MADAME DE BOMBELLES
forbans les « suppôts de la ferme générale ' » et de démasquer les honteux pillages auxquels ils se livraient sous prétexte de saisir des marchandises de contrebande.
D'ailleurs, à toutes les affaires qui tombaient entre ses mains Linguet imprimait une allure neuve et hardie. Il savait, comme le disent très bien les Mémoires secrets, (( traiter en grand les questions (( particulières, et les produire comme des objets (( dignes de l'attention du législateur ».
Ainsi nous allons le voir, dans le procès de Bombelles, s'élever avec audace contre la révocation de redit de Nantes, et conclure, en exprimant les idées les plus libérales, à la « validité dans le Royaume des (( mariages des protestants faits suivant les formes « de leur religion ».
Mme de Bombelles était une jeune et charmante personne. Dès que Linguet eut fait connaître ses aventures, Paris se déclara pour elle, et à cette époque où l'on pleurait tant, c'est par ruisseaux que coulèrent les larmes sur les malheurs de Marthe Camp.
Marthe Camp, jolie fille de Montauban, était née de bourgeois protestants. Sa vieille ville huguenote,
d. Mémoire pour dom Pedro d'Alvarada, capitaine du vaisseau espagnol le St-J ean-Baptiste, el les gens de son équipage, détenus depuis un an dans les cachots de la commission établie à Caen contre les directeurs, employés et fermiers généraux du sel et du tabac. [Mémoires et Plaidoyers, t. IV, p. 329.)
plantée à trois pas de Toulouse, en plein cœur du Midi catholique, fut toujours agitée, depuis les Albigeois, par les guerres de religion. Mais on sait que l'amour s'inquiète aussi peu des querelles religieuses que des simples querelles de famille; aussi la jeune Marthe Camp se laissa-t-elle, sans trop de façons, attendrir par un jeune vicomte catholique, M. de Bombelles.
Ce vicomte était officier au régiment de Piémont; il portait la croix de Saint-Lazare : « marque atta- (( chée au bonheur d'avoir reçu l'éducation de l'École « militaire ». Il fut bientôt question de mariage, et le mariage en effet fut célébré au désert^ comme on disait de toutes les unions contractées entre protestants.
Or on sait qu'en France, sous l'ancien régime, il n'y avait point de mariage, au sens légal du mot, sans l'intervention du curé , du prêtre catholique. L'absence du curé rendait toute union nulle et de nul effet. D'où il résultait sans conteste que les protestants n'avaient aucun moyen de se marier.
Il en était (chose curieuse) tout autrement pour les juifs, qui avaient dans le pays, en tant que juifs et avec leurs coutumes, une existence légale. Mais pour les huguenots, les lois supposaient la Réforme éteinte et tous les Français catholiques. Tant pis pour ceux qui ne l'étaient point, ils vivaient alors hors la loi.
Ainsi mariés au désert, les époux de Bombelles eurent une fille; et, comme on dit au Palais, la « pos- (( session d'état de femme légitime » ne fut refusée par personne à Marthe Camp dans le pays montalbanais.