‹ Un avocat journaliste au 18e siècle, LinguetChapitre 77 sur 215 · UN ULTIMATUM · texte numérisé non relu

UN ULTIMATUM

(( Monsieur *,

(( J'ai appris très tard les démarches que l'on fait (( auprès de vous pour vous engager à demander la « suppression du Mémoire à consulter qui a été « publié il y a deux mois en faveur des sieurs Dou- « ville de Maillefeu, Dumayniel de Saveuse et Mois- « nel. Si le mémoire contient des faits faux et calom- « nieux, il mérite d'être flétri; mais s'il ne contient (( rien qui ne soit conforme à la plus exacte vérité, « c'est celui qui en sollicite la suppression, qui mérite « d'être traité lui-même comme un calomniateur. La « justesse ou la fausseté des faits est donc avant tout « le point qu'il est nécessaire d'approfondir.

« C'est surtout à moi, monsieur, qu'il convient de (( vous le représenter; je suis chargé immédiatement ({ de la défense des parties : c'est par mon organe (( qu'elles ont fait présenter aux autres avocats con- « sultants les mêmes faits contre lesquels l'Assesseur (( d'Abbeville essaie de réclamer.

« S'il se croit insulté, s'il veut obtenir une justifi- « cation éclatante, les voies régulières lui sont ou- (( vertes, il peut rendre sa plainte : il peut intimer « celle des parties qui a signé le mémoire : il peut (( courir, s'il l'ose, les risques d'une discussion judi- (( claire, qui après tout aura toujours lieu tôt ou tard. « Nous l'attendons de pied ferme; nous sommes prêts « à prouver avec la plus éclatante authenticité, tout « ce que nous avons avancé : mais s'en tenir comme « il le fait à une dénonciation clandestine, chercher

d. Lettre de Linguet au Procureur général, du 21 août 1766 (dossier Joly de Fleury). Inédite.

« à surprendre un arrêt sur requête, dont il se flatte a de tirer dans l'esprit du public, autant de fruit « que d'un arrêt contradictoire, c'est agraver encore ({ les torts dont on le charge. C'est combler la mesure « des reproches terribles que ces parties s'apprêtent (( à lui faire, et avertir la justice de veiller sur ses (( moindres démarches avec plus de scrupule que « jamais. »

Cette lettre eut un effet souverain. On en surprend la preuve irrécusable dans les papiers de M. Joly de Fleury : le Parquet avait eu la faiblesse d'écouter les fureurs de Duval de Soicourt, et le doyen Boullenois avait préparé des conclusions * dont nous possédons la minute « donnant acte à Duval de Soicourt du « désaveu de Moisnel et n'empêchant que le mémoire « soit supprimé comme calomnieux, le désaveu de « Moisnel devant rester annexé à la procédure ».

Ces conclusions se trouvent précéder en date et dans la liasse la lettre de Linguet. D'elles, après la lettre, il ne fut plus question.

C'est en vain que Duval, à la date du 29 août^, suppliait encore le Procureur général de « requérir luimême » la suppression du mémoire de Linguet. Il lui fallait cela, osait-il dire, « pour qu'il pût rester juge de Moisnel ».

La lettre était d'ailleurs d'un homme démonté. Il conjurait M. Joly de Fleury de lui donner les moyens pour se retirer « du pas qu'il avait fait », et « pour

1. Duval avait intrigué auprès de Maupeou pour la suppression du mémoire et s'était fait donner pour rapporteur le conseiller Titon, un des juges du chevalier de La Barre.

2. Lettre de Duval de Soicourt à M. Joly de Fleury, du 20 août 1766 (dossier Joly de Fleury). Inédite.

DECLARATION DE (( DEPORT ». loi

« que cette malheureuse affaire ne fut point remuée « davantage ».

Il racontait très humblement « qu'il avait ren- (( contré M, Linguet dans les couloirs du Palais de (( Justice, qu'il l'avait abordé, qu'il avait écouté ses (( reproches, et qu'il lui avait fait ses réponses ».

Le Procureur général comprit qu'il fallait en finir. Il exigea du lieutenant criminel une déclaration de déport, qui se trouve au dossier du Parquet, à la date du 3 septemt re, et qui est ainsi conçue :

(( Déclarons, dit Du val, nous déporter du jugement « des sieurs Douville, de Saveuse et Moisnel, à raison « de la dénonciation que nous avons faite du mémoire « de M. Linguet * », etc., etc.

Le 10 septembre, les trois jeunes gens furent enfin absous par Lefebvre de Villers, le moins pendable des trois juges qui avaient participé à la condamnation de de La Barre.

Le 18 septembre, les trois acquittés présentèrent requête au même magistrat dans le but d'être autorisés à publier la sentence d'absolution. La requête fut accueillie.

Quant à Linguet, cet éclatant début le mit au premier rang des avocats-écrivains, et lui valut d'emblée une légion d'ennemis. « Ces trois enfants », a-t-il écrit dans un de ses ouvrages ^, « paraissaient perdus. « J'écrivis pour eux : les yeux s'ouvrirent, on rougit « du passé. Leur innocence fut reconnue et con- « statée sans contradiction. J'avais eu les bras liés

1. Déclaration de déport, du 3 septembre (dossier Joly de Fleury). Pièce inédite.

2. Mémoires et Plaidoyers, t. IX, p. 15. Réflexions pour M^ Linguet, avocat de la comtesse de Béthune.

« jusques-là. On crut, non sans apparence de raison, « que Lefebvre de La Barre aurait joui du même « avantage si la défense avait pu précéder sa con- « damnation.

« Ce succès éveilla l'envie. Les Gicérons modernes, « ceux à qui semblait appartenir le droit exclusif de « recueillir des palmes dans le barreau, m'apperçu- « rent avec surprise si près d'eux sans qu'ils en eus- « sent été avertis. Ils furent étonnés et peut-être « allarmés. »

On pourrait croire que Linguet a exagéré dans ses lignes la jalousie dont il fut l'objet, et l'effet même de son mémoire.

Il n'en est rien. Nous verrons quels déboires suivirent ce premier triomphe. Et quant à l'action exercée sur l'âme des juges par son courageux écrit, nous en avons des témoignages irrécusables : ceux de Voltaire, de Brissot, de Devérité. Ce dernier déclare « qu'après ce mémoire il ne se trouva plus de juges « qui voulussent suivre l'instruction contre les autres (( co-accusés ».

II est enfin un dernier témoignage plus sûr encore et plus touchant.

Trois ans après les événements dont nous venons de faire le récit, en juillet 1766, Linguet était attaqué avec une extrême violence par les rédacteurs du Mercure. M. Douville voulut plaider à son tour pour l'avocat de son enfant, et il écrivit à Lacombe, fermier du journal, une lettre simple et émouvante où se trouve le passage suivant :

(( M. Linguet est par dessus tout un honnête homme, (( qui n'a contre lui que sa haine des protections. « Vous l'accusez sans le connaître, il a l'âme noble

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