Ibid
l'heure des honoraires. 241
Un autre eût tout gagné : de l'argent, des places, des pensions, et l'Académie elle-même, à la défense du duc d'Aiguillon.
Lui n'y gagna, avec quelques louis, que des injures, des ennuis, des disgrâces de toute sorte, et surtout le funeste renom d'un quémandeur sans frein et sans délicatesse.
c( Monsieur le Duc, écrivait-il le 18 mars, vous savez a si jamais je vous ai importuné par la moindre solli- (( citation pour moi et pour les miens. La seule, a l'unique demande que j'aie osé hasarder dans ces « derniers temps, a. été de pouvoir dominer une édition (( de mes ouvrages : elle m'aurait produit un fonds « dont j'avais besoin pour moi et pour mes frères; je (( n'en ai caché le motif ni à vous, ni à M. le chance- « lier : je lui ai écrit sur cet objet pour la première « fois de ma vie : il m'a répondu par une froide « ironie.... »
La réponse, connue plus tard, mérite d'être rapportée. Maupeou dit à Linguet « que, ses ouvrages « étant l'éloge du despotisme, il ne pouvait, lui, « chancelier, en autoriser la réimpression ».
« Quant à la fortune, continuait Linguet, je suis (( l'unique appui de ma famille, je tiens lieu de père « à mes frères et sœurs, restés en bas âge, orphe- « lins comme moi... Je ne vous demande point de « places. Il n'y en a guère qui me convinssent : je « ne suis propre à rien de ce qui s'appelle emploi. « Il me faut un azile : plus il sera champêtre et « éloigné, plus il me conviendra. Or il ne tient qu'à (( vous de me le procurer; vous avez dans mon pays « la terre de Montcornet, à laquçlle vous êtes peu « attaché; vous ne la considérez que comme un objet
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(( de revenu ; il vous est possible de me faire un sort, (( sans amoindrir ce revenu, qu'autant que vous le « voudrez. Il est fixe, il consiste en bois dont l'exploi- (( tation est aisée, et le produit connu : assurez-m'en (( l'admodiation pour le reste de mes jours, par une (( vente à vie qui m'en fasse du moins un lieu où « je sois certain de vivre paisible. Vous savez ce a qu'elle vous rend annuellement; le sacrifice que « vous voudrez faire sur cet objet excitera ma recon- (( naissance; et quel qu'il soit, il suffira à mon ambi- (( tion.... Cela me vient d'autant mieux que je suis (( propriétaire, en partie, du greffe de l'élection dans « le ressort de laquelle Montcornet est situé '. Ainsi ({ je me trouverais dans ce pays à l'abri de bien des « vexations attachées au nom de roturier ^ »
D'Aiguillon fit la sourde oreille. Il fit répondre « que la proposition de Montcornet n'était pas fai- « sable; qu'il avait des créanciers; que le bruit « d'une vente de sa part les allarmerait, mais qu'il « avait à sa terre de Véret, près de Tours, une petite « maison de chanoine qu'il venait d'acheter, et où « son avocat était libre de se retirer quand il vou- « drait ».
Linguet en pensa mourir de colère. Quoi! on lui proposait une « chartreuse humide, sans jardin, sans « agrément, bonne tout au plus pour un chanoine
1. On sait que le greffe de l'élecLion de Reims avait appartenu au père de Linguet.
2. Aiguilloniana, p. 41. « Voilà la proposition », ajouteLinguet en note, « qui a été travestie dans le public d'une manière si « cruelle par M. le duc d'Aiguillon et parses amis. On se rappel- « lera d'avoir entendu dire que je lui avais demandé une terre « de 30 000 livres de rentes en propriété, avec menace, s'il ne « m'en faisait pas le sacrifice, de révéler ses secrets. »