‹ Un avocat journaliste au 18e siècle, LinguetChapitre 155 sur 215 · Mémoires secrets, t. VF, p · texte numérisé non relu

Mémoires secrets, t. VF, p

moiselle Camp. Les Mémoires de Linguet étaient supprimés (( en ce qu'ils pouvaient contenir d'injurieux (( aux différentes parties »,

Cet arrêt, comme il fallait s'y attendre, ne satisfit personne. Voltaire cependant le commenta sans trop d'aigreur, regrettant avec discrétion « que la révoca- « lion de l'édit de Nantes ait privé la patrie d'en- « viron sept à huit cent mille citoyens utiles, et plonge « encore cent mille familles dans l'incertitude conti- « nuelle de leur sort ».

Les gens bien informés remarquèrent que les nouveaux juges avaient évité adroitement de prononcer entre Genève et Rome. Car ils s'étaient bien gardés de déclarer le mariage nul, comme le public paraissait le croire. Ils avaient tout simplement reconnu qu'il n'y avait point de mariage, faute d'acte de célébration.

L'héroïne du procès de Bombelles, la demoiselle Camp, fut consolée de tant d'épreuves (c'est Linguet qui nous l'apprend) par un heureux et opulent mariage. Elle épousa Van Robais, le grand négociant d'Abbeville, celui-là même avec lequel Linguet, durant son séjour en Picardie, avait eu jadis quelques démêlés.

Parmi les beaux yeux qui pleurèrent sur les malheurs de la jeune protestante, il n'en fut point de plus attendris que ceux d'une certaine dame dont le nom est venu deux fois déjà sous notre plume, de Mme Buttet. Il est vrai que MmeButtet,au fond de son

MADAME BUTTET. 293

cœur exalté de bas-bleu et de provinciale, brûlait d'enthousiasme bien moins pour l'héroïne que pour son défenseur.

Linguet était le dieu de cette dame. Elle l'aimait follement, d'un amour qui plus tard devint assez ridicule, qui ne fut jamais un amour très pur, qui cependant mérite le respect dû à toute passion sincère.

Et c'est bien une passion sincère et dévouée que celle que nous allons voir s'allumer en 1771, et brûler d'un feu vif, à travers toutes les épreuves, jusqu'à la mort de Linguet, en 1794.

Mais qui était Mme Buttet et comment connut-elle son héros?

Mme Buttet était la femme d'un négociant de Nogent-le-Rotrou. Elle avait quelques relations à Paris, où Linguet lui fut sans doute présenté par un ami commun, son compatriote Tronson Du Coudray.

Toute l'histoire de cette liaison nous a été révélée par la correspondance même de Mme Buttet, qui est conservée à la Bibliothèque de Reims.

Mais avant de conter, d'après les documents, les débuts véritables de ce roman, voyons sous quelles couleurs édifiantes les ennemis de Linguet ont présenté au public cette histoire d'amour.

Brissot, qui fut le secrétaire de Linguet, et plus tard son violent adversaire, a résumé toutes les accusations dont notre avocat fut l'objet à cette occasion.

Ce récit trouve place dans les Mémoires de Brissot, au moment où celui-ci raconte son séjour en Angleterre. Linguet, proscrit à ce moment-là, vivait à Londres avec Mme Buttet, sa maîtresse depuis plusieurs années.

Brissot fit, paraît-il, une visite aa faux ménage. On causa littérature et on parla des Confessions de Rousseau. Brissot fit l'éloge de cet ouvrage, ce qui irrita vivement Linguet et sa compagne :

(( Rousseau, me répondit Linguet ',est un fou, qui, (( après nous avoir débité pendant toute sa vie mille « extravagances, termine la farce en nous jetant son (( pot de chambre au nez. Gomment pouvez-vous (( estimer un homme qui s'avoue coupable d'un vol (( et qui vous raconte les plus sales amours? Non, je « ne voudrais pas avoir commis la centième partie « des crimes de J. -Jacques, ou j'irais me jeter dans « la Tamise....

« Et moi aussi, s'écria de concert sa vertueuse com- (( pagne, oui, j'irais cacher ma honte au fond de l'eau ! « J'avoue qu'à ce langage je restai pétrifié! Car si je ne ({ croyais pas alors tout ce qu'on publiait de la conduite (( de Linguet et de sa maîtresse, j'en savais pourtant « assez pour m'étonner de cet accès de vertu qui les « transportait l'un et l'autre. Depuis j'eus bien plus de (( raisons d'en être surpris. Je me trouvais dans le « Perche en 1785, chez un ami de M. Buttet, manu- (( facturier de ces étamines de Nogent-le-Rotrou qui « sont la source de sa fortune. Voici ce qu'il me « raconta, et il le tenait de M. Buttet lui-même. (( Lorsque Linguet, exilé à la suite de l'afiaire de Bel- (( legarde, se retira à Nogent-le-Rotrou, le riche (( manufacturier l'accueillit à bras ouverts, lui ofi"rit (( sa maison, sa bourse, le força de prendre la clef de (( son secrétaire, d'y puiser, et de regarder tout ce c( qui lui appartenait comme appartenant à lui-même,

Page 1