PRESENTATION AU ROI
marques d'une bienveillance particulière. C'est la minute unique oîi notre insurgé connut Ja faveur; il dépendait de lui, à cet instant psychologique, de fixer la fortune. Mais nous savons, hélas, qu'il y était malhabile. Aussi verrons-nous, en tournant la page, que l'heure de ce triomphe devait être la plus voisine de l'heure des revers, de la radiation, de l'exil. En attendant, les poètes de circonstance célébraient en vers de mirliton la présentation du Cicéron français au monarque. Un d'eux, dans son délire, interpellait ainsi le célèbre Linguet :
Sur toi, du haut du trône, entouré des beaux arts, J'ai vu, j'ai vu Louis attacher ses regards; En spectacle, à la cour autour de toi rangée, Tu conduisais vers lui l'innocence vengée; El j'ai vu les Français, idolâtrant leur roi, L'oublier un moment pour n'admirer que toi.
Montez au Gapitole! aurait pu s'écriera ce moment le confrère Gerbier. Mais en cette circonstance, brûlé de jalousie et de haine implacable, Gerbier, loin de se plaire au triomphe de son rival, ne songeait qu'à l'orienter avec précision vers cette roche tarpéienne, où il faut maintenant suivre le défenseur du comte de Morangiès.
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« Aux singularités dont l'affaire du comte de Moran- « giès n'a été que trop remplie, il en manquait « encore une, c'était que sa justification devînt (( funeste à l'avocat qui l'a opérée, et que du salut
« du client résultât la perte du défenseur, ou du « moins un extrême péril pour lui K »
Ainsi parle Linguet, et ce langage n'a rien qui puisse surprendre si l'on sait qu'au moment même où notre avocat, applaudi par Voltaire et présenté à Louis XV, avait un air de triomphateur, ses confrères, aidés des Gens du Roy, s'employaient avec passion à le faire exclure du barreau. Ils y parvinrent le 11 février 1774, cinq mois à peine après la date victorieuse, après l'arrêt de Morangiès.
Déjà, le 16 mars précédent, l'avocat général de Vaucresson avait, en pleine audience, « sévèrement « blâmé » Linguet. Ses piques quotidiennes avec les Gens du Roy avaient pris pendant l'affaire Morangiès un caractère très violent. Le parquet s'était déclaré pour lesVéron, et M. de Vergés s'était montré fort passionné contre le comte au moment de sa demande de mise en liberté provisoire. Linguet avait aussitôt publié des « Réflexions sur le plaidoyer de « M, l'avocat général ^ ».
Nous avons lu de très près ces « Réflexions », et il nous semble que si leur forme, à certains endroits, valait peut-être une réprimande, elles n'étaient pas cependant assez criminelles pour déterminer la radiation, c'est-à-dire la mort professionnelle de leur auteur.
Si cet écrit mérite quelque reproche, c'est surtout par le ton outré et emphatique que Linguet emploie à tout instant pour parler de lui-même. L'hypertro-
1. Réflexions pour M. Linguet, avocat de la comtesse de Béthune. (Mémoires et Plaidoyers, t. IX.)