‹ Un avocat journaliste au 18e siècle, LinguetChapitre 64 sur 215 · L ARRET · texte numérisé non relu

L ARRET

le Président, était Pellot et non Pasquier, comme l'a cru Voltaire * .

Pasquier d'ailleurs figurait parmi les juges, à côté d'hommes respectés dans le Parlement, des présidents Pinon, de Gourgues, de Lamoignon, des conseillers Fermé, Titon, Rolland, de la Michaudière.

Il est clair que ces magistrats ont, le 4 juin au soir, soupe de bon appétit, la conscience tranquille, heureux d'avoir joué un bon tour à Voltaire, satisfaits d'avoir, en ces temps difficiles, montré une égale horreur pour les jésuites qu'ils venaient d'expulser, et pour un jeune libre penseur qu'ils envoyaient au feu avec son manuel d'impiété.

Un dernier trait achèvera de peindre l'entrain pieux et dénué de scrupules avec lequel les parlementaires ont ratifié la décision d'Abbeville, Ils n'ont pas même fait l'aumône au chevalier de La Barre, à sa famille, à Linguet, son défenseur, du banal Retentuyn qu'il était d'usage d'accorder aux condamnés un peu bien nés et protégés.

Le Retentum était une mesure gracieuse, un post-scriptum aimable qui dispensait secrètement les condamnés d'une partie des supplices prononcés par l'arrêt.

Nous voyons par exemple, dans les registres de la Tournelle, à la date du 4 juin 1766 ^, qu'un sieur Mathé est condamné « à être rompu, puis exposé

1. « Nous verrons si Pasquier, petit-fils d'un crieur du Chàtelet, s'est immortalisé en rapportant au Parlement ce procès de six mille pages, pendant que le premier Président dormait. » Correspondance de Voltaire, 1175, du 22 janvier, à M. le comte d'Argental.

2. Archives nationales, registres de la Tournelle, année 1766.

« vif sur la roue pour y rester, la face tournée vers (( le ciel, tant qu'il plaira à Dieu le conserver en « vie )) .

Mais au bas de l'arrêt, après les signatures, sont écrits ces mots : « Retcntum. Arrête que ledit Jean ft Matlîé ne recevra qu'un coup vif et sera ensuite ce étranglé. »

Il semble qu'une gracieuseté de cette nature n'aurait rien coûté aux magistrats dans l'affaire de La Barre; ils ne l'auraient point oubliée si les hésitations dont parle Voltaire s'étaient produites dans la délibération, et elle eût été bien de mise, puisque le malheureux devait avoir la langue coupée devant l'église Saint-Wulfran, et voyager ensuite en cet état jusqu'à la place du Marché!

Restait, après l'arrêt, la clémence du roi.

Pour exposer l'acte final du drame, pénétrons dans le cabinet même du Procureur général, au centre des instructions, des pourparlers et des intrigues.

Autour du roi on veut la mort. Gela se sent, se lit à chaque ligne des lettres écrites ou reçues par le flexible Joly de Fleury, qui s'étudie à bien traduire les volontés de la Cour.

Les d'Ormesson s'agitent cependant; l'abbesse obtient de son côte, à force de prières, l'intervention d'une parente influente : la marquise Dalbert, alliée aux d'Ormesson comme aux Fleury, Le Procureur général échappe à ces ennuis épistolaires avec d'in-

AVANT l'exécution. iil

finies courbettes, justement mesurées sur le rang et le sexe des correspondants.

Et l'action officielle, qui a pour but d'exécuter l'arrêt, se déroule implacable, parallèlement aux petits billets évasifs.

Huit jours après l'arrêt confirmatif, Hecquet écrit ainsi au Procureur général :

« Monseigneur*, j'ay appris par la voix publique « que le Parlement avait confirmé la sentence rendue « en ce siège contre les sieurs Gaillard d'Estalonde ({ et Lefebvre de La Barre. Je crois devoir vous préce venir, dans le cas où le Parlement renverrait les « condamnés par devant M. le lieutenant criminel, « qu'il n'y a dans cette province aucun exécuteur « capable de mettre cet arrêt à exécution.

(( Hecquet. »

Le 25 juin, M. Joly de Fleury envoie ses instructions au substitut ^ : « J'ay chargé le sieur Muron, « inspecteur de police, qui a déjà amené lesdits sieurs « Lefebvre de La Barre et Moisnel des prisons de « votre siège dans celles de la Conciergerie, de les « reconduire dans vos prisons. Je l'ay chargé en même « temps de vous remettre la grosse en parchemin de (( l'arrêt, ainsy que plusieurs imprimés en placard (( de ce même arrêt, que vous aurés attention de ne (( faire afficher que le jour de l'exécution dudit Lefebc( vre de La Barre. Quant aux mesures à prendre

1. Lettre de Hecquet au Procureur général, du 12 janvier 1766 (dossier Joly de Fleury). Inédite.

•2. Lettre du 23 juin 1766, du Procureur général à Hecquet (collection Joly de Fleury). Inédite.

« pour cette exécution, j'ai prévenu le prévôt général ({ de la maréchaussée de votre département, de vous ({ envoyer le nombre de brigades dont vous croirés « avoir besoin, et que vous luy demanderez, mais (( vous aurés soin que votre lettre à ce prévôt général « ne soit point un ordre que vous lui donnerés, mais (( une politesse que vous luy ferés, et dont vous sca- « vés que les officiers de la maréchaussée sont fort « jaloux; et afin que les brigades qu'il vous envoyera « arrivent à tems pour cette exécution, vous ne man- « querés pas de le prévenir du jour auquel elle aura (( été fixée. Au surplus, comme on ne saurait prendre (( trop de précautions pour assurer une exécution (( aussi importante, et que l'inspecteur de police qui « vous remettra ma lettre est un officier sûr et intel- « ligent, surtout pour ces sortes d'affaires, je suis (( convenu avec luy qu'il resterait à Abbeville jusce qu'à ce que l'exécution soit faite. »

Le lendemain , nouvelle lettre du Procureur général * :

(( Vous m'avés marqué qu'il n'y avait dans la pro- « vince aucun exécuteur capable de mettre à exécu- (( tion l'arrêt du 4 de ce mois concernant le sieur c( Lefebvre de La Barre. J'ay donné ordre en consé- « quence à l'exécuteur de Paris de se rendre à Abbe- « ville où il arrivera dimanche prochain au soir au (( plus tard. Je luy ai recommandé de se conformer « dans cette occasion à tout ce que M. le lieutenant (( criminel et vous estimerez devoir lui prescrire pour (( l'exécution dont il s'asit. »

1. Lettre du 26 juin 1706, du Procureur général à Hecquet (dossier Joly de Fleury). Inédite.

l'évèque d'amiens. 119

Ainsi l'exécution était prochaine et sa date déjà fixée quand, le jour même où M. Joly de Fleury donnait les instructions suprêmes à son substitut d'Abbeville, survint un incident très grave.

A Amiens, l'évèque de Lamotte fut saisi de remords à la vue de son œuvre, et, désavouant la menace qu'il avait fulminée pieds nus et corde au col sur le pont d'Abbeville, il jugea un peu tard que le pauvre chevalier n'avait peut-être pas mérité « les derniers supplices en ce monde », Le prélat se mit donc en campagne pour sauver de La Barre; il envoya, le 26 juin, au Procureur général le billet suivant ' :

(( Je vous suplie, Monsieur, de suspendre autant « qu'il se pourra l'exécution de la sentence d'Abbe- {( ville contre les accusés d'impiété. Nous travaillons « à obtenir du roy que la peine de mort soit changée « en prison perpétuelle, il est certain que rien ne « souffrira du délay que je prends la liberté de vous « demander. Le public serait content d'un enferme- (( ment, et il suffirait pour empêcher que le nombre (c des impies n'augmente. Daignés avoir égard à ma (( très humble prière et me croire toujours avec res- « pect. Monsieur, votre très humble et très obéissant (( serviteur.

« Év. d'Amiens.

« 26 juin nG6. »

N'était-ce point trop tard? Il n'était plus question à l'heure actuelle de ce bénin « enfermement » qui aurait contenté le public. Aussi M. Joly de Fleury

1. Lettre de l'évèque d'Amiens à M. Joly de Fleury, du 26 juin 1766 (dossier Joly de Fleury). Inédite.

s'empressa-t-il de répondre à l'évêque dans les termes suivants ' :

« J'ay reçu hier, 27 de ce mois, la lettre que vous (( m'avez fait l'honneur de m'écrire le 26 au sujet de (( l'exécution de la sentence d'Abbeville contre les « accusés d'Impiété. J'aurais bien désiré pouvoir me « prêter à ce que vous désirés de moi dans cette occa- (( sion. Mais ces accusés étaient partis de Paris la « nuit du 26 au 27 de ce mois pour être transférés à (( Abbeville à l'effet d'y subir leurs condamnations. (( Ainsy il n'est plus en mon pouvoir de rien prendre « sur moy dans cette affaire, à moins que je ne (( reçoive des ordres de surseoir, et si j'en reçois, je « vous suplie d'être persuadé que je les ferai exé- (( cuter avec toute la célérilé qui pourra dépendre de (( moy. »

Le Procureur général n'ignorait point que la prière de l'évêque avait frappé l'oreille du roi. Louis XV hésitait peut-être.

Mais si le roi accordait la grâce, il fallait que l'ordre de salut parvînt en temps utile au pied de l'échafaud. A présent cette question suprême devenait une question d'heures, de minutes même.

Voici les instructions que, dès le 25, le Procureur général avait données à l'exécuteur de Paris ^ :

(( Le maître des hautes œuvres de Paris se trans- (( portera en la ville d'Abbeville pour y arriver lundy (( prochain trente de ce mois au soir, à l'effet de

1. Minute de la réponse à l'évêque de la main du Procureur général, el portant la date du 28 juin 1766 (dossier Joly de Fleury). Inédite.

2. Ordre du Procureur général. Minute de sa main (dossier Joly de Fleury). Pièce inédite.

ORDRE A l'exécuteur. 121

« mettre à exécution l'arrest du parlement, intervenu (( le quatre de ce même mois contre le sieur Jean- (( François Lefebvre de La Barre, et prendra à cet (( effet le monde qui luy sera nécessaire pour laditte « exécution.

(( Fait à Paris, ce 25 juin 1766. »

Ainsi, le jour du supplice est fixé au 1" juillet. Les protecteurs du chevalier ignorent cette date, et M. Joly de Fleury, sur ce point capital, les trompe, ou tout au moins les laisse s'égarer '.

Du jeudi 26 au lundi 30 juin le Procureur général ruse et joue au plus fin avec ses assaillants.

Ceux-ci, dans le suprême espoir que leur donne l'appui de l'évêque de Lamotte, vont frapper à toutes les portes, et surtout à la porte du vice-chancelier de Maupeou.

Celui-ci en effet entre au Conseil du roi, lui parle chaque jour et peut d'un mot hostile lever tous les scrupules que le prélat a suscités. Or, on le sait, le vice-chancelier est opposé à toute idée de clémence. Comment le retourner, obtenir son appui?

Par ses amis. Peut-être par un certain La Grange qui a promis aux d'Ormesson de lui écrire en termes pressants. Peut-être par un autre ami, M. Méliand, qui doit dîner avec lui.

1. Le Président d'Ormesson croyait le Procureur général dans son jeu, et lui faisait part, comme à un allié, de ses espoirs, de ses moindres démarches. « J'ai vu, lui écrivait-il, M. de « Boëncourt qui m'a assuré que les exécutions ne se faisaient « jamais à Abbeville que le jeudy. Si cela est, on aura tout le « tems d'y envoyer un exprès à tems, s'il y a un sursis à l'exé- « cution. » Ainsi, même à son collègue, le Procureur général dissimulait la date de l'exécution. Linguet, rôdant sans cesse autour du Parquet général, se heurtait au silence du substitut Boullenois et ne parvenait pas à recueillir d'utiles indications.

Ce Méliand, convaincu par quelques bonnes paroles du Procureur général qu'il a en lui un allié sincère, lui rend compte, avec une touchante naïveté, de ses démarches et de ses espoirs.

« Il a vu le vice-chancelier, écrit-il à M. Joly de Fleury, il lui a parlé de la supplique de M. l'évêque d'Amiens; M. de Maupeou', qui allait entrer au Conseil des dépèches et par conséquent voir le roi, lui a déclaré qu'il ne pouvait parler le premier à Louis XV d'une telle affaire, car il n'avait reçu là-dessus aucune communication du Procureur général *. »

Et là-dessus, Méliand de supplier M. Joly de Fleury d'écrire en toute hâte au vice-chancelier !

Le Procureur général se livre alors à une petite comédie, bien curieuse à observer quand on a le secret des coulisses. Il répond avec empressement à Méliand :

« J'ay reçu. Monsieur, la lettre que vous m'avez « fait l'honneur de m'écrire. Il est vray que j'ay ce « matin communiqué de confiance à M. le P. d'Or- « messon la lettre que j'ay reçue de M. l'Évesque ({ d'Amiens. Mais M. d'Ormesson est convenu que je « n'étais pas dans le cas d'en faire part à M. le vice- « chancelier, parce que dans ces sortes d'affaires (( mon ministère ne me permet que d'attendre les c( ordres que M. le vice-chancelier juge à propos de « me donner. Aussi quelque désir que j'aye de con-

1. Messire René-Charles de Maupeou, chevalier, vice-chancelier, garde des sceaux de France ; successeur et non ami sans doute de Paul-Esprit Feydeau de Brou; prédécesseur de son propre fils, c'est-à-dire du plus célèbre des Maupeou, premier Président, comme nous l'avons vu, en 1766.

2. Lettre de M. Méliand à Joly de Fleury, datée du 28 juin, samedi, 9 heures du matin (dossier Joly de Fleury). Inédite.

DÉMARCHES d'AMIS. 123

« courir à ce que vous paraissez désirer, je me flatte c( que vous sentes que je suis retenu dans cette occa- (( sion par la nature de l'affaire dont il s'agit. Mais je (( vous prie d'être persuadé que si M. le vice-chance celier m'adresse ses ordres, je les exécuterai avec « toute la promptitude qui pourra dépendre de moy '. »

Jusqu'ici rien que de fort correct, normal et bien conforme aux traditions administratives : on se renvoie la balle, chacun s'esquive et s'efface devant les responsabilités, c'est la règle.

Mais on trouvera peut-être ici que le Procureur général a un peu forcé la note : il s'est empressé d'envoyer par exprès au vice chancelier, à Versailles, la lettre de Méliand et sa propre réponse. Et deux heures après, toujours ce samedi, il reçoit de Maupeou la lettre qu'on va lire ^ :

« J'ay l'honneur de vous renvoyer cy-joint, Mon- (( sieur, la lettre que M. Méliand vous a écrit, la « Réponse que vous lui avés faite me paraît fort « bien, je suis très sensible à l'attention que vous c( avés eu de m'en faire part, recevés-en, je vous « prie, mes remercîments, et soyés bien persuadé de (( tous les sentimens avec lesquels j'ay l'honneur « d'être. Monsieur, votre très humble et très obéisa sant serviteur.

« Demaupeou. »

Ainsi tous étaient implacables.

Sourd aux supplications qui l'avaient un instant

1. Lettre du Procureur général à M. Méliand (dossier Joly de Fleury). Inédite.

2. Lettre de M. de Maupeou, vice-chancelier, au Procureur général, du 28 juin 1766 (dossier Joly de Fleury). Inédite.

d24 LINGUET.

ébranlé, Louis XV trouva enfin pour justifier l'arrêt de mort un joli mot : « Le Parlement, dit-il, a été (( inexorable pour le crime de Damiens qui était un c( crime de lèse-majesté humaine. Gomment pource rais-je gracier celui qui s'est rendu coupable d'un (( crime de lèse -majesté divine? »

Dans les petits appartements, cette raison sembla péremptoire. Mais comment ce bon roi qui s'indignait si fort contre de La Barre et ses complices convaincus « d'avoir appris par cœur et récité VOde à PHape de « Piron », ne remarquait-il pas que l'auteur même de VOde à Priape était, sur sa cassette, pourvu d'une pension de 1200 livres?... Ce détail fut noté et fit beaucoup rire dans les ruelles de Paris.

Donc l'exécution était certaine. Dès le samedi 28 juin, les amis du chevalier avaient perdu toute espérance.

Et quant à nous, parvenu à ces dates suprêmes, nous pensions, en tournant les feuillets jaunis du dossier du Parquet, rencontrer le procès-verbal du supplice, lorsque des pièces imprévues se sont offertes à nos yeux, pièces datées par la place même qu'elles occupent dans la liasse, et relatives à un fait mystérieux.

Voici ces documents dont Voltaire et Linguet n'ont jamais connu l'existence.

Le premier, libellé par un secrétaire, ou peut-être par le substitut Boullenois, mais portant des corrections de la main du Procureur général, est la minute d'une lettre de M. Joly de Fleury au Procureur du roi d'Abbeville. Voici cette lettre * :

1. Lettre du Procureur général à Hecquet, pièce 103 (dossier Joly de Fleury). Inédite.

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