‹ Un avocat journaliste au 18e siècle, LinguetChapitre 140 sur 215 · UN MENAGE EXEMPLAIRE · texte numérisé non relu

UN MENAGE EXEMPLAIRE

quand elle a fini son service auprès de Madame. Elle n'aime pas la toilette et s'habille pour ses sorties « avec de la gaze ornée d'argent faux ».

Chaque départ du marquis pour l'armée est le signal de mille billets tendres; la marquise ne l'appelle que c( mon roi », ou « mon cher amour », ou (( mon cher enfant », avec des douceurs dont voici un échantillon :

(( Que de révolutions dans un moment, mon cher (( enfant! Tu m'as fait mourir de plaisir ce matin, (( et dans cet instant tu me fais mourir de douleur. « Dans ce même temps que chacun de mes sentice ments me rapproche de toi, chaque pas que tu fais « t'en éloigne. »

Et on voyageait si vite en ce temps-là ! La marquise calcule que, depuis la veille, le tendre époux a fait au moins quarante lieues de chemin ! Aussi a-t-elle les yeux baignés de larmes; et elle conclut ainsi : (( Je te baise mille fois, mon cher cœur. Toi seul me « fais aimer la vie. »

Peu à peu cependant, et avec les années, les petites lettres changent de ton, mais doucement, par des nuances.

(( Adieu, écrit la marquise, car ma patte est lasse, (( et j'étouffe de chaud. Au nom de Dieu, ménagez- « vous, si vous m'aimez comme vous le dites.... »

La note est encore affectueuse; mais voici l'officielle politesse succédant aux câlineries :

(( Conservez bien votre santé. Monsieur, amusez- « vous, et croyez, je vous prie, que les vœux que je « fais pour votre bonheur sont bien étendus, puisce qu'ils sont proportionnés aux sentiments que vous c( me connaissez pour vous. »

La formule n'est plus amoureuse ! Linguet a bien noté ces différents tons.

(( Pendant quinze ans, dit-il, c'est la tendresse, (( l'intimité la plus entière. Ce n'est qu'en 1764 « qu'elle commence à varier un peu et qu'aux « expressions familières elle substitue des termes {( plus gênés. Le Marquis devient vous pour elle, « mais il reste le cher ami ; peu à peu le cher ami « disparaît et fait place à Monsieur. »

Pourquoi ce changement? Voyons si les griefs allégués par Mme de Gouy nous en donnent une explication suffisante.

M. de Gouy, comme le prétend la plaignante, s'est-il montré « plus avare qu'Harpagon »?

Gela n'est que trop vrai, dit-elle. N'a-t-il pas obligé sa femme à s'établir au palais du Louvre dans un logement qu'elle a occupé jusqu'en 1767? Et quel logement? Un taudis!

(( J'étais, dit la marquise, dans une prison infecte, (( reléguée à la pointe d'un édifice immense, réduite (( à monter 80 marches pour gagner mon odieux (( repaire; et après cette cruelle escalade, je ne trouce vais qu'un bouge indécent, sans meubles, sans (( commodité d'aucun genre. C'était une espèce de (( tombeau construit au milieu des airs; et c'est le (( dernier degré de la plus criminelle parcimonie c( que d'y avoir détenu quinze ans une femme comme « moi. »

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