LETTRE DE M. DOUVILLE
« Madame, l'intérêt que vous avez bien voulu ({ prendre à la triste affaire où je suis si malheureu- « sèment compromis, m'engage à recourir encore à « vous pour en accélérer la fin, s'il est possible. Vous (( savez avec quelle légèreté de la part du premier (( juge, mon fils a été impliqué dans le procès d'Ab- (( beville. L'arrest, qui a confirmé la sentence n'a « pas eu d'autre vue sans doute en prononçant un « si'irsis, contre trois accusés jusqu'à l'exécution du (( coupable, que de faciliter la découverte de l'inno- (( cence ou du crime de ces accusés. La seule pièce (( qui pouvait justifier l'une ou l'autre, c'était le tes- (( tament de mort du condamné. Ce testament est fait. « 11 n'est plus possible d'attendre aucune espèce de « lumière sur cet article. Le premier juge n'a donc « plus aucune raison de suspendre sa sentence. Le (( Parlement lui a même donné dernièrement un « grand exemple de la promptitude nécessaire dans « ces sortes de cas, on avait sursis jusqu'après l'exé- (( cution de M. Lally au jugement de quelques perce sonnes impliquées dans la même affaire. Le surce lendemain de l'exécution elles ont été jugées. Voilà « douze jours écoulés depuis l'exécution du cheva- « lier de la Barre, et l'assesseur Criminel d'Abbeville « ne juge point. Je ne crois pas qu'il y ait rien de « plus criant que ce délai; j'ose vous prier de vouloir (( bien le représenter à M. le Procureur Général. La « consultation contre laquelle on a tant crié, nous (( autorisait à demander une révision de l'arrest. Je « n'ay point saisi cette voye, parce qu'il a paru que (( le Parlement en était choqué : mais c'est donc au « Parlement, j'ose le dire, à me tenir compte de ma « soumission. Je ne veux pas d'autre juge que luy :
« enfin il faut bien qu'on me juge, il serait affreux « qu'on permît à un magistrat partial, inique tel que « celuy d'Abbeville et dont l'embarras vient de ce (( qu'il sent qu'on a de quoi mettre au jour sa parce tialité, il serait affreux, dis-je, qu'on souffrît, que (( pour s'épargner la honte d'en être convaincu il « mit un obstacle invincible à la justification de deux « innocents qu'il a voulu perdre.
(( Je ne demande. Madame, ni grâce, ni indulgence, « je sollicite simplement un jugement quelconque (( qui puisse me mettre à portée de faire connaître « aux magistrats supérieurs, combien on leur en a (( imposé, au moins dans la partie du procès qui me (( concerne. Ce jugement, M. le Procureur général « est le maître de me le faire obtenir, en écrivant un (( mot à son substitut d'Abbeville, pour luy enjoindre « de faire juger sans délay. Voilà la seule marque « de protection que j'attends de sa bonté et même « de sa justice. Je suis prêt à partir pour retourner « chez moi et je me rendrai, s'il le juge à propos, le « porteur de sa lettre qui mettra enfin un terme à « une affaire terrible qui peut être n'aurait jamais «dû avoir de commencement.
« Votre très humble et très obéissant serviteur,