LE MAYEUR DUVAL DE SOICOURT
Et pour bien établir qu'il n'était pas un oisif, inutile ou même dangereux, il offrit de payer sa dette à l'hospitalière cité d'Abbeville « en donnant un cours « gratuit de mathématiques ».
Le mayeur, désarmé mais toujours méfiant, agréa la proposition en se promettant bien de surveiller de près cet original professeur. Linguet commença ses cours, qui eurent un grand succès parmi les jeunes officiers de la ville.
Il prit d'abord son logement chez la veuve Devérité, femme excellente et généreuse, qui tenait une librairie. Les beaux esprits d'Abbeville venaient à sa boutique, où la conversation brillante, les saillies, la verve de Linguet tirent bientôt événement. Dans ce petit cercle, tout était observé et noté de fort près par le jeune Devérité, gamin courant parmi les livres, qui, devenu plus tard député à la Convention, nous a laissé des indications précieuses sur cette partie de la vie de Linguet.
De vagabond suspect, celui-ci devenait grand homme de province. Il nouait des amitiés précieuses, et se liait surtout avec l'ancien mayeur, M. Douville.
En faisant fête à ce philosophe tombé des nues, l'ancien magistrat municipal savourait le double plaisir de satisfaire ses goûts de lettré et d'agacer Duval de Soicourt. Il installa Linguet dans sa maison et le donna comme précepteur à son jeune fils.
D'autres enfants de familles amies vinrent partager les leçons de notre Thaïes. C'était Gaillard d'Estalonde, Dumayniel de Saveuse, et le chevalier Lefebvre de La Barre.
kM. Douville communiqua à Linguet quelques tra-
vaux manuscrits, traitant de la navigation de la Somme, et l'engagea à écrire divers mémoires sur la construction d'un nouveau port à l'embouchure de cette rivière.
Avec sa souplesse et sa facilité, Linguet s'assimila bien vite ces questions, et sut les traiter dans des mémoires limpides et pleins de verve.
Mais il eut le tort de mêler à ses observations sur la marée, les ports et les canaux, des remarques sarcastiques sur les mœurs d'Abbeville, sur la « coutume de Ponthieu » qui, « réduisant à rien la dot des filles, menaçait le pays de dépopulation ».
(( Je ne suis pas logé, dit-il, dans l'endroit de la « ville le plus propre à cette observation. Cependant, (( je vois de mes fenêtres cinquante-trois filles qui, ({ sans perdre le désir d'être mariées, • en perdent « presque de jour en jour l'espérance. Qu'on juge ({ par là de ce qu'il peut s'en trouver dans le reste « de la ville ! Elles vont de temps en temps se réjouir (( tristement aux noces de quelques étrangères qui (( viennent s'établir dans leur pays, et qui, ayant (( moins de charmes, mais plus de dot, leur enlèvent « des maris que la nature leur avait destinés. Faut-il « après cela s'étonner que le nombre des habitants (( s'éclaircisse '? »
Ces remarques déplurent-elles aux cinquante-trois vieilles filles que Linguet avait malicieusement dénombrées de sa fenêtre? Le mayeur céda-t-il à leurs doléances, ou plutôt aux réclamations de certains négociants en drap dont Linguet avait très justement
1. Premier Mémoire sur un objet intéressant pour la province de Picardie. La Haye, 1764, p. 23.