VOYAGE EN ESPAGNE
Grimm, Linguet songea pour la seconde fois à quitter Paris, et se fit attacher « comme aide de camp pour « le génie » au prince de Beauvau, commandant des troupes qui allaient en Espagne.
Un des pamphlets les plus méchants que Linguet ait inspirés : V Essai sur la vie et les gestes d'Ariste *, donne quelques détails sur la campagne de notre héros en Espagne et en Portugal. Les exploits de cet aide de camp n'eurent pas, à vrai dire, une allure fort militaire. C'est, dit-on, d'Alembert qui l'avait désigné au prince de Beauvau. Le célèbre ami de Mlle de Lespinasse avait en effet la spécialité de placer de jeunes hommes de lettres auprès des grands seigneurs, comme précepteurs ou secrétaires. Ce n'étaient point des capitaines, et Linguet le prouva bientôt, en s'occupant beaucoup moins d'assauts et de batailles que des œuvres de Calderon, qu'il vit représenter à Madrid, et pour lesquelles il se prit d'un bel enthousiasme.
Il conçut alors le projet, réalisé plus tard, de traduire en français les chefs-d'œuvre du théâtre espagnol.
Après cette campagne peu belliqueuse, Linguet quitta le prince de Beauvau en 1763, à l'heure où l'établissement de la paix fit rappeler et dissoudre le corps d'Espagne.
Mais cette séparation, fort naturelle, n'alla pas sans une légende que d'Alembert, brouillé plus tard avec Linguet, tenta d'accréditer, et que rapporte, avec force détails le méchant Essai sur la vie d'Ariste.
l. Essai sur la vie et les gestes d'At'iste. Paris, 1789 (sans nom d'auteur).
Quand Linguet, dit l'auteur anonyme, fut parti pour l'Espagne, d'Alembert n'entendit plus de fort longtemps parler de lui. Enfin il reçut une lettre datée de Saint-Jean-Pied-de-Port :
« Ariste lui mandait que le prince de Beauvau (( l'avait renvoyé, que des voleurs l'avaient dévalisé (( et, pour comble de malechance, avaient avec son « bien ravi trois mille écus dont il était dépositaire.... c( C'était un conte à dormir debout, et d'Alembert plus « tard s'en était assuré auprès du prince de Beauvau. »
Ainsi, dans sa jeunesse, Linguet aurait successivement volé ou détourné un cheval, cent louis, et trois mille écus ! La progression dans le crime étant ainsi manifeste, il semble que nous entreprenions l'histoire d'un repris de justice, plutôt que celle d'un orateur et d'un écrivain !
La vérité est qu'aucune preuve de ces actes déshonorants n'a jamais été rapportée. Mais Linguet, dans sa carrière belliqueuse, a semé trop de médisances, de traits ironiques, d'accusations impertinentes ou féroces pour ne point récolter cette gerbe de calomnies. Ses querelles avec d'Alembert expliqueront plus tard l'anecdote injurieuse dont l'écrivain anonyme s'est fait l'écho. Il suffit pour la démentir de noter que le maréchal de Beauvau et sa famille n'ont cessé, jusqu'à la veille même de la Révolution, de donner à Linguet des preuves d'estime et de sympathie.
Après l'Espagne et le Portugal, Linguet continua à parcourir l'Europe, léger d'argent, anxieux de