‹ Un avocat journaliste au 18e siècle, LinguetChapitre 190 sur 215 · EVALUATION D HONORAIRES · texte numérisé non relu

EVALUATION D HONORAIRES

« Je ne vous conseille pas de vous y fier », répond Linguet. « Nous avons action quand l'ingratitude (( d'un client est trop révoltante. Par arrêt du « 15 mars 1766, il a été adjugé à M" Raymond et (( Buynand 75000 livres pour travaux de leur pro- (( fession. . . . D'ailleurs quand il serait démontré qu'un « avocat n'a pas de ressource contre l'ingratitude, (( vous ne pouvez m'opposer cet argument. On m'a (( rayé du tableau par votre ordre et pour vous com- ({ plaire. JI fallait me conserver cet état si vous vou- « liez m'en faire supporter les obligations!

« Quant à la bassesse, tranquillisez- vous, M. le (( Duc, c'est mon affaire d'ennoblir ma réclamation, (( et je vous promets que je n'aurai jamais paru si c( grand que le jour où vous me forcerez à me placer (( auprès de vous devant les tribunaux.

(( D'ailleurs est-il bien vrai que je risquerais de (( flétrir la profession d'avocat par la prétention que {( j'élève aujourd'hui? Serait-il si difficile de prouver c( que cette délicatesse dont les avocats du Parlement « de Paris se targuent si fort, est une chimère, et « peut-être même une charlatanerie?Il en est de cet c( usage comme de tous les devoirs trop austères, dont (( la rigueur apparente ne se soutient que par des « infractions secrètes. S'il était scrupuleusement « observé, c'est surtout à l'honnêteté qu'il devien- « drait nuisible, parce qu'elle ne saurait pas l'éluder. « C'est la même chose que le célibat pour le sexe. « Ce sont les filles les plus vertueuses qui en sont (( les plus importunées. Mais est-il observé?... J'en « atteste tous les plaideurs; je les interpelle de (( rendre compte des précautions que les juriscon- « suites prennent, pour se dispenser du besoin de

(( recourir à une réclamation juridique du prix de « leurs travaux. Ils rougiraient de demander leur (( salaire après des services rendus.... Mais ils les « font payer d'avance. Il n'est permis de les aborder (( que l'argent à la main. Il n'est pas étonnant que « des gens si précautionnés dans les préliminaires « dédaignent de s'occuper des suites. »

Ainsi, le duc est débiteur, cela est certain. Mais quel est le montant de sa dette? 72000 livres si l'on compte par vacations . Oserait-il proposer à la justice d'évaluer à ce taux ce que Linguet a fait pour lui? Les honoraires se proportionnent « à la fortune, (( au rang de celui qui les doit, ainsi qu'à l'impor- « tance de l'affaire ». Or le duc est « un des premiers « officiers de la Monarchie, il a 500 000 livres de « rente! »

A quel avocat un tel client, pour une telle affaire, eût-il osé offrir 400 louis? « Est-ce à M. Gerbier », dit Linguet, « est-ce à lui que vous eussiez proposé « un semblable présent? Je ne parle pas de tous les « honoraires monstrueux qu'il ne cesse d'exiger « impunément depuis qu'il est au Palais; je n'en « citerai qu'un seul. Personne n'ignore qu'il a reçu (( du sieur *** cent mille écus pour en avoir facilité (( la réhabilitation. »

Les tribunaux me rendront justice, conclut Linguet; « la question devant eux se réduira à savoir si « vous avez la prérogative de vous jouer impuné- « ment d'un galant homme, qui a payé si cher les « services qu'il vous a rendus ».

Ayant ainsi cassé toutes les vitres, Linguet en eut un instant de regret. Revenant à l'idée d'arbitrage, il imagina de soumettre le différend à la décision

MEDIATION DES MINISTRES. 361

d'un tribunal composé du comte de Maurepas et de MM. Le Noir et de Sartine. Voici la lettre qu'il écrivit au premier ministre pour le prier d'être médiateur :

(( Monseigneur ',

(( Je dois à la confiance dont vous jouissez auprès « du Roi et de la nation, de vous prévenir avant que (( de hasarder aucune démarche contre une personne (( qui vous touche de près. Cette personne est M. le (( duc d'Aiguillon. Je me trouve à la veille d'entrer en « procès avec lui. Sa conduite envers moi est peut-être « le plus inconcevable de tous les événements de ce « siècle, qui n'a pas laissé d'en produire de singuliers.

(( Si vous consentiez, Monseigneur, à vous charger « de cette médiation, vous verriez combien je désire « éviter l'éclat de cette scandaleuse querelle. »

Le comte de Maurepas répondit :

{( J'ignore, Monsieur, les discussions que vous pouce vez avoir avec M. le duc d'Aiguillon : si vous vou- « liez me mettre au fait de ce dont il s'agit par un (( mémoire que je vous prierais de m'envoyer, je ({ verrais s'il ne me serait point possible de prévenir (( l'éclat que vous m'annoncez, et qui ne convient « à personne. Je suis très parfaitement, Monsieur, « votre très humble et très obéissant serviteur.

« Maurepas.

« A Versailles, le 11 septembre 1774. »

Le Mémoire fut remis au ministre, qui, peu de jours après, renvoya cette affaire au garde des sceaux, Hue de Miromesnil.

i. Aiguilloniana, p. 115.

« Ce magistrat, dit Linguet, ancien premier Préce sident de Rouen où il était peu estimé, avait acquis {( la confiance du Comte de Maurepas par un mérite (( peu ordinaire aux gens de Robe. Il jouait supérieu- (( rement la comédie ; il excellait surtout dans les (( rôles de Grispin. Admis pendant son exil à parce tager celui du Comte de Maurepas, il avait déve- « loppé ses talents à la terre voisine de Paris où cet « ancien ministre languissait dans la douleur et « l'ennui. Le maître de Pontchartrain, devenu tout « d'un coup celui de la France, donnait pour chef à (( la magistrature de ce Royaume le bouffon qui « l'avait fait rire. Et nous sommes étonnés, quand « nous lisons dans l'Histoire des Turcs, qu'un sultan « fait quelquefois Visir le cuisinier qui lui a servi un ce bon ragoût !» A ce portrait, tracé dans VAiguilloniana\ on devine que l'arbitre choisi par le comte de Maurepas avait échoué du premier coup dans sa mission délicate. Aussi M. de Maurepas dut-il se résigner à négocier en personne avec le terrible défenseur de son neveu; il lui fixa une audience.

Les gazettes du temps nous ont laissé le récit de cette singulière entrevue. Le début, de part et d'autre, fut aimable. Le vieux ministre se mit en frais de coquetterie, et fit assaut avec Linguet de reparties gaies et légères. Quand il crut avoir séduit son adversaire, M. de Maurepas lui proposa de terminer la querelle à l'amiable, en acceptant une rente viagère de 2 000 livres constituée par le duc d'Aiguillon. {( Mais il y a une condition », ajouta le ministre; « on désire que vous mettiez, en tête de

\. Aiffuilloniana, p. 125.

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