JOURNEE D EMEUTE
Ensuile, « une nombreuse escorte de militaires ou « autres particuliers, parmi lesquels on remarque « les sieurs comte de Lauraguais, marquis de Moran- (( giès, et Caron de Beaumarchais ».
Pourquoi cette troupe imposante se hâte-t-elle ainsi?
Pour occuper le lieu de l'assemblée avant l'arrivée de l'Ordre. Et en effet elle s'empare de la Chambre de Saint-Louis.
Quelques instants après, et d'une marche plus régulière, tout le barreau en robe, précédé de son bâtonnier, pénètre dans la lice. Voyant des étrangers, M* Lambon s'arrête. Il déclare que l'objet des délibérations de l'assemblée qui va avoir lieu ne peut être traité devant des profanes.
Je proteste, s'écrie Linguet, « c'est le public (( qui doit être juge, suivant les lois et usages « d'Athènes! »
A ces mots, le bâtonnier donne un signal et, suivi de tous les avocats, quitte la Chambre de Saint-Louis.
Proscrit en quelque sorte par la fureur d'un adversaire, exilé de ses propres locaux, l'Ordre, dans son Palais, vague en files intermirLables.
Il cherche « un endroit pour délibérer ».
D'abord, il monte à la Cour des Aydes.
Hélas, tout est fermé dans le domaine respectable de M. de Malesherbes!
L'Ordre, alors, revient sur ses pas, se dirige vers la Grand'Chambre. M. d'Aligre voudra-t-il prêter la Chambre Dorée au barreau en détresse?
Le Premier est à son hôtel, on y court, et la réponse est favorable :
L'assemblée peut être tenue dans la Grand'
Chambre, mais « à la condition que tout soit fini à « trois heures pour l'audience de relevée ».
Donc, l'Ordre a un abri, et quel abri! Celui des lits de justice, (( l'azyle de la représentation natioc( nale ».
Le bâtonnier s'installe (peut-être dans le « coin (( du Roy »), et aussitôt l'assemblée députe à Linguet (( deux avocats de son Banc pour l'inviter à venir se « justifier ».
Linguet et son armée ont toujours leurs quartiers dans la Chambre de Saint-Louis. C'est là que le rebelle reçoit les ambassadeurs de l'Ordre.
Il leur répond « qu'il n'ira point se justifier et ({ qu'il veut un écrit portant les griefs de l'Ordre ».
L'Ordre répond en envoyant « quatre avocats » au lieu de deux.
Linguet persiste dans son refus.
L'Ordre députe alors « six avocats » au lieu de quatre, « et dans ces six se trouve M" Delpech, qui (( a une voix de stentor ».
Un tel organe est indispensable, car un public immense a envahi la Chambre de Saint-Louis.
Favorable à Linguet, ce public hue les députations, et M® Delpech lui-même ne parvient pas à se faire entendre.
Cependant une voix s'élève dans la foule : « Que « risque- t-il? dit cette voix; que ne va-t-il à la (( Grand'Chambre se défendre? Là ou ici, n'est-ce pas (( la même chose? »
Alors Linguet s'en va vers la Chambre Dorée, escorté de la seule Clorinde, de la comtesse , de Béthune.
Il pénètre dans la Grand'Chambre.
PRISE d'armes. 385
Maître Lambon force la comtesse à se retirer.. Elle se tient à l'extérieur, collée contre la porte close, épiant les bruits et les murmures.
Dans l'assemblée, Linguet se tient debout : il attend.
Alors, d'un ton précipité, le bâtonnier déclare que tout se réduit à trois points. Et sur ces trois points qu'il indique, il somme Linguet de répondre immédiatement :
(( Linguet a-t-il présenté requête au Parlement (( pour demander qu'il lui fût permis de prendre à « partie tout l'Ordre? »
(( Avoue-t-il le Supplément aux Réflexions^ »
(( Est-il l'auteur de tous les ouvrages de littéra- (c ture qui ont paru sous son nom depuis plusieurs « années? »
Linguet, « hors de lui », demande d'abord vingtquatre heures pour répondre, « puis, se sauvant « tout à coup, il s'écrie : on m'égorge, on m'assas- (( sine! »
(( On égorge mon avocat! » clame la comtesse de Béthune!
(( A ce cri, qu'on peut regarder », dit le Journal de Hardy, « comme une espèce de cri de guerre ou de (( signe de ralliement, on voit la foule des partisans « de Linguet fondre sur le champ dans la Grand' « Chambre par une porte qui s'est trouvée entr'ou- « verte. » Les uns « ont la canne haute », d'autres (( tiennent à la main leur couteau de chasse qu'ils (( ont ôté du ceinturon. »
On voit même, à cet instant critique, « un cheva- « lier de Saint-Louis tirer son épée hors du four- ({ reau, ce qui pouvait avoir les suites les plus
« funestes, et intimida les avocats au point que plus « de cent d'entre eux crurent devoir s'esquiver par « prudence ».
Le comte de Lauraguais se précipite au premier rang des agresseurs.
Une « robe » s'écrie : « Eh quoi, Monsieur le Comie, « forcer ainsi l'assemblée de tout un corps ! »
« On se f... bien de ce corps-là », réplique Lauraguais.
Enfin quelqu'un informe le président d'Aligre de cette scène tumultueuse. Sur-le-champ il envoie au bailli du Palais « ordre d'aviser aux moïens de réta- « blir la tranquillité». Ce à quoi l'on ne peut parvenir « qu'en employant le ministère d'un détachement de (( la Compagnie de robe courte », qui fait sortir de la Grand'Ghambre tous les étrangers.
Le calme alors se rétablit dans l'assemblée des avocats, « qui ne se trouve plus composée, suivant les « uns, que de 300, et suivant d'autres, seulement de « 210 membres du barreau ».
On vote, et le scrutin donne les résultats suivants :
Pour la radiation de Linguet 197 voix
Pour rajournement au lendemain. 12 — Pour un ajournement plus long.. 1 — (celle de
M« Thirrion).
Total des suffrages exprimés : 210
Ainsi s'achève la révolutionnaire journée du 3 février.
Le lendemain, à l'audience de la Grand'Ghambre, les Gens du Roy entrent, et M* Séguier, portant la parole, dit ce que M* Nicolas Lambon demande à ce être entendu ». Ge bâtonnier s'avance et, s'étant
DISCOURS DU BATONNIER. 387
placé au barreau, du côté du greffe, il dit ' : « Mes- « sieurs, les écarts multipliés du sieur Linguet ont « nécessité son exclusion de notre Ordre. Elle a été (( décidée hier dans une délibération presque una- (( nime. Il s'est fait un principe de n'en reconnaître {( aucun. Non content d'attaquer les lois fondamen- « taies du royaume, il en a calomnié les gardiens et « les dépositaires. Dans un écrit qu'il vient de (( répandre avec profusion, il déchire avec fureur « les anciens et les députés de notre Ordre; il en (( insulte nommément plusieurs de la manière la (( plus outrageante; il n'a pas même respecté l'Ordre « entier, dont il a fait le portrait le plus affreux; il (( a mis le comble à ses excès, en s'emparant d'abord, (( avec les personnes qu'il avait rassemblées en grand ({ nombre, du lieu indiqué pour notre Assemblée c( Générale, et ensuite en violant l'asyle sacré de ce (( sanctuaire auguste où Monsieur le Premier Préce sident nous avait accordé une retraite pour y (( prendre notre délibération. Il a porté le délire ({ jusqu'à vouloir nous forcer à le conserver parmi (( nous, dans le temps même où il insultait notre (( police, notre discipline et nos usages. — Si l'écrit (( que nous allons remettre entre les mains de (( MM. les Gens du Roy n'était pas flétri ; si son « auteur n'était pas puni; si notre Ordre n'était pas (( vengé ; si la Cour dans cette occasion ne nous don- « nait pas une preuve éclatante de la bienveillance « dont elle a toujours honoré notre Ordre, pour- (( rions-nous continuer nos fonctions, conserver la (( confiance des magistrats et du public?... »
1. Registres du Conseil secret du Parlement de Paris, vol. 208.
La péroraison était menaçante. Aussi maître ^^^ier faisant violence à ses sentiments bien ^rnus'de sympatViiepour Linguet, dut-il conclure
"«m nous est pas possible de dissimuler qu , . màl'ré tous les talents du sieur Linguet, la vivaci e ! rlfs démarches, la nature de ses principes a V 0 ence de ses expressions, et ce qui s'est passe le in„r d'hier dans l'enceinte du sanctuaire de la Jus : Ctous ces motifs réunis ne permettent pas de le „ conserver dans le sein de l'Ordre. »
Et Ta Cour aussitôt supprime le Supplément aux Réflexions et prononce la radiation.
Tout semble donc fini; mais Linguet, dans sa rage .a parv^r encore, à force d.ncidents a prolonger deq'uelques jours sonagonied — ^^ imprimeur infatigab e le sieur P ^^.^ , ^^.,
^lÎu^pTnrs^cr dtexcUé dans toutes ses frasques
-[fe^Xs—rin de l'aride .d^c.
la cause de la comtesse est appelée a la Grand
'CerB^fs:';— assistée de Linguet- . accorde à la dame l'objet de sa requête ».