‹ Un avocat journaliste au 18e siècle, LinguetChapitre 16 sur 215 · PREMIERS PARADOXES · texte numérisé non relu

PREMIERS PARADOXES

« cruauté. Ils n'attacheraient point la gloire à ce titre, « que bien des Rois croient malheureusement néces- {( saire à leur grandeur ; et l'histoire vengerait un peu « le genre humain. Je ne crois pas qu'il y ait jamais (( eu de tyrans dont les caprices soient devenus aussi ({ funestes à l'humanité que la valeur d'Alexandre (( ou de César. La cruauté tranquille et réfléchie des {( Tibères, des Nérons, des Domitiens, ne privait « Rome que d'un petit nombre de citoyens dans (( une longue suite d'années. Mais une seule bataille (( comme celle d'Arbelles ou de Pharsale coûtait plu- (( sieurs milliers d'hommes au monde, et dépeuplait « des pays entiers.

(( Quelques historiens ont osé louer César d'avoir « fait périr un million d'hommes dans les combats. « Si cela est, le genre humain n'a point eu d'ennemi (( plus impitoyable. Caligula, Commode, Éliogabale « ont été près de lui des prodiges de douceur et de (( clémence. »

Ceci est du Linguet. Sa vraie nature, sa liberté d'esprit, sa tendance frondeuse commencent à percer.

Il y avait bien quelque courage à médire des rois belliqueux, au moment où l'Europe venait en six années de perdre un million d'hommes sur les champs de bataille. Mais à cela personne ne prit garde. Ceux qui lurent Fessai du jeune écrivain furent choqués de la hardiesse familière avec laquelle il maltraitait César et Alexandre.

L'histoire de jadis était une personne majestueuse et mal informée, habile à broder d'adjectifs ses thèmes rebattus, susceptible à l'excès dès qu'on touchait à ses croyances, c'est-à-dire aux légendes qu'elle avait accueillies. Tout document lui semblait

une offense, toute nouveauté une erreur : l'histoire avait {( son siège fait ».

Par exemple, elle classait certains monarques en deux groupes, le groupe des « héros » et le groupe des (( monstres ». Ces pauvres rois, dûment étiquetés dans le musée Tussaud de l'histoire officielle, n'offraient plus rien d'humain, de divers, de complexe; ils étaient un geste, une attitude, le masque d'un démon ou la statue d'un dieu.

En dérangeant d'une main téméraire quelques draperies de ces vieilles statues, Linguet se mit d'emblée hors du troupeau des bons esprits, des candidats sortables à la gloire d'Académie. D'abord inaperçues, ses audaces devaient être plus tard recueillies, aggravées, serties avec délices par ses ennemis. Comparer les tueries d'Alexandre ou de César à celles de Néron, n'était-ce pas, au fond, faire l'apologie du meurtrier d'Agrippine?

(( Apologiste de Néron! » ce mot servit bientôt à condamner Linguet, à résumer ses crimes !

Comment et dans quels termes l'aurait-on pu flétrir s'il avait écrit l'histoire avec notre indépendance moderne, s'il avait parlé de Néron avec le scepticisme détaché de Renan, et si, comme l'auteur de l'Antéchrist, il avait dit du monstre : « Il était loin « d'être dépourvu de tout talent et de toute honnê- « teté, ce pauvre jeune homme enivré de mauvaise (( littérature et grisé de déclamation... »?

Mais cela est d'hier, et Linguet commençait à écrire en 1762. Il eut du premier coup le tort immense de se séparer de son temps.

L'Histoire du siècle d'Alexandre ne lui ayant rapporté pour tout bénéfice qu'un coup de patte de

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