‹ Un avocat journaliste au 18e siècle, LinguetChapitre 199 sur 215 · LES QUINZE GRIEFS · texte numérisé non relu

LES QUINZE GRIEFS

{( Mais songez-vous que c'est un magistrat, un con- (( seiller du Parlement de Paris, qui en est l'inven- (( teur? Songez-vous que rien de ce qui concerne la (( littérature ne devrait être étranger au barreau? « que l'un peut recevoir de très grands secours de (( l'autre; que les Lamoignon, les Séguier, les Dagues- (( seau, n'ont pas cru déshonorer leurs places par (( la culture des lettres? que votre modèle, Gicéron, « à qui vous ne contestez pas le mérite d'avoir été « un grand orateur, était en même temps un écri- (( vain célèbre? que ses lettres familières sont une (( espèce de Journal politique de son tems, et que « probablement, ni Hortensius, ni aucun de ses « rivaux, pour se décider à lui ouvrir ou à lui fermer « l'entrée de la tribune aux harangues, ne se serait (( avisé de lui dire : Mais ne faites-vous pas un « journal? »

Passons bien vite, maintenant, sur les reproches accessoires. Les griefs étaient au nombre de quinze, et chacun d'eux dans cette séance orageuse et interminable fut l'objet d'une violente discussion.

« Vous ne paraissez pas assez soumis aux lois de (( France », disait un membre de ce « concile ». « Vos « ouvragescontiennent des opinions répréhensibles», continuait l'autre. «; Vous avez eu des difficultés avec « M. le duc d'Aiguillon pour vos honoraires. Vous « avez abusé de la confiance de M. le duc de Deuxce Ponts dans le temps où vous lui étiez attaché.... »

Et ces accusations, mêlées de vrai et de faux, dictées par la justice ou par la haine, pleuvaient sur l'accusé seul contre tous. Ainsi livré à des adversaires acharnés, il devient presque sympathique quand il s'écrie avec l'accent d'une émtoion sincère :

« Quand j'ai employé la moitié de ma vie à me « rendre digne d'un état pénible et utile au public, (( ce n'a pas été pour courir le risque de me voir (( dans l'âge mûr exclu de cet état, exclu par un (( caprice odieux, exclu avec une ignominie qui me « fermerait l'entrée de tous les autres! Il faut un (( délit pour motiver cette mort rigoureuse, et encore « une fois, je n'en ai point commis.

(( Quelle doit être la pureté d'un homme contre (( lequel, en dix ans de fureur, de rage, de recherches, « de calomnies en tout genre, on n'a pu ramasser « que les étranges puérilités que vous m'opposez! « Mes mains ne sont point souillées ; ma conscience (( est intacte. Et vous me dévouez à l'opprobre sous (( prétexte que je fais un journal et que vous ne (( m'aimez pas.

« Il est bien ici question de journal et d'amitié! « il s'agit de justice et d'estime : vous me devez l'une « et vous ne pouvez pas me refuser l'autre !

« Qu'importe à ce public qui nous écoute, à ces (( magistrats qui nous jugent, à ces clients qui im- (( plorent notre ministère, qu'une liaison affectueuse (( unisse les mains qui combattent devant eux ou « pour eux?

« Ce qui importe, c'est que ces mains soient couce rageuses et incorruptibles. Eh! qui d'entre vous « peut, au moins en ce genre, citer plus de preuves (( que moi? Si vous aviez été à ma place, vous auriez « montré le même dévouement, je le crois : mais « ce que vous auriez pu faire, moi je l'ai fait....

(( Il est temps de mettre fin à cette indécente (( tracasserie. Elle n'a que trop scandalisé le public « et fait rougir la justice. Le seul, l'unique grief

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