SÉJOUR A ABBEVILLE
Son rival, M. Douville', qui avait rempli avant lui les fonctions de mayeur, et qui allait devenir l'ami le plus sûr et le plus dévoué de Linguet, avait une bien curieuse et attrayante physionomie de gentilhomme philosophe.
Il était, de la tète aux pieds, un vrai Douville, de la famille de ces seigneurs normands qui s'établirent sur les bords de la Somme vers la deuxième croisade, et y produisirent une lignée robuste de personnages très féodaux, orgueilleux de leur race, mais d'esprit ouvert et hardi.
Sous la diversité de leurs types individuels, les Douville, qu'ils soient seigneurs terriens, templiers, magistrats dans les branches cadettes, ont une marque de famille, un trait de race saisissant : le sens, le goût du peuple, l'amour têtu de leur liberté propre et de celle du voisin. Frondeurs, républicains, ils sont toujours en guerre contre le roi, l'État, surtout et avant tout contre l'Église.
Un de ces orageux Douville était donc, en 1763, l'ennemi politique, le rival de Duval de Soicourt.
Son père avait occupé la charge de lieutenant criminel de robe courte, sorte de procureur général de la noblesse à la sénéchaussée de Ponthieu. Il avait laissé une réputation de « grand républicain, ami des philosophes et ennemi juré des jésuites ». II avait, dit-on, fourni les premiers fonds de V Encyclopédie.
Le fils, le futur ami de notre héros, était né en 1709,
l. Nous devons la plupart de nos renseignements sur M. Douville, ami de Linguet, et sur sa famille à l'extrême obligeance de M. le comte de Douville de Maillefeu, député de la Somme, dont la mémoire et la bonne grâce sont inépuisables.
et avait longtemps vécu à Paris, entre la Cour et les gens de lettres. Il était joli homme, fort érudit, docteur en Sorbonne, et aussi républicain que son père et que tous ses aïeux.
Rappelé à Abbeville, il s'était confiné dans une vie modeste, dans les fonctions minimes de conseiller au présidial. Mais l'humeur des Douville, leur combattivité héréditaire l'avaient bientôt mêlé aux querelles locales. En 1759 ou 1760, son parti l'emportait et il était élu mayeur d' Abbeville; fonction importante dans cette cité jalouse de ses libertés, et investie , de temps immémorial, du privilège de choisir annuellement ses magistrats municipaux.
Mais cette charge enviée lui était bientôt ravie par Duval de Soicourt, et ce dernier, nous l'avons dit, tenait le sceptre municipal au moment où les questions de Linguet, rapportées par le matelot, son interlocuteur, éveillèrent des soupçons.
Le mayeur fit mander Linguet, et la première entrevue de ces deux hommes, qui allaient bientôt figurer ensemble dans un des drames les plus sombres du xviii^ siècle, fut véritablement comique.
Pourquoi cet inconnu, ce voyageur suspect prenait-il tant d'intérêt à la rivière picarde?
Linguet fit observer qu'il étudiait tout simplement l'action de la marée sur les cours d'eau. Il ajouta « qu'il voyageait en philosophe, à la manière de « Thaïes ou de Platon ».
Et comme ses réponses semblaient peu satisfaire le perplexe Duval, Linguet lui décocha une tirade à la Rousseau. Il étudiait « la nature et les hommes, « s'arrêtant partout où il trouvait des sujets d'étude, « se désaltérant au premier ruisseau ».