RETOUR A PARIS
relie, de s'envoler vers cette délicieuse rue Tictonne, où l'attendait avec angoisse M. le comte de Morangiès.
L'affaire de Morangiès a fait en 1773 plus de bruit dans le monde que sa célèbre contemporaine l'affaire Goezman, Jamais encore, à cette, époque où apparaissent les premiers symptômes de la Révolution, la France ne s'était aussi nettement séparée en deux camps opposés, en deux armées furieuses. La noblesse défendit avec passion le comte de Morangiès; la bourgeoisie fit cause commune avec ses accusateurs : le sieur Dujonquay et la dame Véron, sa grand'mère. Il fallut être Morangiste ou anti- Morangiste.
Dans cette lutte, Linguet trouva son apogée, sa minute de gloire. Soutenu par Voltaire ', il fut le général victorieux qui mena la noblesse à un de ses derniers succès.
Quel était donc le litige qui enflammait ainsi tous les esprits?
A première vue, on ne s'explique guère que ce procès ait soulevé des passions aussi ardentes, et l'on est bien tenté de dire, comme Mme du Deffand à Voltaire :
1. Voir Œuvres de Voltaire, éd. Garnier, t. XXVIII, XXIX, XLVIII, XLIX, passim, — et notamment : Lettre à Beccaria sur les probabilités en matière de justice; Précis du procès du Comte de Morangiès; Lettres à la noblesse de Gévaudan; Lettres diverses à Marin, à Marmontel, à Condorcet, à Argental, etc.
a Mon avis jusqu'à présent est que Morangiès et « sa partie sont tous fripons. »
Le comte de Morangiès, client de Linguet, était un maréchal de camp, fils d'un lieutenant général des armées du roi, gendre du duc de Saint- Aignan, et chef d'une famille ancienne. Ce gentilhomme était, à ce qu'il semble, un type achevé de dissipateur. Il était connu et apprécié dans le monde de l'usure, et possédait, en tant que prodigue, un crédit de tout premier ordre, une signature de choix.
Si l'on en croit les avocats de ses adversaires : les Drou, les Delacroix, les Vermeil et les Falconnet, le comte de Morangiès faisait preuve d'une adresse confinant à l'escroquerie en vivant sur le pied de 60 000 livres de revenu, alors qu'il n'en possédait que 5 000! Il avait hôtel et carrosse, suisse, cocher et postillon, quatre laquais et une maîtresse, Mlle Joliot, qui lui coûtait fort cher.
Ce qui est certain, comme le dit Voltaire, c'est que le comte connaissait familièrement « tous les (( suppôts de Mme La Ressource ».
Ce prodigue avait souscrit pour 100 000 écus de billets à l'ordre d'une dame Véron.
Il ne contestait point sa signature, mais il affirmait que ces billets lui avaient été escroqués, et qu'il n'en avait jamais touché le montant. Ses adversaires, au contraire, prétendaient avoir versé la somme, et être ainsi victimes de la calomnie la plus effrontée.
Voilà tout le problème. C'est dans le but de le résoudre que Voltaire a écrit sa Lettre sur les prohahilités en matière de justice.
Au premier abord, il paraît étrange qu'un homme aussi expérimenté que le comte se soit laissé duper