MADEMOISELLE LA CAILLE
nante d'incohérence. Le matin il rosse un concierge ou jette ses sacs au nez de quelque avocat; ensuite il écrit une lettre d'injures au premier ministre et lui réclame avec cynisme de l'argent, beaucoup d'argent pour ses honoraires. Une heure après, il envoie fort noblement à tous les diables le conseiller Goezman, qui voudrait bien l'avoir pour défenseur et le paierait fort cher.
Enfin, après l'audience, voici un Linguet petitmaître, opulent comme un fermier général. « Ce n'est « plus, dit Devérité, le Linguet philosophant sur la (( vanité des richesses. Il a des valets, un carrosse; (( il veut avoir des maîtresses. » Le voilà dans une liaison, fort courte et pour lui dangereuse, avec Mlle Landumier, dite la Caille, ancienne figurante de l'Opéra. Et cette demoiselle lui ayant fait un vilain cadeau, il lui écrit une lettre qui fait, sous le manteau, tout le tour de Paris; j'entends du Paris de la Cour, des lettres, de la mode, qui n'était point bégueule et riait fort de ces choses-là :
(( En vérité, ma chère voisine, vous êtes trop géné- (( reuse ! Vous vous êtes mise en mouvement le 25 du c( mois dernier sur votre bergère pour me donner (( des étrennes. Elles semblaient être de la façon de (( l'amour; je ne sais si elles auraient pu être autre- (( ment tournées de celles de la haine. Ce qu'il y a « de sûr, c'est que je me serais 'bien gardé de les c( recevoir, si j'en avais connu la valeur. Mais ce « n'est que le huitième jour que je me trouve ins- « truit; et s'il est heureusement encore temps de me « débarrasser de votre présent, il ne Test malheu- « reusement plus de le refuser *.... »
l. Notice de Devérité, p. 75.
De tout cela, même des rixes et des scènes avec messieurs les avocats généraux, le chancelier Maupeou plaisantait volontiers. Il avait deux raisons très fortes pour soutenir notre avocat. D'abord il connaissait la naissante discorde entre le duc d'Aiguillon et son ancien défenseur; chaque jour la querelle s'envenimait, et promettait de la joie au cœur du chancelier. Ensuite, et cette raison -là valait toutes les autres, Linguet faisait recette, comme le constatait le bonhomme Hardy. Le prétoire à présent n'était plus un désert; la Grand'Ghambre regorgeait de spectateurs. Et ce n'était point là le fretin, la livrée, les « gens sans épée » ; mais le public à la mode, aristocratique et galant. Et ce grand murmure d'une audience pleine, si flatteur pour Maupeou et pour les magistrats nouveaux, parvenait dans l'exil à l'oreille des parlementaires proscrits, et les faisait frémir de jalousie.
Malgré tant d'incartades, Linguet donc était soutenu. Mais chaque jour, en scènes nouvelles, il épuisait son large crédit, finissait par lasser même l'ironique patience du chancelier de Maupeou. Un jour, à la Grand'Ghambre, le premier Président s'avise de « remettre en état après la Pentecôte » une des causes de Linguet. Gelui-ci, qui comptait plaider, devant cette remise s'indigne et s'exaspère.
Laissons parler Hardy : « M. Linguet se précipite (( dans son équipage, court à la chancellerie et entre « en furieux chez le chancelier. M. de Maupeou « essaie de le calmer :
« — Eh ! mon Dieu, mon Dieu ! pour une remise! « Mais étant Premier Président j'en ai remis plus « de deux cents, de la même manière I »