‹ Un avocat journaliste au 18e siècle, LinguetChapitre 9 sur 215 · LES SOUPERS DE FRERON. J · texte numérisé non relu

LES SOUPERS DE FRERON. J

de spirituels excommuniés, à côté du prince d'Hénin, de Palissot, de Duport du Tertre, Linguet plaisait, éblouissait par ses mots à l'emporte-pièce, ses idées audacieuses et sa verve sans frein. On daubait ferme en petit comité sur les clans officiels, sur les dieux et déesses de l'Encyclopédie.

Ce Fréron dont les traits exaspéraient Voltaire, ce « vil Fréron » que des travaux récents ont expliqué, désenlaidi, a exercé sur Linguet une dangereuse influence. Linguet n'avait que trop de fiel, de bile dans le sang, trop de penchant à critiquer, à prendre d'instinct et avec passion le contre-pied des idées reçues. De telles relations achevèrent de le rendre insociable, amer et soupçonneux.

Dans ce milieu ironique, Dorât se sentait mal à l'aise. Les tourterelles de Zulmis gémissaient en un pareil nid, entre Fréron et le quinteux Linguet.

Ce dernier persistait à se croire poète. Il versifiait pour son propre compte, et aussi pour le compte de Dorât. Il lui rendait un service signalé en refaisant sa Zulica, une tragédie niaise, qui avait échoué d'abord, et réussi ensuite grâce aux retouches de Linguet.

Si mince et puérile que soit cette anecdote littéraire, elle a sa glose et ses commentateurs. Des critiques très sérieux ont voulu enlever à Linguet, et attribuer au vieux Crébillon, la gloire minime d'avoir porté secours à la Muse en détresse de Dorât! Nous n'insisterons pas sur ce point d'histoire, et nous sommes prêt à reconnaître que Linguet n'était guère poète, bien qu'il rimât avec une facilité déplorable, secouant toutes ses guenilles de rhétoricien couronné dans des épîtres, des odes, voire même des tragédies.

Il eut pourtant, à vingt-deux ans, comme auteur

dramatique, son heure, ou, si l'on veut, sa minute de succès. Le 27 septembre 1758, sa pièce intitulée les Filles-Femmes, parodie de VHypermnestre de Lemierre, fut jouée et applaudie.

Ce triomphe éphémère n'a trouvé qu'un écho : M. Henry Martin \ le plus consciencieux des biographes de Linguet, a déclaré il y a trente ans que les Filles-Femmes étaient une pièce excellente, et qu'on y rencontrait même un dialogue « qui se lirait avec « plaisir dans Molière! ». Or ce dialogue débute ainsi :

Les femmes ont, monsieur, dans le siècle où nous sommes, Un merveilleux talent pour attraper les hommes.

On devine le reste !

Hâtons-nous de passer l'éponge sur ces péchés de la vingtième année, péchés en vers, péchés en prose, car le Voyage au labyrinthe du Jardin du roi, œuvre commune de Linguet et de Dorât, publiée en mars 1755 dans V Année littéraire de Fréron, n'était digne que de l'oubli.

Enfin Dorât et Linguet rompirent la chaîne qui les unissait. Leur faux ménage littéraire prit fin, par bonheur pour l'un et pour l'autre. Le temps perdu, les forces dispersées dans sa collaboration avec le

1. M. Henry Martin, qu'il ne faut pas confondre avec l'auteur de l'Histoire de France, a écrit une très consciencieuse Étude sur Linguet, couronnée en 1861 par l'Académie de Reims. Il était le petit-neveu de Lequesne, ami et homme d'affaires de Linguet, dont le nom reviendra souvent dans notre récit. M. Henry Martin a fait don à la Bibliothèque de Reims d'un grand nombre de documents inédits relatifs à Linguet. Nous avons pu puiser à celle source, grâce à l'extrême obligeance de M. Paris, un des membres les plus éminents du barreau de Reims, de MM. Courmeaux et Jadart, conservateurs de la Bibliothèque de Reiras, et de M. Duchénoy.

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