en avait laissé le temps I Son magnifique talent confinait déjà au génie. Même, dans Briséîs^ qu'il n'a malheureusement pas eu le temps d'achever, il s'est placé au premier rang des grands maîtres de notre époque par la grandeur soutenue de son inspiration, et par la resplendissante beauté de ses idées mélodiques. Son nom a été donné à l'ancienne rue Gaillard, aux Salins : la place Gaillard (ancienne place du Poids-de- Ville) suflBsant h rappeler les grands services rendus par notre regretté sénateur. »
HAnv,. : i' ^PA KUHN Lo..::. „:^..:^ :..:: \:^y
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