BRUSQUE CONCLUSION DU PROCES
accomplir à Louis XV un acte plus raisonnable, La procédure entamée contre le duc d'Aiguillon n'était nullement, nous l'avons montré, la recherche légale d'un crime ou d'un délit : c'était la critique générale des actes administratifs d'un haut fonctionnaire royal.
Ghoiseul lui-même l'a reconnu, dans un fragment de ses Mémoires rapporté par Soulavie :
« J'étais instruit, dit-il, que l'on ne pouvait juger (( dans un procès criminel que les faits et non les « intentions; et j'étais sûr que, pour les faits, le duc « d'Aiguillon avait pour chacun des ordres du roi de « sa propre main, ou signés par M. de la Vrilliére. »
Les lettres patentes du 27 juin n'étaient donc qu'une expression légitime du principe de la séparation des pouvoirs.
Mais ceux qui avaient inspiré cette mesure étaient trop impopulaires pour que l'opinion consentît à la ratifier.
Le Parlement, troupe indisciplinée de politiciens ambitieux, prit l'attitude fière d'un groupe de héros combattant pour le droit. La nation applaudit, elle approuva sans réserves les remontrances et l'arrêt du 2 juillet 1770, qui déclarait d'Aiguillon déchu de la pairie :
« Sire, disaient ces remontrances menaçantes, (( comment se soustraire à l'opinion publique? On ne (( lui commande point ! »
Ainsi parlaient ces imprudents parlementaires, se croyant sûrs à jamais de la popularité.
C'est en vain que, le 3 juillet, le Conseil d'État du roi cassait l'arrêt du Parlement rendu la veille : les magistrats étaient déchaînés !
D'un bout à l'autre du royaume ils s'affiliaient, se concertaient, se répandaient en protestations. Les Parlements de province adhéraient à la proscription infamante prononcée contre le duc d'Aiguillon par le Parlement de Paris.
Les magistrats de Bordeaux se signalaient par leur violence. Le Conseil cassait leur arrêté le l'^'" septembre. « Mais le Chancelier, dit Linguet, avait soin « que la cassation fût plus flétrissante que l'insulte. » Et son intention ne fut jamais plus sensible que dans le langage qu'il fit tenir au roi contre le Parlement de Bordeaux.
Enfin, le 3 septembre, le roi, de bon matin, se rendit au Palais dans son équipage de chasse et fit acte d'autorité dans la scène célèbre dont nous n'avons pas à reprendre le récit.
Il donna l'ordre aux greffiers d'aller chercher toutes les pièces du procès de Bretagne.
« A cet endroit », est-il dit au Registre du Parlement, où le compte rendu de ce lit de justice est consigné, « les greffiers allèrent chercher les pièces » et les déposèrent en tas aux pieds du chancelier Maupeou, qui, dans sa robe de velours violet doublée de satin cramoisi, suivait en bon apôtre tout ce cérémonial. Le procès d'Aiguillon était clos.
Le duc avait exécuté victorieusement la première partie de son programme, il s'était tiré des grilïes parlementaires, mais son procès devant l'opinion
LETTRE AU DUC d'AIGUILLON. 235
était cruellement perdu. Linguet était navré. Voici la lettre qu'il écrivait au duc, le 11 octobre 1770 :
« Monsieur le Duc,
(( Je suis malade depuis huit jours ; mais la douce leur et l'indignation m'ont, hier, rendu des forces. « J'ai reçu l'arrêt du Conseil qui casse l'arrêté du « Parlement de Bordeaux. Je ne puis vous rendre les « sentiments qui m'ont agité pendant la lecture que c( j'en ai faite. Quels cruels amis vous avez là, Monc( sieur le Duc, et que la main qui a rédigé cette ter- « rible pièce y a répandu de malignité !
« Quoi ! le Roi, en parlant de vous et de votre affaire, « revendique le droit de faire grâce, d'abolir des (( crimes, etc., et on lui fait répéter deux fois tout au « long ces odieuses expressions! Mais c'est donner « gain de cause au Parlement de Paris; c'est autoriser (( la France et l'Europe à penser que le roi a réelle- « ment voulu vous faire et vous a fait grâce. Enfin, « Monsieur le Duc, c'est vous déclarer coupable, mais (( coupable favorisé, que la Toute Puissance enlève « au supplice et non pas à l'infamie.
« J'ai le cœur percé de ces réflexions. Il aurait « mieux valu cent fois laisser subsister tous les arrêtés « du monde, que de les anéantir par une cassation (( aussi flétrissante. Vous êtes accoutumé à ma fran- (( chise, et vous me la pardonnez. Monsieur le Duc; « mais de tout ce que j'ai vu dans cette épouvantable (( affaire, rien ne m'a encore plus révolté et plus « affligé. Vous me direz, comme vous m'avez déjà « fait l'honneur de me le dire, que vous n'êtes pas le (( maître, et que dans l'impossibilité de donner aux (( choses le cours qui vous conviendrait, il faut bien
« s'accommoder de celui qu'elles prennent. Ah! parce donnez-moi, Monsieur le Duc, on est toujours ((maître de ne pas se laisser déshonorer....
(( Rappelez-vous ce que j'ai eu l'honneur de vous (( dire dans mon cabinet, et mes avis sur le tort que (( vous faisaient des protecteurs, qui n'afifectaient de (( chercher à vous servir que pour vous détruire (( effectivement dans l'esprit de la Nation, et vous (( compromettre aux yeux des sujets par les bontés « même du maître.
« J'aimerais mieux, à votre place, me réconcilier (( avec mes ennemis, que de continuer à être défendu (( par de pareils amis. Que produiront aujourd'hui, « après un si triste aveu, tous nos imprimés? Je le (( vois avec désespoir. Monsieur le Duc, mais vous (( ne ferez plus revenir le public.
(( Je vais travailler pourtant à la réponse au Parle- « ment de Rennes : je vous défendrai; je vous justice fierai encore comme vous êtes digne d'être défendu (( et justifié. Mais à quoi vous servira ma plume, si (( l'autorité vous trahit?
(( Je suis », etc.
Linguet avait beaucoup à taire pour défendre, avec quelque succès, son client et lui-même contre les fureurs des magistrats bretons.
A Rennes, il n'était point de jour où le Parlement en colère ne brûlât quelqu'un de ses plaidoyers, ou leur auteur en effigie. On nommait des commissaires qui avaient pour mission de rétorquer notre avocat et de l'accabler d'anathèmes. Ils ne s'acquittaient point trop mal de cet office, si l'on en juge par l'échantillon suivant :