‹ Un avocat journaliste au 18e siècle, LinguetChapitre 18 sur 215 · VOYAGE EN HOLLANDE · texte numérisé non relu

VOYAGE EN HOLLANDE

l'avenir. Les projets les plus singuliers se succédaient dans sa cervelle. A Lyon, ce poète se mit à rêver d'industrie; il voulait créer une grande manufacture, exploiter l'invention qu'il avait faite d'un certain savon de suif fabriqué à froid !

Mais bientôt il abandonna cette idée, et se rendit en Hollande. Il sut dans ce pays observer et comprendre, noter ce qu'il voyait avec finesse et précision, et surtout avec un détachement remarquable de toute idée préconçue.

Plus tard, dans ses Mémoires sur un objet intéressant pour la province de Picardie, Linguet mit à profit son voyage en Hollande, parla de « ces Fla- « mands que nous trouvons si épais, dont nos beaux « esprits badinent avec tant de légèreté », et donna, en traits vigoureux, les raisons de leur supériorité commerciale.

En France, disait-il, on voit éclore en matière de commerce et d'agriculture une foule de recettes merveilleuses dont le seul défaut est d'être impraticables. Les auteurs entreprennent « de manier (( la charrue dans leur cabinet », et « sèment le grain « avec économie sur leur table à écrire ». On voit partout « de petits hommes poudrés à blanc, curieux (L surtout d'étaler leurs dentelles, qui dissertent pro- « fondement sur le semoir, ou qui méditent sur un (( article du Gentilliomme cultivateur ' ».

Pendant ce temps, l'étranger nous devance et nous bat sur tous les marchés.

1. Ces extraits et les suivants sont tirés d'un Mémoire sur un objet intéressant pour la province de Picardie. Abbeviile, cliez Devérité, libraire, 1764.

c( On ne nous parle que du papier et des livres de « Hollande, des presses d'Amsterdam. C'est là que la (( science et l'esprit se vendent en gros. C'est là que (( l'on tient pour Francfort, Leipsig, Hambourg, des « magasins toujours entretenus par la fécondité de (( nos écrivains. Les Hollandais se chargent d'y voi- (( turer nos pensées avec nos eaux-de-vie. L'esprit (( est pour eux une marchandise qu'ils font venir de (( France, comme ils tirent le poivre de Guinée, la (( cannelle de Ceylan, le tabac du Brésil. Nous faisons (( des livres comme les Chinois font de la porcelaine : « ce sont les Hollandais qui se chargent de débiter « les uns et les autres. »

A quoi cela tient-il? La main-d'œuvre « est en (( France à un taux dont aucun pays ne peut égaler la (( modicité ». Quant au papier : « c'est le papier franc( çais qui fait aller presque toutes les presses hollan- « daises ». Dirait-on que ce qui fait pencher la balance en faveur des Hollandais, c'est la grande liberté dont jouissent leurs imprimeurs?

« Cela n'est pas vrai, dit Linguet. Cette liberté est (( celle dont on fait le moins d'usage à Amsterdam. H « s'y imprime infiniment moins de livres défendus (( qu'en France. Ce n'est presque jamais d'après les (( manuscrits que les imprimeurs hollandais travail- « lent. Le fonds de leur commerce roule sur la con- « trefaction des bons livres imprimés à Paris avec « permission. Or, payant plus cher leurs ouvriers, « devant acheter plus cher leur papier puisqu'ils le « tirent de nos fabriques, ne pouvant commencer « leurs éditions que quand les nôtres sont presque « épuisées, comment se fait-il cependant qu'ils ven- « dent plus de livres? Hs ont contre eux tous les

Page 1