‹ Un avocat journaliste au 18e siècle, LinguetChapitre 113 sur 215 · UN EXORDE · texte numérisé non relu

UN EXORDE

c( Vos juges, s'écriait Linguet, seront, sans même « s'en apercevoir, ou subjugués, ou contenus par le « public, par l'opinion la plus répandue. C'est donc « le public qu'il faut éclairer, convaincre et gagner. »

C'était une rude tâche que s'imposait ainsi l'avocat belliqueux. Voyons comment il osa l'entreprendre.

En mai 1770, Linguet termina son premier mémoire pour d'Aiguillon ', et cet écrit, remis au duc, faillit ne jamais voir le jour, à cause d'un terrible incident dont son exorde fut la cause.

Après avoir envoyé son manuscrit à d'Aiguillon, Linguet, pendant plusieurs jours, n'en eut aucune nouvelle.

Enfin le chevalier d'Abrieu arrive chez lui avec le mémoire.

L'avocat s'en saisit, l'ouvre... et qu'aperçoit-il? Injure sans égale! son exorde est biffé, et on voit à la place, en tête de l'ouvrage, à cet endroit si cher à tout auteur classique, une prose étrangère, une prose inconnue!

Aussitôt (le propre de Linguet étant de bien juger les affaires d'autrui et de divaguer dans les siennes) il s'enflamme, s'exalte. Sans regarder le pauvre d'Abrieu, il sort, arrive chez le duc, ne peut parler qu'à un secrétaire, et fait à ce commis la scène la plus folle. D'où vient cet exorde funeste? quSxa osé...?

1. Paris, imprimé chez Quillan, 1710. Collection Gaultier de Breuil, vol. 41 . Bibliothèque des avocats à la cour d'appel de Pains.

Marmontel aurait pu le lui dire, car il était le coupable. C'est à lui que le duc avait envoyé le mémoire par un certain Garville, en le priant d'y faire quelques retouches; et l'auteur des Incas conte dans ses Mémoires * qu'il avait « adouci les pointes » du jeune avocat, et refait son exorde.

Le secrétaire n'ose point révéler à Linguet tout cet affreux mystère, mais il croit lui fermer la bouche, l'arrêter net avec ces mots :

« L'exorde est de Monseigneur.

— De Monseigneur ! s'écrie l'avocat. Monseigneur sait bien mieux gouverner les provinces que moi, mais, mordieu, je fais mieux les mémoires et les exordes que lui! le.mien aura la préférence ou bien je ne signerai point.

— Eh bien, vous ne signerez point, dit le secrétaire,

— Et je partirai dès demain! » conclut Linguet exaspéré.

Le lendemain, dès l'aube, nouvel incident.

(( On frappe à ma porte, dit Linguet * ; le domes- « tique en l'ouvrant voit déboucher de l'escalier une (( longue sacoche qui s'avance pesamment sur les ce épaules d'un palefrenier en grande livrée, et tombe (( avec un fracas entendu de toute la maison sur mon « plancher. Que vois-je? Cent louis! que le duc « m'envoyait en argent hlanc en me souhaitant un « bon voyage ! »

Linguet, blême de rage, envoie à tous les diables le duc, le sac et le palefrenier. Il s'apprête à quitter

{.Mémoires de Marmontel, t. II.

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