‹ Un avocat journaliste au 18e siècle, LinguetChapitre 44 sur 215 · Ménioire de Linguet, déjà cité, p · texte numérisé non relu

Ménioire de Linguet, déjà cité, p

leur devoir. L'un rend sa plainte, et l'autre une sentence qui permet d'informer.

« Étant parvenu, dit le magistrat ', sur le dit Pontce Neuf et ayant examiné le crucifix placé sur iceluy, « nous avons remarqué qu'à la jambe droite du Christ (( qui est de bois, il y avait trois coupures faites avec (( un instrument tranchant, que ces coupures étaient a de plus d'un pouce de long chacune, et profondes ({ de trois ou quatre lignes; qu'au-dessus de l'estomac, « du côté gauche, il y avait aussi deux coupures, mais « pas aussi profondes et aussi longues que les autres, « et qu'un peu plus bas il y avait encore deux cou- « pures, mais plus légères, que ces coupures nous ont (( paru couvertes en la meilleure partie d'une légère (( couche de peinture blanche à l'huile. »

Ne dirail-on pas le rapport d'un médecin légiste chargé d'examiner la victime d'un meurtre, pratiquant l'autopsie, notant la disposition et la gravité des blessures? Cette minutie, ce détail témoignent de la grandeur du crime et de sa nature particulière.

Le Christ, sculpté ou peint, le Christ de bois, de pierre ou d'or, n'est-il pas, aux yeux du croyant, bien plus qu'une effigie : une personne, un être humain et divin à la fois, un être qui a des nerfs, des muscles et du sang? La notion du réel disparaît dès qu'il s'agit de l'Homme-Dieu. Toute image du Christ participe au miracle, et semble animée d'une vie surnaturelle. De ce flanc entr'ouvert le sang ne va-t-il pas couler? Ne l'a-t-on pas vu couler bien des fois?

Celui qui enfonce le couteau dans la poitrine du

i. Archives nationales, X^, B 1392. Procès-verbal du 10 août

AMENDE HONORABLE. 7b

Christ est donc le meurtrier d'une chair palpitante. Et nul forfait, dans les lois divines et humaines, ne dépasse celui de l'homme qui a voulu tuer Dieu. C'est un crime de lèse-majesté divine pour lequel les canons et l'Ordonnance sont également inexorables. Si le coupable est saisi, l'infamie, le supplice l'attendent, et au delà l'enfer. S'il meurt dans sa prison, le procès sera fait à son cadavre.

Tel est le sombre fanatisme que trahit le procèsverbal du lieutenant criminel, et qui va s'épancher dans les imprécations de l'évèque d'Amiens,

L'Église, en effet, suit de près dans ses constatations la justice royale. Dès le 10 août, Mgr de Lamotte (prélat qui, suivant les chroniques, est mort en odeur de sainteté) s'avance sur le pont d'Abbeville, pieds nus et la corde au col, suivi par son clergé et par un immense concours de peuple.

Après les cérémonies de l'amende honorable, il fulmine un discours qui s'achève par ces paroles menaçantes : « Pénétré, ô mon Dieu! des outrages « que vous ont faits quelques impies, je vous en fais (( ici une amende honorable en réparation d'hon- (( neur. Combien n'est-il pas douloureux de voir des « chrétiens, qui ne doivent ce titre précieux qu'aux (( mérites d'un Dieu crucifié, porter l'ingratitude (( jusqu'à l'outrager même dans son image sur la (( croix ! Ils se sont rendus par là dignes des derniers « supplices en ce monde et des peines éternelles dans « l'autre '. »

Il faut montrer ici avec quelle prudence, quels

1. Recueil des pièces intéressantes sur l'a/faire du Crucifix d'Abheville. Devérité, Londres, 1776, in-12.

détours, quelle circonspection, Linguet a pu parler dans son Mémoire de cette mise en scène et de ses résultats.

« La démarche du prélat, écrit-il, était édifiante ; « mais on ne saurait dissimuler qu'elle fit sur l'es- « prit du peuple une impression que sans doute il (( ne prévoyait pas lui-même. La pompe de cette (( cérémonie, l'éclat qui l'avait accompagnée, échauffa (( les imaginations. On ne parlait plus d'autre chose « dans la ville. Les entretiens particuliers nourris- (( saient l'émotion publique; celle-ci portait l'alarme « dans les consciences, la frayeur faisait naître des « scrupules et produisait des indiscrétions *. »

Devérité, en 1776, a pu juger plus librement la démarche de l'évêque, ses menaces, les monitoires qui les suivirent et provoquèrent toutes les dénonciations. Ces monitoires avaient pour base juridique un axiome que les criminalistes du temps formulaient ainsi :

(( Dans les délits les plus atroces, les conjectures (( les plus légères suffisent contre l'accusé, et le juge (( peut s'écarter des lois ^ »

C'étaient des appels à la délation fulminés en chaire par les curés et les vicaires", « des ordres, comme (( le dit très bien Devérité, à toutes les servantes, à « toute la populace, d'aller révéler aux juges tous les « contes qu'elles auraient entendus, et de calomnier « en justice sous peine d'être damnés ».

La calomnie et l'erreur judiciaire étaient donc

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