LES SŒURS DE GERBIER
point parlé en public. Il avait été un avocat « écrivant », en ce temps exquis de chicane où toute la procédure au Parlement, et surtout à la Grand' Chambre, se faisait par écrit.
Cette procédure écrite était la source d'effroyables abus. Par elle s'édifiait la scandaleuse fortune des rapporteurs : des Terrai, des Sahuguet d'Espagnac.
Le règlement du Parlement Maupeou restreignait l'instruction par écrit. Il fallait donc plaider : circonstance délicate pour l'avocat du duc d'Aiguillon I
Il avait, il le dit lui-même, un extérieur peu avantageux, avec une voix à laquelle il ne soupçonnait ni étendue, ni flexibilité. Ses amis le détournaient de l'aventure. Mais, dit-il, « un instinct secret l'emporta « sur leurs représentations ».
Il plaida donc, et avec un tel succès qu'il fallut employer des gardes pour écarter et contenir la foule de ses auditeurs.
Quel succès pour le chancelier, qui gémissait, si peu de temps auparavant, de voir ses audiences désertes! L'affluence était énorme maintenant; mais un autre danger surgissait, et ce danger était la nature même de l'éloquence violente, impitoyable du « nouveau Cicéron ».
Il avait d'étonnantes trouvailles. Un jour, plaidant contre Gerbier, il exposait la cause d'un fermier battu par son seigneur, et se trouvant, par suite de cette violence, privé d'un bras qu'on avait dû amputer.
Gerbier plaida le premier, et, cela va sans dire, fut sublime! Linguet, se levant pour répondre, joua l'enthousiasme, et déclara n'avoir jamais entendu aussi merveilleux discours.
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Son client lui-même, ajouta-t-il en se tournant vers le fermier, était transporté d'admiration et brûlait d'applaudir.
(( Hélas! le pourrait-il?.,. Un bras lui manque! »
On devine l'éclat de rire ! Linguet excellait ainsi à dégonfler d'un leste coup d'épingle, les boursouflures oratoires de ses rivaux. Mais sa gaîté, on le verra bientôt, n'était pas tous les jours aussi inofTensive.
C'est dans l'afl^aire du marquis de Gouy qu'il fit ses débuts à la barre.
Cette affaire de séparation de corps au siècle dernier, dans le grand monde de la cour, est fort curieuse par elle-même; mais elle a surtout l'avantage de nous montrer mieux que toute autre les qualités de Linguet avocat. Nous y verrons combien sa parole nette et précise diffère, non seulement de la langue du Palais de son temps, mais même de ce qu'on a coutume aujourd'hui encore de nommer 1' « éloquence judiciaire ».
Celui qui, le premier, disposa une salle d'audience comme une salle de théâtre, plaçant les juges sur une estrade, et ménageant à quelques pas d'eux, à bonne distance oratoire, la tribune des hommes éloquents qui font profession d'expliquer en public les querelles d'autrui; celui-là, en un mot, qui inventa l'éloquence judiciaire, n'est peut-être pas un bienfaiteur de l'humanité.
Ce n'est pas certes que la parole libre et publique n'ait pu servir et ne serve encore le droit; mais il
l'éloquence judiciaire. 261
semble que la publicité et la liberté du débat ne souffriraient pas de certains retranchements dans ces pompes verbales dont le prétoire moderne est encore tout encombré. Même aujourd'hui, où le verbe judiciaire se fait plus net et plus court, la justice et la vérité gagneraient à ce qu'on retranchât d'un commun accord les neuf dixièmes des mots qui se profèrent dans les audiences. La justice serait mieux servie, la vérité serait peut-être mieux respectée, si les choses allaient avec moins d'emphase , d'abord en écrits substantiels précisant le point à juger, ensuite en quelques mots fort simples, échangés de près entre honnêtes gens.
Quoi qu'il en soit, il y a une « éloquence judiciaire »; elle a son Dieu, ses temples, son histoire. Sans doute elle varie, se met au train du monde, mais lentement, comme à regret : protégée par la loi du silence qui règne dans ses palais, elle n'éprouve de joie exquise qu'à se cambrer à la romaine dans les plis de la toge antique que Cicéron lui légua. Quelquefois elle fait la moderne, elle affecte du bout des lèvres la netteté et la simplicité, mais cela n'est pas dans son essence; et le frémissement des jeunes cœurs appartient malheureusement encore aux fabricants d'harmonieuses cadences, aux diseurs de riens arrondis.
Ce qui plaît dans ce singulier Linguet, c'est la clarté de la parole, courant au but, sèche et vibrante, sifflant comme une balle, pressée de faire mouche au cœur de l'ennemi. Ce qui charme dans ce méchant homme, c'est le contraste extraordinaire de sa parole sobre et précise, de son goût des faits, des documents, avec la grandiloquence des Gerbier, des Target et autres dieux du barreau de son temps.
Le contraste est si vif que c'est à n'y pas croire. Quoi ! voilà des détails familiers , précis , faisant surgir à nos yeux un milieu, des personnages ! Voilà des êtres humains qui s'aiment, se haïssent, se disputent passionnément ! Et Linguet, en nous peignant ces êtres, élimine les traits qui leur sont communs avec d'analogues types sociaux, nous les montre dans leur atmosphère spéciale, marqués de leur trait personnel.
Mais voyons-le à l'œuvre dans le procès du marquis de Gouy.
La marquise est demanderesse. Elle veut être séparée, et son mari, pour qui plaide Linguet, ne veut à aucun prix de la séparation. Ce mari, si l'on croit la marquise, est a un tyran, un despote, un (( harpagon, un monstre, un tigre, un lion ».
Tous ces mots-là ne diffèrent guère de ceux qu'on voit figurer dans les requêtes d'à présent, quoique, à vrai dire, ils semblent plus littéraires, moins grossiers que les expressions en usage dans les ménages désunis de la haute société de notre temps. Mais laissons là les adjectifs pour venir aux griefs de l'épouse, et aux tableaux variés de la vie conjugale.
Le marquis de Gouy d'Arsy figure à l'Almanach royal de 1769, dans la liste des maréchaux de camp.
« Il a eu pour aïeule *, dit Linguet, une femme (( attachée dans tous les temps à la famille royale : « la dame de Lalande, sous-gouvernante du Roi, et (( ensuite de tous les enfants de France.... Quand « cette dame s'est retirée de son service, la personne « à qui sa place fut donnée, en laissait une vacante