L « AIGLE » DU PARLEMENT MAUPEOU
libelles, mémoires, articles de journaux, la vie même de Linguet, sa vie ardente et troublée, est, pour cette période historique, féconde en renseignements.
A l'heure où s'accomplirent les premiers actes de la révolution Maupeou, Linguet n'était pas à Paris. On sait que, dans la nuit du 19 au 20 janvier, chacun des magistrats du Parlement reçut la visite de deux mousquetaires qui lui présentèrent une lettre de cachet.
Cette nuit-là, Linguet dormait à Louveciennes, dans un pavillon qu'il avait loué, disait-il, pour se retirer du monde.
Fort aigri contre le duc d'Aiguillon, il ruminait les injustices dont il se croyait accablé et travaillait à différents ouvrages. Mais les événements allaient bientôt l'obliger à sortir de sa retraite.
A la suite de l'exil des Parlementaires, la vie judiciaire fut d'abord suspendue. Les chansons antichancelières annoncèrent que cette interruption ne prendrait fin qu'au retour des anciens magistrats. Les nouveaux, mis en interdit, virent leurs audiences désertes. Mais les plaideurs n'allaient-ils pas perdre patience? L'exil du Parlement ne pouvait suspendre indéfiniment le cours des procès et des disputes de
»ce monde. Sans Linguet qu'allaient de venir ces clients d'importance : la jolie Marthe Camp, vicomtesse de Bombelles, et le marquis de Gouy d'Arsy, et le fameux
Ele la Molette, comte de Morangiès?
-il accepter les causes retentissantes de tant plaideurs, ou bien imiter ses confrères, s'abs-
tenir avec tout le barreau de paraître aux audiences du nouveau Parlement *?
Le Palais était un désert. « Le Parlement ne jugea (( plus, écrit Linguet : les avocats ne plaidèrent, ne « consultèrent plus : les oisifs qui s'occupent de ce a genre de combats ; les familles dont la fortune et ce le repos en dépendent, les officiers dont la subsis- « tance y est attachée, étaient autant "d'ennemis que (( cette interruption devait donner au chancelier. Rien a ne ressemblait mieux à la forme adaptée autrefois ce aux excommunications, quand le service divin ces- « sait dans toutes les églises, quand on voilait les (( images des saints, quand tout ce qui touche au (( sacerdoce s'interdisait scrupuleusement le moindre « exercice du ministère. »
Cette comédie dura quelque temps. Enfin le chancelier dut y mettre un terme, et fabriquer à la hâte cent avocats-procureurs^ investis de la double mission de plaider les procès et de faire la procédure.
Dans la liste de ces officiers sans prestige, le public ne trouva que des noms inconnus : des « Poussepin », des ce Pincemaille », sous la direction de l'obscur syndic Menassier. Et l'idée de Maupeou de confondre les fonctions de procureur et d'avocat n'excita qu'une gaîté railleuse dans les armées de l'ancien Palais,
C'était là cependant une idée juste et féconde, destinée peut-être au plus grand avenir.
1. Pour la clarté du récit, nommons parmi les membres du nouveau Parlement : messire Bertier de Sauvigny, premier Président; MM. de Nicolaï et Le Prestre de Châteaugiron, présidents à mortier. Les gens du roi sont : M. Jacques de Vergés, avocat général; M. Joly de Fleury, Procureur général, neveu du Procureur général de l'ancien Parlement; M. de Yaucresson, avocat général.