‹ Un avocat journaliste au 18e siècle, LinguetChapitre 128 sur 215 · Rapporté au vol. 41 de la Collection Gaultier du Breuil · texte numérisé non relu

Rapporté au vol. 41 de la Collection Gaultier du Breuil

point par point, il s'acharna à répondre. Il se livra à de tels excès de travail que, malgré sa prodigieuse résistance physique, il tomba malade et dut enfin se retirer à la campagne, à Luciennes, à l'heure même où s'accomplissaient les derniers événements qui précédèrent la chute de Ghoiseul et la destruction des Parlements.

Les lits de justice se multipliaient. Le 7 décembre, le duc d'Aiguillon osait braver la robe et prenait place aux sièges des Pairs.

Six jours après, le 13 décembre, le Parlement interrompait le cours de la justice, et, malgré les ordres du roi, refusait obstinément de siéger. Enfin, le 24 décembre, Ghoiseul recevait son congé, et, à la fin de janvier, les magistrats étaient exilés à leur tour,

« Quoi! les bœufs-tigres pleurent ! écrivait Voltaire « enchanté. Les meurtriers du chevalier de La Barre « ont donc pleuré! On ne juge donc plus de procès? « Les plaideurs sont réduits à la dure nécessité de « s'accommoder sans frais? »

Les plaideurs avaient grand'peine, paraît-il, à se plier à cette dure nécessité; car les parlementaires qui, à ce moment étrange, semblaient représenter les idées libérales, emportaient avec eux la faveur publique, et se voyaient parés d'une auréole de martyre.

Le triumvirat qui arrivait aux affaires : Maupeou, Terray et d'Aiguillon, était universellement décrié, et de ces trois personnages, d'Aiguillon était le plus haï.

Son extrême impopularité était la cause, ou le prétexte, de singuliers retards à son entrée au Ministère des affaires étrangères.

RECONNAISSANCE u'UN CLIENT. 239

Soit qu'on voulût laisser à l'opinion le temps de se calmer, soit que Maupeou fit un suprême effort pour couronner son œuvre en se substituant à Choiseul, le roi ne nommait pas l'ancien gouverneur de Bretagne au poste qui lui semblait réservé.

Le chancelier s'exprimait en termes cyniques sur le procès qui n'était qu'assoupi :

« Les pièces sont là, disait-il en montrant son carce rosse, elles me suivent partout, comme les sceaux, (( à Gompiègne, à Versailles, à Paris, à Fontaine- (( bleau; je peux quand je voudrai recommencer la « procédure. »

Plus tourmenté, plus jaune que jamais, le duc pressait Linguet de poursuivre son œuvre, de le disculper dans de nouveaux écrits, de faire un suprême effort pour retourner l'opinion publique. Il lui commandait un Mémoire qui devait être « une pluie d'or pour son « prix et d'eau bouillante pour ses effets ».

L'avocat, las et découragé, hésitait. Il ne croyait maintenant ni au succès de son œuvre, ni à la reconnaissance de son client. Depuis les scènes du 27 juin et du 3 septembre, depuis l'abandon total et définitif de son plan de justification judiciaire, il avait perdu tout espoir de ramener les esprits, et il souffrait cruellement des injures personnelles, des agressions de toute sorte que ce procès lui avait attirées;

Quant aux bienfaits dont le duc prétendait l'accabler en récompense de son zèle, Linguet était, à bon droit, fort sceptique.

La duchesse d'Aiguillon lui avait dit elle-même « qu'il ne fallait pas compter sur la reconnaissance « de son fils, que quand il se serait mis dans l'em- (( barras pour lui, il ne l'en tirerait pas ' »,

Linguet était fort troublé par ces propos d'une mère si exactement renseignée sur l'âme de son client.

Ses amis, d'ailleurs, le fatiguaient en lui demandant quelles marques il avait reçues de la reconnaissance du duc, pour se décider ainsi à tout braver pour lui.

« Enfin, ajoute-t-il dans son récit de VAiguilloniana, « c'était le moment où, d'après l'intérêt que prenait le « duc d'Aiguillon aux événements qui se passaient, on « m'y attribuait la plus grande part : on me regardait « comme l'écrivain de M. le chancelier de Maupeou; (( on me supposait l'auteur de la Révolution, et de « presque tous les écrits publiés pour la justifier*. »

Le 18 mars 1771, Linguet se décida à écrire au duc une lettre fort maladroite qui nous fait entrer de plainpied dans le second acte de ce récit, dans l'acte des récriminations et des demandes d'honoraires.

L'âpreté de Linguet, dans ces questions, était égale à son dévoûment pour les causes dont il acceptait la défense.

Ce n'est point que sa cupidité, que son ardeur au gain fût plus vive que celle de la plupart de ses confrères du barreau; mais l'art de demander et d'obtenir avec adresse lui était absolument étranger.

L'emportement et la rage de sa nature se rencontrent dans ses revendications pécuniaires comme dans tous les actes de sa vie.

Page 1