‹ Un avocat journaliste au 18e siècle, LinguetChapitre 8 sur 215 · LE DUC DE DEUX-PONTS · texte numérisé non relu

LE DUC DE DEUX-PONTS

« un seul instant à un pareil grief que je ne pouvais « détruire, puisqu'on refusait de le prouver.

« En sortant de l'assemblée j'ai envoyé chez M. le « duc de Deux-Ponts pour le prier de me rendre (( justice : on a répondu qu'il était en Bavière. Si je (( ne puis pas me prévaloir de son témoignage, au « moins est-il clair que mes ennemis sont dans la c( même impuissance.

(( Mais d'ailleurs il y a dix-sept ans que j'ai quitté (( M. le duc de Deux-Ponts : j'en ai trente-huit. « Quelle horreur d'aller ainsi chercher dans l'enfance a. inconnue d'un homme à qui, depuis dix ans qu'il « est sur un théâtre malheureusement trop brillant, « il est impossible de reprocher l'ombre d'une action « suspecte! que ne va-t-on encore un peu plus haut? (( On trouverait peut-être bien d'autres griefs! — (( M' Gerbier, en plaidant contre le marquis de Bruce noy, a bien cru pouvoir mettre publiquement au « nombre des motifs d'interdiction la fureur avec « laquelle ce marquis avait mordu à l'âge de cinq « ans l'oreille d'un laquais qui le portait. Ses parce tisans et amis pourraient bien aujourd'hui découcc vrir que j'ai battu ma nourrice, et alors je méricc ferais d'être rayé sans difficulté '. »

Il y a des hommes dont la défense n'est jamais écoutée, et l'opinion s'inquiète peu de la qualité ou de la quantité des preuves pour créer à son gré des innocents ou des coupables.

Cette absurde légende qui veut que Linguet ait volé un cheval n'est fondée sur aucun document, sur aucun

1. Supplémejit aux réflexions pour M" Linguet, aiiocat de la comtesse de Béthune, p. 36, t. X des Mémoires et Plaidoyers de M' Linguet, avocat à Paris,

témoignage. Le plus honnête, mais non le moins ardent des ennemis de Lingiiet, Brissot, s'est élevé contre elle avec indignation. . . . Qu'importe ! La légende existe. Nous verrons à quel point Linguet en a souffert.

Notre héros avait été mal inspiré en entrant au service du duc de Deux-Ponts; il le fut plus mal encore lorsqu'en 1754 il se mit en ménage avec son camarade Dorât.

Ils étaient du même âge, ambitieux et pauvres. Linguet avait abandonné son maigre droit héréditaire à ses frères et sœurs, moyennant une petite rente annuelle dont il ne toucha jamais les arrérages. C'était donc une association amicale en vue de la gloire et du pain que formaient les deux condisciples.

Ce couple bohémien s'installa près des Halles, dans un petit logement situé au fond du cul-de-sac de Rohan. Là ils s'escrimaient en vers et en prose, profondément obscurs, dépourvus d'un grade quelconque dans le mandarinat des hommes de lettres : Dorât avec sa fatuité naissante, ses langueurs de berger, ses poses de futur mousquetaire; Linguet avec la rage et l'obstination d'un gros travailleur, avec la conscience orgueilleuse d'une vraie force intellectuelle qu'il ne savait ni contenir ni diriger.

Pendant cette période de leur vie commune, qui devait durer quelques années, les deux amis s'asseyaient souvent à la table plus que joyeuse de l'important, du riche, du détesté Fréron. Dans ce milieu

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