‹ Un avocat journaliste au 18e siècle, LinguetChapitre 195 sur 215 · ARRÊT FAVORABLE · texte numérisé non relu

ARRÊT FAVORABLE

C'est le 12 novembre 1774, à sept heures du matin, que Louis XVI se rendit au Palais, pour consacrer en un lit de justice le retour de l'ancien Parlement, et commettre ainsi la première faute de son règne.

On sait que ce rappel fut accueilli, d'un bout à l'autre de la France, par les transports d'une joie ridicule. Mais personne assurément, soit à Paris, soit dans les provinces, ne fut plus enthousiaste, à cet instant d'universel délire, qu'une plaideuse qu'on n'a pas oubliée, que la comtesse de Béthune.

Depuis le 11 février, la situation de cette dame était fort étrange. Devant plaider, comme on sait, contre le maréchal de Broglie, son beau-frère, lequel avait Gerbier pour avocat, elle ne possédait de son côté, pour faire figure dans un tournoi si dangereux, qu'un avocat rayé, c'est-à-dire impuissant, soit à parler, soit à écrire.

Et malgré le tort que pouvait causer à son procès une semblable aventure, elle n'était point femme à démordre du choix qu'elle avait fait d'abord.

Linguet, profondément touché par cette héroïque constance, prenait parfois en cette affaire le ton lyrique et l'allure d'un Amadis, se promettant de surpasser la comtesse elle-même en chevaleresque obstination.

« Vous avez paru », écrivait-il plus tard à cette admirable cliente *, « comme les Glorindes et les

1. Linguet, Appel à la postérité, 1779 (offert à la comtesse de Béthune).

« héroïnesdu plus beau temps de la chevalerie, dans (( une lice orageuse, interdite à votre sexe par l'usage, « Vous y avez combattu comme elles.... »

Certes Mme de Béthune avait déjà livré bien des batailles, mais des batailles vaines, pour conserver son orateur, lorsque le retour du Parlement apporta à sa cause et à son avocat un protecteur inespéré et de grande importance, en la personne de maître Séguier, avocat général.

Tout de suite « messire Antoine » se prononça nettement pour Linguet, et celui-ci, quelques semaines après le rétablissement des magistrats, fut admis à plaider pour lui-même en la Grand'Chambre. Il le fit aux audiences des 4 et 11 janvier 1775 '. Il parla {( en robe, mais non couvert, attendu sa qualité (( de suppliant ^ ». La « multitude prodigieuse qui « s'était rendue au Palais pour l'entendre parut (( enchantée de son discours' ». Le 11 janvier, la Cour, dans son arrêt *, donnait acte au suppliant « des « déclarations qu'il avait faites qu'il n'avait entendu « ni insulter l'Ordre des avocats, ni nuire à l'estime c( due à cette profession » et, déclarant le jugement du 11 février 1774 nul et de nul effet, « l'autorisait à (( continuer ses fonctions d'avocat ».

Une telle sentence, la quatrième ou la cinquième qui, depuis quelques mois, fût rendue pour ou contre Linguet, semblait assurer son triomphe, et garantir un défenseur à la comtesse de Béthune.

i. Plaidoyer pour M. Linguet, avocat au Parlement (Mewio/re* et Plaidoyers, t. IX, p. 80 et suiv.).

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