‹ Un avocat journaliste au 18e siècle, LinguetChapitre 19 sur 215 · VOYAGE EN HOLLANDE · texte numérisé non relu

VOYAGE EN HOLLANDE

« obstacles, ce n'est donc qu'à force de patience et « d'industrie qu'ils les surmontent, »

Et Linguet conclut que les succès des Hollandais s'expliquent par la supériorité ce de leur patience, de « leur ténacité industrielle, de leur esprit d'initia- « tive ».

« Chez nous, écrit-il encore, quand on propose au (( ministère quelque machine expéditive, on entend c( des cris s'élever contre l'inventeur. On craint de « réduire à la mendicité tous les hommes dont les (( machines vont prendre la place. Ceux qui adoptent (( ces craintes puériles n'ont qu'à voyager en Hol- (( lande. Ils verront qu'il n'y a point de pays plus (( peuplé, qu'il n'y en a point où les hommes trouvent « plus facilement à s'occuper, et où l'on ait cepen- « dant imaginé plus de moyens de se passer de leur t( secours. »

Nous reviendrons bientôt sur ces idées, que Linguet a traitées dans sa Théorie des loix civiles avec une divination singulière de nos modernes questions sociales.

Son voyage chez les Flamands avait accru sans doute le bagage de ses réflexions et de ses connaissances, mais ne l'avait guère fixé sur le problème ardu de sa propre destinée.

II revint en France, toujours philosophant; et, au mois de septembre 1763, passant par Abbeville, il eut l'idée de séjourner dans cette cité, à laquelle aucun lien de famille ou d'amitié ne l'attachait.

Le hasard voulut que cette fantaisie tournât à "l'avantage de notre vagabond héros, l'aidât à orienter sa vie, et exerçât sur elle une durable influence.

Au début toutefois l'aventure faillit mal tourner. La capitale du comté de Ponthieu était une cité fermée, fière de ses antiques franchises communales, industrieuse, active, mais fort soupçonneuse à l'endroit des nouveaux venus.

Le séjour de Linguet excita la curiosité, puis une vague défiance. Que voulait cet étranger de mine fureteuse et de piètre équipage? Il vivait solitaire, paraissait soucieux et mécontent. Bien qu'il n'eût dans la ville aucune affaire, aucune relation, on le voyait aller et venir, l'œil aux aguets, inspectant surtout les bords de la Somme. Un jour, il demanda à un matelot jusqu'où remontait le flux de la mer dans cette rivière.

Quoique la paix fût conclue depuis le mois de février entre la France et l'Angleterre, le marin s'inquiéta d'une question aussi insolite. Il redit le propos, qui courut la cité, et parvint aux oreilles du maire, ou plutôt du mayeur, commandant à Abbeville pour le roi.

Ce mayeur, qui jouera un rôle important dans la suite de ce récit, se nommait Duval de Soicourt. C'était dans la cité le chef du parti rétrograde. Le parti opposé, celui des libéraux, avait à sa tête M. Douville de Maillefeu.

Duval était un sot doublé d'un fanatique féroce. Nous le verrons, en 1766, présider l'odieux tribunal qui jugea le chevalier de La Barre, et retrouver Linguet dans ce procès célèbre.

Page 1