LE COMTE DE MORANGIES
si audacieusement; et l'on est près de partager le sentiment qu'exprime avec vigueur un personnage du procès, la Tourtera; marchande à la toilette : « Tu « n'es pas assez niole », dit-elle àMorangiès au cours d'une confrontation, a pour avoir donné 300000 lice vres de papiers à une femme âgée de quatre-vingt- « huit ans, sans en avoir reçu la valeur; tu as assez « fait d'affaires sur le pavé de Paris pour en savoir la « conséquence! »
Cependant, des deux versions contradictoires, celle de Morangiès et celle des Véron, laquelle est la plus vraisemblable?
Ouvrons, pour tout éclaircir, le plaidoyer de Linguel, ce plaidoyer que le public s'arrachait avec avidité.
c( Le public, disent les Mé7noires secrets, a témoigné « la même fureur pour le lire que pour l'entendre.... (( L'avocat s'est trouvé assiégé plusieurs jours dans « sa maison par la multitude des curieux, qui ve- « naient chercher ce Mémoire.
(( Le début est d'une grande beauté par la noblesse, « la clarté, l'impartialité, avec lesquelles l'orateur (( présente le pour et le contre de cette affaire, la « plus extraordinaire qui ait peut-être encore paru (( au barreau. Il laisse le lecteur indécis de quel (( côté il va pencher, et cette suspension est d'une c( grande adresse sans doute. »
Il y a dans cette affaire, dit Linguet au début de son discours, de grands motifs d'incertitude; et pour découvrir la vérité il faut avant tout se dégager de l'esprit de parti : « On n'oublie rien ' pour faire de
1. Linguet, Plaidoyer pour le comte de Morangiès (Mémoires et Plaidoyers, t. VII. p. 182 et suiv.).
« ce procès celui de la Bourgeoisie contre le Milice taire, et de la Roture contre la Noblesse; et on y a (( réussi en partie. On se passionne pour ou contre, « suivant le rang où l'on est placé. Les gens de « marque s'indignent de la légèreté avec laquelle on « veut flétrir un homme qui leur appartient; et le « peuple, sans rien examiner, bat des mains avec c( transport à tous ces traits insultants pour la « Noblesse qui ont été prodigués jusqu'à l'indécence « aux premières plaidoiries. »
L'avocat écarte donc tout ce qui troublerait le sang-froid des recherches de la justice, et va droit au cœur du procès. Il déclare qu'il est indispensable avant tout d'établir la situation pécuniaire de la veuve Véron :
ce A-t-elle pu prêter cent mille écus?
« A-t-elle prêté cent mille écus?
(( Le comte de Morangiès a-t-il reçu cent mille écus? »
Telle est la division célèbre du plaidoyer de Linguet.
Était-elle heureuse, logique, conforme aux règles du discours? Tout Paris, nous n'exagérons rien, dit son mot sur cette question grave. La noblesse « approuva la gradation adoptée par l'orateur ». Mais le peuple et les gens de lettres y virent « une vraie « dégradation de preuves, qui annonce un défaut de « logique dans l'avocat et d'ordre dans les idées.... « S'il eût renversé sa division, alors chaque partie « enchérissait sur l'autre, elles se fortifiaient grâce duellement, et la dernière portait la conviction ce absolue. »
Mais sans prendre parti sur ces préliminaires.