‹ Un avocat journaliste au 18e siècle, LinguetChapitre 55 sur 215 · Mémoire de Linguet, déjà cité, p · texte numérisé non relu

Mémoire de Linguet, déjà cité, p

synthétisait Faction perverse du roi des philosophes sur les jeunes âmes; elle permettait de saisir la marche du poison infiltré par le Dictionnaire 'philosophique, conduisant sa victime par étapes, du doute, de l'impiété et du blasphème jusqu'au sacrilège. L'occasion s'offrait ainsi d'un exemple terrible et salutaire.

Qu'on ne croie pas surtout que ces idées fussent repoussées par la nation !

Nous sommes trop portés à juger par les livres, par le sentiment d'une élite, des impressions du peuple sur certains événements de l'histoire, et notamment sur les décisions de justice. Les pires arrêts de la magistrature furent presque toujours déterminés par un grand courant d'opinion.

Les magistrats n'ont pas la puissance, ni parfois la fermeté nécessaire pour s'opposer à leur époque, pour s'isoler du milieu ambiant. Neuf fois sur dix, ils le subissent.

Après l'arrêt, parfois même à cause de l'arrêt, de ses précisions et de ses conséquences, la vérité éclate, l'opinion se retourne, et fait grief aux juges des résolutions qu'elle a dictées.

Ainsi, il est exact de dire que, dans l'affaire d'Abbeville, Linguet n'eut pas seulement à lutter contre des juges partiaux et fanatiques, mais contre le cri public qui voulait des exécutions.

Cette proposition semblera d'abord peu acceptable si l'on sait que Voltaire, Devérité et la plupart des historiens à leur suite, ont déclaré que le procès du chevalier de La Barre avait consterné le pays.

Malheureusement il faut en rabattre. Nous laisserons parler les faits et les documents, qui, dans la

L ABBESSE DE WILLANCOURT. 99

suite de ce récit, montreront sous leur jour exact les sentiments du peuple, de la Cour et du Roi à l'égard des accusés d'Abbeville.

Ceux-ci avaient cependant, parmi tant d'adversaires, une petite troupe de fidèles amis; et c'est par les pieuses démarches de ces personnes dévouées que nous entreprendrons le sommaire tableau des interventions de toute sorte, combinaisons, intrigues et sollicitations, qui se substituaient au xviiic siècle, à la libre défense, à la publique accusation.

On pourrait croire que l'abbesse de Willancourt, fort ennuyée du bruit qui se faisait autour de son couvent, aurait été bien tentée d'abandonner le chevalier à sa mauvaise fortune. Mais Mme Feydeau de Brou, autant que quelques lettres d'elles nous permettent de le penser, était une personne de courage et de cœur.

Elle engagea la lutte pour sauver son neveu, et entra, dès le début d'octobre, en correspondance avec le Procureur général.

Elle ne doutait point d'abord qu'à sa prière, et à la demande de la puissante tribu parlementaire des d'Ormesson, M. Joly de Fleury ne fût prêt à museler son substitut, et l'enragé Duval de Soicourt.

« Monseigneur, écrivait-elle, le 18 octobre, à Joly « de Fleury *, j'ai appris qu'en informant de l'insulte

1. Lettre de Mme Feydeau, abbesse de Willancourt, au Procureur général (collection Joly de Fleury). Inédite.

(( grave faite au Christ, on avait aussi informé d'au- « très impiétés et scandales en général ; il paraît que « le juge de l'instruction, qui est très exact dans le « service de ses fonctions, s'est attaché à connaître « particulièrement la conduite que le chevalier de La « Barre mon parent avait tenue depuis trois ans ence viron qu'il réside à Abbeville, il a entendu tous les « voisins de son quartier, toutes les personnes qui c( pouvaient avoir habitude avec lui, les domestiques (( de mon abbaye; on prétend qu'il résulte des dépo- (( sitions d'aucuns témoins que le chevalier de La « Barre dans des colloques particuliers s'est échappé (( en paroles obscènes, qu'il a tenu des discours imc( pies, c'est ce qui a donné lieu au décret rigoureux « prononcé contre luy. Je n'entends nullement jusce tifier mon parent, mais il me paraît. Monseigneur, c( que quand bien même de pareilles charges se c( trouveraient contre le chevalier de La Barre, le c( juge criminel d'icy a poussé bien loin la sévérité ce en lui infligeant un pareil décret, c'est un jeune ce homme qui n'est âgé que de dix-neuf ans ; combien ce n'échappe-t-il pas à cet âge de mouvements inconce sidérés que la légèreté produit et que la réflexion ce corrige, que la bouche imprudente prononce et que ce le cœur plus sage désavoue..,. II n'y avait rien dans ce tout cela qui ait rapport à l'ordre public de la soce ciété, qui puisse apporter aucuns trouble ni confuce sion dans cet ordre et dans celuy de la religion.... ce Je vous supplie, Monseigneur, d'avoir égard aux ce représentations que je prends la liberté de vous ce faire. M. le Président d'Ormesson, à qui j'envoie le ce même détail, aura la bonté d'appuyer ma demande ce auprès de vous.

LE PRÉSIDENT d'ORMESSON. 101

(( J'ai l'honneur d'être avec respect, Monseigneur, « Votre très humble et très obéissante servante,

« Feydeau,

(I Abbesse de Willancourt.

« Ce 18 octobre 1763. »

Le Président d'Ormesson consentit à intervenir et voici en quels termes. Le 26 octobre, il écrivit de sa terre de Rosny au Procureur général :

« Voilà, Monsieur, une lettre que je viens de rece- « voir de Mme Feydeau, parente de M'" de Brou et (( de Marville et qui est la mienne encore plus pro- (( che, et outre cela cousine issue de germaine de (( Mme d'Ormesson, ma belle-sœur. Vous verrez qu'il (( est question du chevalier de La Barre qu'elle avait (( pris à Abbeville auprès d'elle pour soulager le père « de ce jeune homme qui a beaucoup d'enfants et {( très peu de bien.

{( Le fait de la procession dont parle la lettre, ne « paraît pas bien grave; celui du propos irréligieux c( surtout dans de jeunes gens, n'est souvent que de « ces jurements ou de ces expressions qu'ils regar- « dent entre eux comme des gentillesses et qui ne « tiennent en rien à cet esprit d'impiété que les « ordonnances ont voulu punir et réprimer par des (( peines qu'elles ont établi contre les blasphéma- « teurs. S'il est certain qu'il ne soit pas coupable du « fait du crucifix, il serait bien cruel qu'il payât pour « les auteurs de cette impiété, et peut-être pour l'envie « qu'on aurait de soustraire à la justice les vrais couc( pables '. »

1. Lettre du Président d'Ormesson au Procureur général (collection Joly de Fleury, dossier 4817, p. 41). Inédile.

i 02 LINGUET.

Ces lettres ne pouvaient pas convaincre le Procureur général qui avait, nous le savons, des raisons ou des ordres pour se montrer très rigoureux; mais d'aussi hauts solliciteurs que M. d'Ormesson et l'abbesse pouvaient tout au moins le gêner.

Il y avait, dans l'ancienne magistrature, des hommes du caractère le plus indépendant, imbus des traditions les plus nobles et les plus pures. Mais vers la fin du xviii" siècle, la vieille justice parlementaire avait bien perdu de ses antiques vertus, et elle ne pouvait faire un pas qu'appuyée sur ces deux béquilles : la sollicitation et la' vénalité. La vénalité, non de l'office seulement, mais de beaucoup de juges et des plus grands; la sollicitation surtout, qui était l'axe, le centre et le pivot de la machine judiciaire.

Chaque famille faisait valoir auprès des juges, pour chacun de ses membres, sa collective protection ; et tout homme bien né pouvait espérer les plus grandes faveurs de la justice en accablant les magistrats des visites (officielles d'ailleurs) de ses parents, de ses proches et de leurs maîtresses.

Aussi la cause du chevalier de La Barre, défendue par une « gens » aussi puissante que la « gens » d'Ormesson, semblait avoir bien des chances de succès ; et des lettres semblables à celles que nous avons rapportées étaient certes de nature à faire réfléchir M. Joly de Fleury.

Malheureusement elles se heurtaient à un parti pris dicté au Procureur général par un ordre suprême émané de Versailles, et transmis par le vice-chancelier M. de Maupeou. Aussi M. Joly de Fleury s'ingénia-t-il simplement à répondre en homme dont le

LE SUBSTITUT BOULLENOIS. 103

siège est fait, mais qui veut reconnaître avec politesse la qualité de ses correspondants en feignant de discuter avec eux.

C'est l'homme de confiance, le doyen Boullenois, qui fut chargé de recevoir le Président d'Ormesson et lui donner des explications sur la procédure d'Abbeville. Ce substitut, pièces en main, peignit le pauvre chevalier sous les traits d'un monstre chargé de crimes, et après l'entrevue il écrivit triomphant à son chef :

« J'ai vu M. le Président d'Ormesson, il a eu hor- « reur comme moi de toutes les impiétés en quelque « sorte avouées par les accusés, dans leurs interro- « gatoires; il a lu lui-même le tout, et il m'a dit qu'il (( ne pouvait se concerter avec M. le Procureur géné- « rai dans une pareille affaire, parce qu'il sentait « parfaitement ce que son ministère, qu'il ne préten- (( dait pas arrêter, exigeait de lui, que peut-être, ce « qui serait à souhaiter, cette affaire se réduirait à (( un plus ample informé, et qu'alors on verrait ce (( qu'on pourrait faire de ces jeunes gens '. »

L'horreur manifestée par M. d'Ormesson à la lecture des pièces n'exista à coup sûr que dans l'imagination du zélé Boullenois, car, le 4 novembre, le président écrivait de nouveau, et en termes pressants, pour le chevalier au Parquet.

Vains efforts ! et non moins inutiles toutes les peines de l'abbesse, qui ne cessait de supplier, de discuter, de rétorquer l'infâme procédure.

A propos de Beauvarlet, l'un des témoins les plus vils de l'enquête, celui qui accusait de La Barre de

i. Lettre de Boullenois (collection Joly de Fleury). Inédite

l'avoir prié d'aclieter un christ qu'il voulait fouler aux pieds, Mme Feydeau représentait que cet individu avait été déjà condamné comme faux témoin ; qu'elle l'avait nourri par charité, et qu'il avait agi par vengeance, se trouvant renvoyé de l'abhaye.

A l'égard du livre d'Évangile que le chevalier aurait lacéré : « Je peux assurer, disait sa tante, qu'il n'en « a jamais eu dans sa chambre ; c'est apparemment « un vieux bréviaire tout déchiré que je luy avais « donné pour bourrer son fusil * »,

Pendant que les amis des accusés travaillaient ainsi vainement à leur défense, Duval de Soicourt s'évertuait, en dehors même de l'instruction officielle, à trouver pour sa haine de puissantes cautions.

Moisnel et de La Barre s'étant donnés dans leurs interrogatoires comme surnuméraires aux gendarmes de la garde, Duval de Soicourt s'empressa d'écrire le 25 octobre à M. de Wargemont, premier enseigne de la compagnie des gendarmes. Celui-ci ne manqua pas d'en référer à son chef, le maréchal de Soubise.

Ce prince, aussi célèbre par ses défaites que par ses mauvaises mœurs, fut outré des impiétés affreuses commises par des gens qui osaient se dire gendarmes. Il écrivit de Fontainebleau, le 5 novembre 1765, à Duval de Soicourt la lettre qu'on va lire * :

« Monsieur le marquis de Wargemont vient, Mon- (( sieur, de m'envoyer la lettre que vous lui avez

1. Correspondance de l'abbesse de Willancourt avec le Procureur général (collection Joly de Fleury). Inédite.

2. Lettre du maréchal prince de Soubise à Duval de Soicourt. Inédite. Nous avons trouvé cette lettre aux Archives nationales parmi les pièces transmises au Parlement par le parquet d'Abbeville.

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