PREMIERS CLIENTS
Qu'on ajoute à l'ennui d'écrire sur des objets sans importance l'ennui plus grave et plus réel de ne pas plaider.
Au xviiP siècle, la consultation, les mémoires, tenaient plus de place au barreau que la plaidoirie. Le moindre incident de procédure fournissait matière à de grosses dissertations. Cela s'imprimait, par faveur spéciale, sans l'autorisation du roi, sans aucun examen des censeurs, au simple vu de la signature de l'avocat et du Procureur.
Beaucoup d'avocats, même des plus connus, n'usaient jamais que de la plume, et Linguet, arrivant au Palais à trente ans avec un bagage d'auteur, semblait exclusivement destiné à la carrière d'avocatécrivain. Il était déjà célèbre, lorsqu'en 1771 il prit la parole pour la première fois et se révéla orateur.
En attendant il s'immergeait dans de gros livres de droit « qui ne sont, disait-il \ que des recueils « d'illusions et de chimères » ; dans la chicane, dont un de ses frères, clerc chez un procureur et connu plus tard sous le nom de Linguet-Deshalliers, lui apprenait les détours.
Tout cela, d'ailleurs, n'était dans sa vie qu'un fatigant hors-d'œuvre. La littérature l'avait ressaisi.
En 1767, Linguet mit la dernière main à un ouvrage longtemps caressé, et commit en le publiant une notable maladresse.
Cet ouvrage, en deux tomes, avait pour titre : Théorie des loix civiles ou Pri7icipes fondamentaux de la société.
1. Théorie des loix civiles ou Principes fondamentaux de la société (avec l'épigraphe : Quis talia fando temperet a lacrymis). Londres, 1767.
Par son cadre et ses prétentions il était donc à la mode du jour. En ce temps-là, il n'était pas décent d'écrire sur les hommes sans remonter à leur origine, à la naissance des sociétés et des lois. Que Linguet s'appliquât à ces problèmes sur lesquels chacun disait son mot (parfois en dix volumes); qu'il recherchât le titre, dont Voltaire l'a gratifié, de Rousseau parisien \ cela ne tirait pas à conséquence; cela même aurait pu l'avancer dans la gloire, si, dans ces cartons à la mode, il avait débité des articles au goût du jour.
Mais il fit tout le contraire, heurta de front les idées philosophiques en faveur, et conquit à ce jeu l'impopularité la plus solide.
La Théorie des loix civiles s'ouvrait par un discours préliminaire dédié à M. Douville, conseiller au présidial d'Abbeville. L'auteur, dans ce discours, affectait un ton chagrin et rude, le ton d'un homme qui va casser les vitres et dire leur fait à ses contem' porains. 11 débutait, dans sa dédicace, par railler, non sans esprit, les fadeurs et la platitude des dédicaces ordinaires.
(( On y voit presque toujours, disait-il, un homme (( d'esprit occupé à lécher la poussière devant un « grand et riche orgueilleux qui le dédaigne oUver- « tement, et que lui-même méprise en secret. Le (( héros y paraît, orné de qualités qui lui conviennent « le moins, comme on voit des gentillâtres dont la « bravoure se borne à assassiner quelques lièvres (( autour de leurs masures, se faire peindre avec la
1. Lettre de Voltaire à M. Tabareau (citée plus loin). Œuvres de Voltaire, t. LVII.