‹ Un avocat journaliste au 18e siècle, LinguetChapitre 46 sur 215 · SECONDE PLAINTE · texte numérisé non relu

SECONDE PLAINTE

(( Ils révélaient des irrévérences, des indiscrétions, (( des discours "impies tenus par des jeunes gens de (( la ville, mais qui étaient antérieurs au délit dont (( on informait, et qui jusque-là n'avaient causé (( aucune espèce de scandale. Cependant le Procu- « reur du roi crut devoir les dénoncer à la justice. « Il y trouva la matière d'une seconde plainte qu'il « rendit, en effet, le 13 septembre 1765, c'est-à-dire (( à plus d'un mois d'intervalle de la première. »

Il semble que l'équité demandait du juge criminel qui reçut les deux plaintes, celle du 10 août, portant sur la mutilation du crucifix, et celle du 13 septembre, laquelle ne tendait qu'à obtenir la permission d'informer « sur les impiétés et blasphèmes commis dans la ville », qu'il eût soin de distinguer les deux objets qu'elles concernaient.

« Il est sûr, écrit Linguet, que le blasphème est un « grand crime; mais la mutilation d'une croix est un « crime encore plus grand. Le premier consiste dans « des paroles, le second consiste dans des actes. L'un (( a différentes nuances, différents degrés qui peuvent « le rendre plus ou moins grave; l'autre est énorme (( de sa mesure, c'est toujours un crime de lèse- (( majesté divine.

(( Il était donc important de les séparer; la justice « exigeait qu'on évitât soigneusement d'en faire un « seul et même titre d'accusation. Ce ne fut pourtant (( pas le principe que suivit l'assesseur d'Abbeville. « Au contraire, il parut se proposer de confondre « les deux affaires, et, dès le commencement des « informations sur la seconde plainte du 13 sep- « tembre, il rendit une sentence dont voici les dis- « positions : elle ordonnait que les deux procès faits,

« tant sur la plainte du 10 août, portant sur la muti- « lation, que sur la plainte du 13 septembre, bornée « aux impiétés et aux blasphèmes, seraient et demeu- ({ rêvaient joints, pour être sur iceux statues far un « seul et même jugement '. »

Cette jonction était le stratagème imaginé par Duval de Soicourt pour englober dans la poursuite plusieurs enfants dont il détestait les familles, et qu'il avait pu compromettre en récoltant des propos dont on appréciera la valeur. Aussi l'affaire d'Abbeville est-elle demeurée l'affaire du Crucifix, et l'on croit encore que le chevalier de La Barre a été condamné comme l'un des auteurs de la mutilation du Christ.

(( Ce n'est cependant qu'une erreur cruelle, a dit « Linguet avec raison -. L'insulte à la Croix est bien « le prétexte du procès, mais elle n'en est pas l'objet. « Elle n'entre absolument pour rien dans la sentence « ni dans l'arrêt. La mutilation du Christ n'est même « rappelée ni dans l'une ni dans l'autre. L'auteur en « est inconnu; aucun des accusés n'en est chargé c( par les témoignages; et quand le Parlement s'est « décidé à livrer deux d'entre eux à toute la rigueur (( de la justice, ce n'est pas la considération de ce ce crime qui a déterminé les suffrages, puisque dans (( les informations il n'y a pas un mot qui puisse « faire croire qu'on a découvert les coupables. »

Qu'importait à Duval de Soicourt? Tout le procès est dans son coup de maître !

Cet homme ingénieux a su, en liant, en soudant

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