‹ Un avocat journaliste au 18e siècle, LinguetChapitre 124 sur 215 · LE COUP DE DEUX · texte numérisé non relu

LE COUP DE DEUX

ces deux puissants jouteurs, Ghoiseul et d'Aiguillon, il traçait sa route ingénieuse de troisième larron, rêvant, comme on disait alors, de faire « le coup de « deux » ,

La partie était délicate, Maupeou était de taille à la gagner. Linguet nous a laissé, de cet homme illustre et méprisé, un portrait fort remarquable :

« Il sera difficile à la postérité, dit-il \ de se former « une idée vraie du chancelier de Maupeou. La haine (( l'a trop dégradé, mais il l'a en quelque sorte jus- « tifiée puisqu'il n'a pas su se faire d'amis assez zélés « pour le défendre après sa chute.

(( Il était habile surtout à conduire une intrigue, « n'épargnant ni les caresses, ni les paroles pour in- « spirer à ceux qu'il avait besoin de gagner l'intérêt « du moment; ne violant pas plus que les autres a courtisans ses engagements, mais dédaignant trop ce de déguiser ses manques de foi; ne cherchant pas « même à couvrir ses violences de ce voile usé, mais « toujours utile, de l'amour du bien public, et se (( décriant ainsi par le scandale plus que par ses ({ actions. Vindicatif avec petitesse, éprouvant la haine « en homme de cour et l'exerçant en bourgeois; dis- « tingué surtout par l'intrépidité d'un grenadier, très « propre à opérer une Révolution par des coups de (( vigueur, et non pas à en assurer le succès par des « mesures prudentes : tel m'a paru, d'après les faits, « le chancelier de Maupeou, dont la magistrature « sera toujours une époque remarquable dans l'his- « toire de la monarchie.

« Il avait été longtemps, après son père, chef du

i. Aiguilloniana, p. 12.

« premier Parlement du Royaume, il connaissait par « conséquent la situation des esprits dans ces compa- {( gnies. Personne ne devait mieux apprécier que lui « le danger de les autoriser à porter à un Pair, agent « de la couronne, un coup qui pouvait compromettre (( la couronne elle-même.

(( Mais aussi il prétendait au pouvoir exclusif! Le « Duc de Ghoiseul en jouissait, le duc d'Aiguillon y (( arrivait.

c( Sentant qu'il ne prévaudrait ni sur le génie de c( l'un, ni sur l'adresse de l'autre.. . il vit, avec la sagace cité d'un courtisan vieilli dans l'intrigue, que le « procès de Bretagne lui fournirait des armes contre « tous deux.

(( Le système de Louis XV étant, en général, de « laisser chacun de ses Ministres maître absolu dans « sa partie, il allait, par sa place, avoir la plus grande (( influence dans une instruction judiciaire. Le danger (( forcerait le duc d'Aiguillon à s'unir à lui... pour « décréditer le duc de Ghoiseul dans l'esprit du souve- « rain. Ensuite, après avoir livré son nouvel ami à « l'humiliation d'une procédure, après avoir fomenté « sous main la fureur des gens de robe, on leur arra- (( cherait leur victime par un coup d'autorité. Mais « son projet était d'attacher à ce service apparent une (( ignominie qui en rendît l'objet incapable à jamais « de se maintenir à la Cour.

(( Connaissant la politique timide du Roi, sachant « combien le repos lui était cher, combien il était peu ({ susceptible d'attachement et prompt à sacrifier tout « ce qui pouvait lui causer des inquiétudes, il se pro- (( mettait de lui montrer le risque d'appeler au Minis- « tère un homme flétri dans l'esprit de la Nation, et

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