UNE SIMARRE
{( aux États ' avec d'autres gens de robe, en qualité de « commissaire du roi, imagine de s'y présenter en (( simarre.
(( La simarre est une espèce de robe de chambre « de soie noire, dont les juges d'un ordre supérieur, « en France, sont habillés chez eux. Quand ils sortent, « ils la couvrent d'un manteau de dessus ample et (( plissé, d'une espèce de froc assez semblable à celui (( des Bénédictins, et qui devient leur parure de « cérémonie.
« Qu'un commissaire du roi de France en fonc- ({ tions se chargeât de quelques aunes d'étoffe de plus « ou de moins, cela ne paraîtra pas aux lecteurs « sensés un objet de querelle. Probablement, à Rome, « on n'aurait pas fait un crime à Cicéron de monter « à la Tribune avec quatre clous de pourpre à son « laticlave au lieu de six. A Rennes, les autres com- (( missaires furent scandalisés. Une députation science nelle vint déclarer au duc d'Aiguillon, représentant (( spécial du souverain, qu'ils ne siégeraient plus, à « moins qu'on ne forçât leur collègue à porter le (( même uniforme qu'eux, ou qu'on ne les autorisât (( à montrer leur déshabillé comme lui.
« Le Duc d'Aiguillon eut le bon esprit d'apprécier « cette étrange affaire. Il s'efforça d'abord, en riant, « d'engager le Procureur général à ne rien retrancher
1. « Les États de Bretagne, assemblée solennelle, nombreuse « et passionnée, se tenaient à Rennes dans un lieu nommé le « Théâtre. Ils étaient composés de trois ordres : clergé, noblesse « et tiers état, et comprenaient environ 800 membres : 40 pour « le clergé, 40 pour le tiers, 700 pour la noblesse. Les commis- « saires du roi, au nombre de 30 ou 40, étaient les grands fonc- « tionnaires de la province. Le commandant en chef était pre- « mier commissaire. »
« de sa garde-robe d'apparat. Mais, l'ayant trouvé « inflexible, une longue négociation, où des gens de « la première qualité avaient épuisé leurs talents, « ayant échoué auprès de lui, il lui notifia nettement « que sa prétention, étant contraire à l'usage, devait « être proscrite, et que la porte des États ne s'ouvri- « rait dorénavant pour les hommes de loi qu'au signe « de l'uniformité.
« Le magistrat aima mieux cacher sa simarre que « de se voir exclu d'un théâtre favorable à son ambi- (( tion; mais il ne pardonna pas à l'auteur de l'in- « suite qu'il croyait avoir reçue. De ce moment, le « duc d'Aiguillon n'eut pas de plus violent ennemi. « Son ressentiment s'exhala en bons mots, et se « satisfit par des intrigues.
(( Telle est la source des troubles que nous avons « vus pendant dix ans bouleverser la Bretagne. Plus c( la cause est petite, plus elle paraîtra vraisemblable « aux hommes qui ont de l'expérience. »
A cette querelle, bien petite en effet, de nombreux griefs s'ajoutèrent sans doute, car, en 1770, la procédure criminelle suivie contre l'ancien gouverneur l'inculpait des crimes les plus effroyables.
Pour préciser ces accusations , Linguet n'eut d'autre ressource que le dépouillement d'innombrables brochures anonymes. Il trouva qu'elles reprochaient au duc d'Aiguillon :
« 1° D'avoir accablé la Bretagne sous ses coups « d'autorité;
« 2° D'avoir protégé les Jésuites ;
(( 3" D'avoir avili et ruiné la magistrature et les « magistrats;
« 4" D'avoir favorisé des complots criminels de