UNE SCENE CHEZ LE COMTE DE MAUREPAS
(( votre prochain ouvrage, une épître dédicatoire (( à M. le duc d'Aiguillon. »
Une épître élogieuse adressée au duc, telle était donc la condition du marché! Linguet, on le devine, refusa violemment, et l'on aime à voir chez cet incohérent personnage l'orgueil reprendre tout à coup son empire, l'emporter hautement sur la cupidité.
« Je ne m'attendais pas à cet expédient », a-t-il dit dans VAiguilloniana '; a je montrai autant de sur- « prise que d'horreur : on n'insista pas. »
Gomment le ministre aurait-il pu insister? Linguet, dans sa colère, criait et tempêtait de façon à être entendu des gens qui se tenaient dans l'antichambre.
« Eh bien, conclut le ministre, faites valoir vos « raisons, mais souvenez-vous qu'on vous accuse de c( vous laisser trop emporter à votre humeur. »
La leçon était certes bien indulgente; mais Linguet, déchaîné, la prit de très haut.
« On vous a prévenu contre moi, Monseigneur », dit-il avec colère, « eh bien ! je prends acte de votre « prévention! »
M. de Maurepas, alors, ouvrit la porte de son cabinet, et, s'adressant à une nombreuse compagnie qui avait pu entendre la fin bruyante de l'entretien : « Messieurs, dit-il, vous en êtes témoins. Je permets « à M. Linguet de prendre acte de mon penchant à « croire qu'il est quelquefois au delà du vrai, et que « ses talents l'égarent. »
Cette admonestation, spirituelle et douce cependant, inspira à Linguet une violente rancune, car il
a tracé de Maurepas un sanglant portrait qui s'achève ainsi : « Quel spectacle que de le voir, ministre à (( quinze ans, chassé à trente, rappelé à quatre- « vingts, ne donnant ainsi aux affaires que les deux (( époques de la vie qui en sont incapables, et finisc( sant à son dernier âge par réunir la frivolité de « l'enfance à la mollesse et à la nullité de la décré- « pitude! »
Ces traits peu flatteurs sont exacts, peut-être; mais si décrépit et frivole que fût le comte de Maurepas, il avait ici sur Linguet l'avantage du tact, et d'une modération bien digne de louange. Quand des ministres ont la Bastille sous la main, ils ont quelque mérite à se laisser traiter de Turc à More avec la patience et la longanimité dont firent si longtemps preuve les ministres de Louis XVI à l'égard de Linguet.
Cependant ces scènes étaient connues dans le public, et les Mémoires secrels commençaient à dire :
« Tous nos ministres sont outrés, et l'on craint que « cet Arétin n'éprouve une fin sinistre. »
Mais, faisait remarquer une autre gazette, « Lin- « guet a le roi pour lui ».
Le roi, en effet, lui gardait sa bienveillance, et cette haute protection épargna sans doute à l'imprudent les catastrophes qu'il semblait provoquer; mais elle ne l'aida pas à reconquérir sa place au barreau. Nous allons voir Linguet rendre à cet égard toute protection inefficace, tuer lui-même tout espoir de rentrer jamais dans la vie judiciaire, en commettant une de ses plus funestes imprudences : en se faisant journaliste.