LUTTE AVEC DUVAL DE SOICOURT
« jugement, comme il a paru au procès, et qui n'est (( coupable que d'avoir perpétuellement varié, sans « rien dire de fixe et de positif. On a trouvé moyen (( de l'effrayer, d'obtenir de lui une rétractation en (( forme de ce que ses défenseurs ont dit pour lui, « d'après ses propres aveux, d'après ses sollicitations (( et celles de toute sa famille !
« Le juge, muni de cette pièce s'est hâté de se « rendre à Paris, où il est, et où sans doute il a dû (( solliciter auprès des magistrats, la suppression du « m^oire, et peut-être quelque chose de plus....
« Les parents des deux autres accusés sont bien « loin de se rétracter, ils se préparent au contraire « à agir plus fortement que jamais pour mettre au « jour l'innocence de leurs enfants; mais il faut bien « avant tout qu'on les juge de façon ou d'autre. C'est « ce qu'ils ne sauraient obtenir. Le juge en se ren- (( dant à Paris se flate d'avoir enchaîné tout le siège. (( On demande s'il a raison, et si les juges qui res- (( tent, ou à leur défaut, parce qu'ils sont parents, « des avocats de cette ville, ne peuvent pas exercer « les fonctions que l'Assesseur criminel paraît aban- (( donner pour ne s'occuper que de son intérêt et de « sa vengeance. »
Le fait est que Duval, avant de se rendre à Paris pour exhaler de vive voix ses plaintes, avait retiré du Greffe et serré dans son cabinet les pièces du procès, de peur que quelqu'un ne s'avisât, en son absence, de juger les trois accusés.
Il s'acharnait, ce robin terrible, à la proie qu'il sentait glisser entre ses mains. Surtout à la pensée de voir Moisnel échapper à sa haine, il délirait, s'abandonnant à des démarches extravagantes.
Il obligea ce malheureux enfant, comme le dit Linguet, à signer dans son cachot une rétractation en forme, que lui-même avait écrite et composée. Il faut transcrire cette pièce. Qui croirait à de pareils actes accomplis il y a un siècle, si notre récit n'avait sa base dans les documents originaux?
Voici la déclaration signée par Moisnel * :
« J'ai l'honneur d'atester, monsieur le procureur (( général et à tous qu'il appartiendra que je n'ai {( aucune part au mémoire imprimé ou à la consulce tation signée Linguet et autres avocats dattée du (( 23 juin 1766, pourquoi je désavoue les faits que (( contient le dit Mémoire contre l'honneur des juges (( n'ayant donnés pouvoire à personne de publier de « tels faits et je demande en grâce d'être jugé sans (( avoir égard au pleinte de requête civille et remis- « sion présentés par le mémoire et la consultation « que je désavoue. A Abbeville, le 8 juillet 1766.
« Moisnel. »
Cette indigne manœuvre fut déjouée par Linguet. Il écrivit à M. Joly de Fleury :
« Monseigneur % M. de Soicourt se prévaut, je le ({ sais, auprès de vous, de la rétractation du mémoire a qu'on a arrachée au malheureux petit Moisnel, mais « on ne vous a pas apris sans doute que cette rétrac-
i . Adressée au Procureur général et portant la date du 3 juillet 1766.
Cette pièce, signée Moisnel, n'est point de la main de l'accusé. Elle paraît avoir été écrite par Duval de Soicourt. (Dossier Joly de Fleury.) Inédite.
2. Lettre de Linguet à M. Joly de Fleury. (Dossier Joly de Fleury.) Inédite.
RÉTRACTATION DE MOISNEL. 145
« tation est nulle et illusoire. Moisnel est mineur : « c'est par son curateurquej'ai été chargé de prendre « sa défense, et j'en ai les lettres. Le même curateur « a donné un pouvoir en forme au sieur Moynat, pro- « cureur en la Cour, d'occuper pour son pupille : « c'était de lui qu'il fallait obtenir le désaveu si l'on c( voulait qu'il fit quelque impression, et non du petit « innocent dont la tête est tournée dans l'obscurité « du cachot, et qui en est déjà à sa cinquième rétrac- « tatïon depuis le commencement du procès. »
Le gain de la partie qui s'engageait ainsi entre LinguetetDuval de Soicourt, et qui avait pour enjeu le sort des accusés, dépendait de la décision du Parlement sur le mémoire de Linguet du 27 juin.
Publiquement flétri (car, malgré de Sartine, plusieurs exemplaires du mémoire circulaient dans Paris), le lieutenant criminel désirait ardemment une réparation publique.
Jamais, s'il l'avait obtenue, il ne se fût départi du jugement des autres accusés, et certes, dans cette hypothèse, des trois en feints, Moisnel au moins était perdu.
Le mémoire subsistant, il était difficile à Duval accusé de faire encore œuvre de magistrat.
Donc, tout se concentrait autour de ce mémoire.
Le Parlement, avons-nous dit plus haut, avait chargé les « Gens du Roy » d'en arrêter la distribution.
Mais une telle interdiction, inefficace et clandestine, ne pouvait satisfaire Duval. Il savait à quoi s'en tenir sur cette mesure, qui équivalait en fait au classement de sa plainte, et déjà il récriminait.
« Nous espérons que le Parlement prendra enfin
a notre défense », écrivait-il, affectant de parler au nom du Procureur Hecquet, comme en son propre nom '.
Mais le Parlement faisait la sourde oreille, et le Procureur général se bornait à répondre à Duval de Soicourt ^ :
(( J'ay reçu. Monsieur, votre lettre. Votre conduite « dans l'instruction et le jugement définitif de votre (( siège du 28 février 1766 est suffisamment justifiée « par l'arrêt que le Parlement a rendu le 4 juin der- « nier. D'ailleurs ceux qui ont signé le mémoire se (( sont expliqués de manière à satisfaire le Parlement ce et à devoir vous tranquiliser sur l'impression que (( vous paraissez appréhender que ce mémoire n'ait « fait dans le public. »
Et Duval de répondre non sans justesse :
« L'arrêt ne me justifie pas du tout puisque le « mémoire de Linguet est postérieur ^ »
Il voulait son quitus public et en due forme.
Le prudent Joly de Fleury était d'autant moins disposé à le lui accorder qu'il sentait gronder autour du Parquet les colères et les menaces des parents affolés, et des amis des jeunes de Saveuse, de Maillefeu et Moisnel. La marquise Dalbert lui faisait passer, avec un sage avertissement, la lettre suivante qu'elle avait reçue de M. Douville * :
1. Lettre de Duval de Soicourt au Procureur général (dossier Joly de Fleury). Inédite.
2. Lettre du Procureur général (minute de sa main) à Duval de Soicourt (dossier Joly de Fleury). Inédite.
3. Lettre du 18 juillet 1766 de Duval de Soicourt au Procureur général (dossier Joly de Fleury). Inédite.
4. Lettre de M. Douville à la mar(|uise Dalbert (dossier Joly de Fleury). Inédite.