‹ Un avocat journaliste au 18e siècle, LinguetChapitre 139 sur 215 · Mémoires et Plaidoyers, t. VI, p. 155 et siiiv · texte numérisé non relu

Mémoires et Plaidoyers, t. VI, p. 155 et siiiv

UNE SÉPARATION DE CORPS AU XVIIl" SIECLE. 263

« auprès de Mesdames, et le Roi eut la bonté d'an- {( noncer à la dame de Lalande qu'il l'accordait à la (( femme qu'épouserait son petit-fils. Ce petit-fils, le « marquis de Gouy, fixa son choix sur la demoiselle (( de Rivié, veuve du comte de Vérac, »

Auquel des deux époux cette alliance était-elle plus avantageuse?

Le marquis possédait, avec l'honneur de commander un régiment, et la place auprès de Mesdames, trente mille livres de rente, en beaux domaines picards; la demoiselle Rivié n'avait point d'aussi grands biens ; mais, en revanche, elle possédait, c'est Linguet qui en convient, des vertus « qui (( sont des trésors plus précieux que les richesses ». Aigrie maintenant, ajoutait-il, elle n'a rien négligé pour faire de son mari un portrait injurieux et difforme. Mais « le Marquis se gardera bien de repré- (( sailles. Il se fait un plaisir de rendre justice à une (( femme qu'il a si longtemps adorée; elle a un esprit (( vif et délicat, une âme sensible », etc., etc. En un mot c'est une femme accomplie, que M. de Gouy a aimée passionnément pendant vingt- deux ans, de 1749 à 1771.

D'une union si douce, cinq enfants sont nés (trois ont survécu, parmi lesquels une fille en âge de se marier), quand tout à coup une étrange révolution s'est faite dans l'âme de la marquise :

(( Dans l'âge, dit l'avocat, où l'amour, mûri par les {( ans, prend la forme de l'amitié; au moment où c( l'amour conjugal devient un sentiment profond « qui a toutes les douceurs de la passion sans en « avoir les périls, il se dénaturait chez la dame de « Gouy : il se métamorphosait en un goût impé-

(( rieux pour l'indépendance.... La dame de Gouy « crut, alors, ou feignit de croire qu'elle n'était (( plus aimée.

(( Tout a ses inconvénients dans la vie. Cette exces- « sive sensibilité, cette imagination enflammée qui « rendait ses lettres si piquantes, et son commerce si (( délicieux quand elle le voulait, tenaient, chez la (( Marquise, à un tempérament faible, à des organes « d'une délicatesse excessive, qui la rendaient sujette c( à des maux de nerfs presque continuels. Ses lettres, (( en 1756, sont remplies de détails attendrissants sur « ce genre d'infirmité qui l'accablait; elle y avoue « naturellement que ce sont des vapeurs. »

Des vapeurs ! Le grand mot est dit, et avec quelle ironique réserve! — De ces vapeurs de la marquise vont se dégager tous les chimériques griefs qui l'ont portée à l'extrémité d'une demande en séparation.

Ces griefs sont fort exactement classés dans la requête de la demanderesse sous quatre étiquettes : emportement, avarice, mépris, diffamation.

A l'audience, on y a joint l'irrégularité des mœurs; et même des « excès licentieux » ; mais ceci « ne résiste pas à l'examen ». On n'a rien prouvé contre le marquis au point de vue des mœurs, et même on n'a rien allégué. D'ailleurs, « qu'on admette un instant (( que le Marquis ait eu plusieurs maîtresses, ou (( une seule, ce qui serait plus grave. Est-ce là, suij( vaut le droit, un grief que sa femme puisse invo- « quer en justice? »

Linguet, sur ce point délicat, s'en rapporte à un jurisconsulte peu suspect à la dame de Gouy : à son défenseur même, qui n'est autre que Gerbier. Celuici s'exprimait ainsi dans une cause où il s'agissait

LE MARQUIS DE GOUY d'ARSY. 265

d'un concubinage public, avoué par le mari même :

« C'est ignorer nos mœurs et nos principes », disait-il, « que de regarder le concubinage de la part « du mari comme un moyen de séparation. La femme (( dans aucun cas n'est admise à se plaindre de « l'adultère du mari. » Laissons donc ce chapitre des mœurs du marquis et passons au premier grief : les prétendus emportements de l'époux.

« Est-il possible, s'écrie la dame dans sa plainte, « que je ne sois pas la plus malheureuse des femmes, « avec un mari furieux envers tout le monde, rempli « de hauteurs et de mépris, plus avare qu'Harpagon, (( incapable d'humanité et de tendresse? »

Or, loin que le marquis « massacre ses valets » et « éloigne tous ses amis », Linguet démontre que M. de Gouy est entouré de vieux amis et de vieux domestiques.

Quant aux domestiques, l'avocat entre dans les détails. « Il a deux cochers, dont l'un est à ses gages c( depuis 18 ans; l'autre, depuis 28; et un postillon (( qui le mène, depuis 18; son cuisinier le sert c( depuis 26 ans; son valet de chambre depuis 19, « son maître d'hôtel depuis 36. La femme de celui-ci, ({ devenue gouvernante des enfants, depuis 24; une « autre femme qui a passé à sa fille, depuis 18. (( . . . .Voilà donc cet homme furieux, dont chaque mou- ({ vement porte la mort ou l'effroi dans la maison. »

Ah ! la marquise a été imprudente en se plaignant du caractère féroce de son époux ! Que lui écrivaitelle, en 1752, le 28 octobre, après trois ans de mariage? « Autant par plaisir que par justice, j'en « conviens de bonne foi, cher ami, vous êtes doux « comme un agneau. »

Voilà de ces certificats qu'une plaideuse en séparation se mord les doigts d'avoir signés! Alors surtout que le même billet, après avoir loué la douceur de l'époux, confesse les défauts de la dame :

(( La jolie lettre que vous m'avez écrite, en réponse « à mon aigrelette épître, m'aurait fait découvrir (( cette douceur en vous , si je ne l'y avais pas « trouvée depuis longtemps. »

Et ce n'est pas tout! Le 13 juin 1758, elle écrit encore : « J'ai laissé ta maman fort bien pour la (( santé, et tout au plus satisfaite de la lettre du « Général.... Elle me l'a montrée, il y dit mille biens « de toi, et surtout de ta modération. »

Ailleurs nous lisons : « Tu es aussi charmant, mon « roi, que je suis haïssable.... En réponse de ma « lettre de furie, j'en ai reçu une de toi, toute ado- « rable, hier à cinq heures du soir, quand j'eus quitté « Madame. Malheureusement, le tome second de ma (( fureur était parti déjà.... »

(( A qui, d'après ces particularités, conviendrait c( le reproche d'emportement? dit Linguet; à quelles (( inductions donnerait ouverture le rapprochement c( de ces lettres, si l'engagement qu'a pris le Mar- « quis d'éviter tout ce qui pourrait blesser sa femme, « son ancienne amie, ne lui fermait la bouche? »

Le fait est que ces lettres sont tout à l'honneur du mari; et (il faut l'ajouter aussi) à l'honneur de la femme qui s'accuse avec scrupule de quelques accès de mauvaise humeur. En vérité, voilà, sous Louis XV et à la Cour, dans le plusgrand monde, un ménage fort exemplaire, et uni par la plus bourgeoise tendresse!

Les enfants naissent, la marquise ne va point dans les sociétés; elle rentre en hâte auprès de l'époux

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